«Le groupement d'entreprises gagnant du marché de la piscine envoie régulièrement des courriers recommandés à la Mel pour obtenir la signature officielle du contrat », rapporte une source interne à la Métropole européenne de Lille (MEL). En vain... Malheureusement pour les constructeurs, Rabot-Dutilleul et Spie Batignolles, ainsi que pour leurs concurrents perdants censés toucher une indemnité, l'équipement est sous le coup du « moratoire de fait » imposé au projet urbain de Saint-Sauveur par un recours pendant devant le tribunal administratif. Mais ce n'est pas la seule raison qui a conduit la MEL et la Ville de Lille à mettre la piscine en cale sèche. Derrière le mur du recours, se trament des deals beaucoup plus politiques que techniques…     

Plongeon sur le Belvédère

La décision d'implanter un complexe olympique métropolitain dans le secteur de la Porte de Valenciennes (en remplacement de l'actuelle piscine Marx Dormoy) a été prise par Damien Castelain et Martine Aubry en 2016, sans débat préalable des assemblées municipale et métropolitaine, ni concertation publique. Le marché est pourtant conséquent : 78,5 millions d'euros. Auparavant, Gérald Darmanin, maire de Tourcoing élu en 2014, avait refusé pour sa ville les grands bassins promis à son prédécesseur. La municipalité de Martine Aubry a alors saisi l'occasion d'accueillir un équipement de natation de haut niveau, presque intégralement payé par la Métropole. De quoi soulager grandement les finances communales.                    

Le site du Belvédère, en fond de l'ancienne gare de marchandises Saint-Sauveur, semblait cocher toutes les cases : de taille suffisante (2,5 hectares environ), disponible, assez proche de deux stations de métro. A ceci près que l'emprise était inscrite, encore peu de temps auparavant, comme « espace vert » dans le schéma directeur de la ZAC de la Porte de Valenciennes... Les militants associatifs opposés aux programmes d'habitat prévus sur la friche ont vu rouge à l'annonce de cette « bétonisation » supplémentaire. Et « l'excellente affaire » s'est transformée en épine dans le pied de Martine Aubry, en l'occurrence bien malavisée.

Les Verts changent d'avis sur le « mastodonte »

Le terrain vague est devenu un sanctuaire avant même que d'être dépollué et aménagé. Et les anti-piscine ont entraîné dans leur sillage plusieurs candidats aux prochaines municipales. Marc-Philippe Daubresse y est désormais « totalement opposé ». L'équipe de Violette Spillebout s'inquiète de son bilan financier. Les représentants de La France Insoumise se sont déclarés récemment contre toute construction à Saint-Sauveur. Les écologistes d'EELV veulent voir le projet rebattu, à la faveur d'une conférence de consensus. « Le projet doit être co-construit autour de l'idée d'un grand parc, qui n'exclut pas la réalisation de logements. Mais il ne doit pas y avoir de piscine sur place, encore moins de fosse de plongée, dispendieuse et inutile », avance Stéphane Baly, tête de la liste verte.

Avant de se muer en adversaires électoraux, les partenaires de Martine Aubry au sein de la municipalité actuelle avaient proposé de faire glisser le centre nautique vers la friche proprement dite, là où la gare de marchandises fonctionnait jadis. Le Belvédère serait ainsi resté dans son état naturel. Depuis, ils ont abandonné l’idée. « Il faut une nouvelle piscine à Lille où le nombre de bassins et la pratique sont plus faibles que dans d'autres grandes villes, poursuit Stéphane Baly. Mais pas un tel mastodonte et pas à Saint-Sauveur ! »

La difficile recherche d'un plan B

Où donc ? De source sûre, les services de la MEL ont planché sur un plan B. Mais les lieux d'atterrissage ne sont pas légion à Lille, à Villeneuve d'Ascq ou sur le versant nord-est de la métropole. Le site du Barnum des Postes, boulevard de Strasbourg à Lille ? Choisi par l'Etat pour y implanter une nouvelle cité administrative. La ZAC de l'Union à Roubaix-Tourcoing ? Plusieurs éléments plaident en sa faveur (son accessibilité notamment), mais l'accord risque d'être difficile à trouver entre des « grands maires » de sensibilités opposées... Et voilà que l'actuel stade nautique Marx Dormoy revient dans le débat comme un bouchon de liège à la surface. Serait-il possible de le réparer et de le moderniser ?

