L’annonce ne devrait plus tarder. Alors que sa candidature aux municipales lilloises ne fait plus de doute, Martine Aubry tarde à l’officialiser. Selon plusieurs sources, ce sera le cas d’ici la fin du mois. Soit deux mois plus tard que ce qui était prévu à l’origine. « Si Martine Aubry repousse son annonce, c’est parce qu’elle ne sait pas comment faire », estime une source proche de la mairie. Autour de Martine Aubry, la dynamique semble enrayée et l’enthousiasme se fait peu ressentir dans l’équipe municipale en place.

A l’heure du « dégagisme ambiant », s’engager dans un quatrième mandat est une prise de risque. Violette Spillebout, candidate La République En Marche (LREM) et ancienne directrice de cabinet de Martine Aubry, ironise : « Elle avait fait voter au PS la règle du “pas plus de trois mandats”... » Dès août 2018, au micro de France-Bleu Nord, Martine Aubry a fait marche arrière : « J’avais dit qu’après trois mandats, normalement, il faut passer la main. Mais personne ne savait qu’Emmanuel Macron serait élu. Et moi, je n’ai pas envie qu’on laisse Lille devenir ce que la France devient aujourd’hui, c’est-à-dire que seuls les plus riches sont aidés. »

« On n’est jamais obligé de se présenter, juge l’adjointe écologiste Lise Daleux. Tout dépend de la façon de considérer si on est indispensable ou pas et de la manière dont on prépare la suite. » Pour elle, Martine Aubry n’a pas bien appréhendé sa succession. Ici et là, on pointe du doigt la volonté de la maire de tout gérer. L’ancienne première secrétaire du PS, qui n’a pas répondu à nos questions, estime qu’elle n’a donc pas le choix. Personne pour prendre sa succession directe, après le parachutage raté de François Lamy, le décès de Pierre de Saintignon et le refus d’Audrey Linkenheld. Elle s’est persuadée qu’il lui revient le devoir de garder le beffroi dans l’escarcelle du PS.

Walid Hanna sur le départ ?

Certains élus de longue date auraient pourtant pu faire l’affaire. Comme Walid Hanna, pilier de la galaxie aubryste depuis 2001, homme de terrain - voire des « missions suicide », comme on le dit parfois, car il est toujours prompt à déminer les situations tendues dans les quartiers. Mais, selon plusieurs sources, l’adjoint regrette le peu de reconnaissance de son implication et, las, s’interroge sur la poursuite de son engagement. L’ancien député européen PS Gilles Pargneaux, qui a rejoint LREM, commente : « On entend dire que Walid Hanna en a gros sur la patate car il n’a pas été nommé 1er adjoint [à la suite du décès de Pierre de Saintignon en mars dernier, ndlr]. » Depuis, la ville n’a plus de 1er adjoint là où, logiquement, le 2e adjoint Walid Hanna aurait pu gravir un échelon. « Ce non-choix de la maire a pu créer des frustrations », analyse pudiquement un élu socialiste.

Qui va donc accompagner Martine Aubry pour ce nouveau combat ? Difficile d’obtenir des réponses claires des élus de la majorité contactés, un par un, par Mediacités. Tous ont reçu la même consigne : ne pas répondre aux questions des journalistes. Beaucoup se contentent donc de messages laconiques : « Ce n’est pas à l’ordre du jour. En attendant, on travaille. » Quand les langues se délient, il est question d’une ambiance lourde à l’hôtel de ville. Les colères de la maire ont tendu les rapports. « Elle est dans une manière de gouverner totalitaire », estime Laurent Guyot, ancien membre PS de la majorité et désormais dans l’équipe de campagne de Violette Spillebout. Le camp adverse est en effet plus prolixe : « On parle de chape de plomb, de peur », croit savoir la candidate LREM.

Le système Aubry miné par les défections

Frustrés ou lassés, certains ont déjà quitté la majorité municipale - notamment pour rejoindre LREM, comme Bernard Charles, Gilles Pargneaux, Frédéric Marchand ou Laurent Guyot. « Le mode de gouvernance du maire n’est pas tenable pour des élus qui se respectent, indique ce dernier. On n’a aucune latitude pour agir. C’est rare que nos propositions soient validées, sauf si on fait partie des courtisans. D’ailleurs il n’en reste que quatre ou cinq… » Plusieurs autres élus devraient annoncer leur intention de ne pas figurer sur la liste de Martine Aubry. Outre Walid Hanna, il se murmure que Dominique Picault, Latifa Kechemir, Françoise Rougerie, Dalila Dendouga, Véronique Bacle, Jean-Louis Frémaux et d’autres renonceraient pour des raisons diverses.

La question de la gouvernance revient régulièrement – mais toujours en off – dans les commentaires d’élus ou d’anciens élus. Pour certains, les années 2014-2020 seraient déjà celles du « mandat de trop », celui où Aubry aurait « fait venir des gens mais fait vivre des clans ». Lise Daleux, élue EELV, qui a décidé de ne pas rempiler, fidèle à son engagement de ne pas se représenter une troisième fois, tempère : « Pendant ce mandat, ce n’est ni pire ni mieux en termes de gouvernance. » Mais beaucoup d’élus sont présents depuis deux ou trois mandats, et commencent à se lasser. Certains déplorent un défaut de dialogue. « On souffre d’un manque de discussion ouverte », reconnaît encore Lise Daleux.

Ancien proche du maire, Gilles Pargneaux confie : « Pour l’avoir vécu de nombreuses années, je peux vous dire que Martine Aubry a toujours été fort directive. » Le sénateur LREM Frédéric Marchand (ex-PS) va plus loin : « Elle ne supporte pas la contradiction. Donc aucun élu ne prend de risque en lui disant ses quatre vérités. » Rapports humains compliqués, manque d’écoute, dialogue trop souvent à sens unique. Une élue regrette : « Nous n’avons jamais de réponses suite à nos notes, nos feuilles de route. »

Audrey Linkenheld, le recours ?