En 2012, la Ville avait choisi les architectes BVL et Atelier 9.81 pour le réhabiliter et l'agrandir, moyennant environ 40 millions d'euros. Sans suite, malgré les fonds engloutis dans les études... « Marx Dormoy, inaugurée en 1972, est vieillissante et coûte plus d'un million d'euros par an rien qu'en énergie, observe Stéphane Baly. La rénover ne serait pas un bon calcul financier. En outre, elle devrait rester fermée pendant de longs mois, le temps des travaux ».

Une petite piscine dans la prairie ?

Alors ? Alors, les regards se tournent vers une « prairie », une grande pelouse située juste à côté de la vénérable piscine Marx Dormoy (l'espace avait été réservé, à l'origine, dans les années soixante-dix, pour l'installation d'une patinoire). Ce terrain pourrait accueillir l'équipement souhaité... un tant soit peu révisé à la baisse : « un bassin sportif de 50 mètres et un plan d'eau pour tous, détaille EELV, à réaliser au cours du prochain mandat en même temps que la piscine promise à Fives . » Touchés, coulés dans cette hypothèse : le bassin en plein air et la fosse de plongée...                 

Les élus socialistes lillois se taisent (Stanislas Dendiével, adjoint au maire chargé de l'Urbanisme, ne veut pas s'exprimer sur Saint-Sauveur tant que le résultat du recours judiciaire ne sera pas connu). Mais des indices peuvent parler à leur place. Le terrain libre contigu à Marx Dormoy devait devenir un parc comme Martine Aubry l'avait indiqué lors d'une conférence de presse organisée sur place en septembre 2018. Le stade nautique devant être rasé ou affecté à un autre usage... La maire évoquait des propositions audacieuses faites par de jeunes architectes, dans le cadre du concours Europan : creusement de canaux entre les deux bras de la Deûle pour que l'eau irrigue les lieux, création d'une « place urbaine flottante », habitations devenant des « micro-fermes » et bâtiment Marx Dormoy transformé en marché couvert.

piscine max dormoy et pelouse
La pelouse, située à côté de la piscine Max Dormoy, à Lille. Vue satellite Google Maps

En décembre 2018, dans La Voix du Nord, l’un des urbanistes de la mairie, Richard Lemeiter, annonçait qu'un « cahier des charges programmatique pour le devenir du site » serait établi avec les habitants dans un délai d'un an. En clair, cela signifiait que les modalités d'aménagement des abords de la piscine seraient connues fin 2019. On n'a rien vu de tel à la date dite et les métreurs ne sont pas près de descendre dans la « prairie » en cette toute fin de mandat...

Martine Aubry s'est-elle hâtée de ne pas démolir Marx Dormoy ? A-t-elle gardé la carte du quartier des Bois Blancs dans sa manche ? Autrement dit, imagine-t-elle lâcher l'emplacement de Saint-Sauveur et construire une piscine olympique de moins grande taille à côté de Marx Dormoy ? Ce pourrait être l'élément central d'un accord de fusion des listes PS-EELV entre les deux tours des municipales, si ce sont bien ces deux listes qui sortent en tête le 15 mars. L'abandon de la piscine à Saint-Sauveur augmenterait ipso facto la surface de verdure du site ; un acquis susceptible de rasséréner des électeurs écologistes peu emballés à l'idée de repartir avec l'actuelle maire de Lille...

« L'arrangement » paraît très probable à un observateur attentif des grands projets métropolitains. Mais prévient-il, « il faudra persuader la MEL que le projet déplacé et de moindre ampleur reste d'intérêt métropolitain et que la prise en charge de l’investissement par la métropole reste donc justifié. » Il faudra aussi reprendre tout le processus des études de construction et maintenir le vieux vaisseau Marx Dormoy à flot pendant ce temps...