Ce troisième mandat aura aussi été celui des espoirs déçus : parmi les nouvelles têtes de 2014, peu sont sorties du lot. Alors que les Lillois pouvaient attendre beaucoup des femmes arrivées dans l’équipe Aubry (Charlotte Brun, Estelle Rodes, Marion Gautier, Dominique Picault…), aucune n’a pu - ou souhaité - prendre le relais. Personne, donc, pour prendre la suite de celle qui les a fait venir à Lille, que ce soit en mars 2020 ou au cours d’un éventuel 4e mandat. Personne sauf, peut-être, Audrey Linkenheld, qui s’est mise en retrait après sa défaite aux législatives de juin 2017.

Le nom de cette « femme de dossiers », comme beaucoup l’appellent, revient dans toutes les confidences. Certains signes ne trompent pas : sa place à droite de la maire lors de la conférence de presse de rentrée le 16 septembre 2019 ; le serrage de main lors de sa balade aux côtés de Martine Aubry sur tous les stands de la Braderie ; sans oublier son rôle clef pour la candidature de Lille à la capitale verte européenne. La « Jiminy Cricket » de Martine Aubry porte haut et fort les convictions vertes de la maire tout en étant socialiste. Deux atouts de taille.

D'aucuns imaginent déjà qu’à bientôt 70 ans, Martine Aubry ne pourra pas assurer un éventuel quatrième mandat dans sa totalité et qu’il faudra alors passer la main en cours de route. A Audrey Linkenheld, donc. Voire à Patrick Kanner, avec qui elle est encore en discussion. Trois réunions sont prévues avec « Ce sera Lille », l’association du sénateur PS, pour évoquer la friche Saint-Sauveur, la sécurité, l’éducation et la culture. « C’est à la fois la reconnaissance du travail mené par l’association et la volonté de dialogue du maire », estime Patrick Kanner qui ne cache pas son intérêt pour les futures élections régionales.

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2019/09/27/municipales-a-lille-ce-que-kanner-et-aubry-se-sont-vraiment-dit/

« Martine Aubry sait séduire. Elle peut encore être un aspirateur à talents »

Pour gagner, la maire sortante devra s’entourer de gens d’expérience tout en composant une liste renouvelée. Un équilibre difficile, souligne Dorothée Da Silva. « Sur des périodes compliquées, il faut quelqu’un de costaud, qui a du réseau et de l’expérience comme Martine, explique l’ancienne adjointe qui a démissionné en 2008 en raison – déjà ! – de problèmes de gouvernance, malgré sa grande proximité avec la maire. Il faut soutenir des projets novateurs dans le programme et mettre en avant des jeunes talents lillois. Mais Martine sait séduire et elle peut encore être un aspirateur à talents. »

Il faudra aussi convaincre les plus jeunes colistiers du mandat 2014-2020 de rester. Là encore, Martine Aubry sait y faire. Il se murmure que le chantage affectif du type « Si tu ne continues pas, je n’y vais pas non plus » est de mise. La composition de l’équipe est d’autant plus importante que les programmes des différents prétendants se rapprochent. L’heure, par exemple, est pour tous au verdissement des discours. A tel point que certains plaisantent. « Sois rassuré, elle va voter pour toi ! » glisse ironiquement l’adjoint Xavier Bonnet à Stéphane Baly, le candidat EELV aux municipales, à la suite d’un discours très axé écologie de Martine Aubry.

« Est-elle vraiment isolée ?»

En attendant, aucun nom ne filtre sur les nouvelles têtes qui rejoindront Martine Aubry. « Violette Spillebout va aspirer du sang neuf mais Martine Aubry est quand même capable de gagner, pronostique Frédéric Marchand. Car le paradoxe dans tout ça, c’est qu’elle n’est pas finie. » « Est-elle vraiment isolée ? » s’interroge Gilles Pargneaux, à rebours du discours de sa candidate Violette Spillebout, qui estime qu’il n’y a « plus grand-monde autour de Martine Aubry ». Certes, la garde rapprochée de la maire s’est réduite et Pierre de Saintignon, son fidèle bras droit, va cruellement manquer quand il sera question de monter une liste puis de négocier entre les deux tours. Une mission qui pourrait revenir à Arnaud Deslandes. Et certains d'ironiser sur les déjeuners de Martine Aubry à la célèbre maison Meert en tête à tête avec son directeur de cabinet, celui que Frédéric Marchand surnomme le « nervi du maire ».

Mais la maire de Lille peut aussi s’appuyer sur « un réseau important au sein de la ville », rappelle Gilles Pargneaux. Associations, centres sociaux, acteurs culturels et économiques… Autant de contacts prêts à la soutenir pendant la bataille pour le beffroi. Martine Aubry peut également compter sur la présence d’un dernier carré de fidèles : Jacques Richir, Charlotte Brun, Estelle Rodes, Marie-Pierre Bresson, Alexandra Lechner ou Stanislas Dendievel. Même si ce dernier annonce qu’il ne prendra sa décision qu’en décembre : « Je ne sais pas encore, ça demande beaucoup d’énergie mais je suis passionné par ces questions d’urbanisme. »

Il n’en reste pas moins que Martine Aubry a absolument besoin de sang neuf pour éviter les critiques prévisibles sur l’usure du pouvoir. « Peut-être qu’on va voir des noms “balèzes” dans la future liste, projette Dorothée Da Silva. Attendons un peu : il peut y avoir des surprises. Sinon, la sanction tombera… »