En apparence, c'est un cas d'école. Une élue socialiste du Nord, sentant sa base électorale s'effriter, cède aux sirènes du communautarisme. Alors que le Rassemblement national est en embuscade, prêt à ravir la mairie, elle noue une alliance informelle avec des religieux, qui lui apportent les voix de la communauté musulmane. En échange, elle les laisse étendre leur influence, au mépris des principes laïques et républicains qui forment le socle du socialisme. Sauf qu'à Denain (20 075 habitants), la réalité du terrain est plus nuancée. L'entrisme des frères musulmans dans la vie politique locale ne fait plus guère de doute. Leur poids électoral réel, en revanche, est une énigme.

Dans cette commune durement touchée par la désindustrialisation, où le développement économique et le renouvellement urbain devraient accaparer l'attention des politiques, la campagne des municipales est dominée par une tout autre question, avec articles de presse, tracts et menaces de plaintes à la clé : Anne-Lise Dufour Tonini, maire PS sortante, est-elle ou non l'alliée des frères musulmans ? Ils sont représentés localement par la famille Iquioussen.-        

Hassan, le père, imam à la mosquée d'Escaudain, est une star de la prédication en ligne francophone. La moindre de ses vidéos est visionnée des dizaines de milliers de fois sur YouTube, avec des pointes au dessus de 250 000 spectateurs. Ses longues prédications ne contiennent aucune incitation à la violence. De là à qualifier Hassan Iquioussen de modéré, il y a une marge. L'imam parle d'une voix douce et avec le sourire, mais il est inflexible. Il appelle les croyants à s'investir en politique dans le but d'instaurer, à terme, la charia en France. Ses propos ne laissent subsister aucune ambiguïté à ce sujet. Toute la question est de savoir dans quelle mesure cet entrisme, théorisé depuis longtemps par le mouvement des Frères Musulmans, est mis en application par le fils Iquioussen, Soufiane, et par ses amis.

Hassan Iquioussen, non violent mais dur

Longs et subtils, les prêches d'Hassan Iquioussen ne contiennent aucun appel à prendre les armes. Les propos qu'on lui attribue parfois appelant à mettre « 12 balles dans la peau » aux apostats sont des citations déformées, extraites de leur contexte. Il souhaite islamiser la société et appliquer la charia, non par la force, mais par les urnes, conformément à la ligne des Frères Musulmans, représentés en France par Musulmans de France (ex-UOIF). Strictement inchangée au fil des années, sa ligne est assez bien résumée dans une vidéo datée du 2 janvier 2014, L'Islam et la politique: « l'islam implique automatiquement un mode de vie.

L'islam n'est pas seulement une spiritualité (...) c'est aussi un ensemble de lois éthiques, morales, mais aussi des lois pour diriger la société » (à partir de 2mn15s). « Si vous ne faites pas de politique (...) vous ne pourrez pas obéir à Dieu et à son prophète parce que vous allez avoir des dirigeants injustes, intolérants qui vous empêcheront de faire la prière et la zakat et d'obéir à Dieu et au prophète. Et ce sera de votre faute, parce que vous avez restreint la religion à la prière, à la barbe et au voile (...) Votre devoir de citoyen est de protéger votre société contre toute dérive politique » (à partir de 32mn).

Ils ont la trentaine, parfois un peu moins. Apparus sur la scène politique locale en 2012, ils ont été accueillis à bras ouvert par les sections locales du PS et du PCF. Ravis de voir arriver du sang neuf, les militants historiques ont coopté des profils inattendus. Baptiste Murcia est passé quasiment sans transition du rôle de porte-parole de la mosquée d'Escaudain (ou officie Hassan Iquioussen) à celui d'élu PS à Haveluy, à partir de 2014.
Idem pour Soufiane Iquioussen, 34 ans aujourd'hui. Jusqu'en 2012, il apparaît dans la presse locale comme porte-parole de la mosquée de son père, lui aussi. Cette même année, il crée une association nommée Actions Citoyennes dont l’objectif affiché est d’inciter un maximum de jeunes à voter. C'est le début d'une ascension éclair dans la vie publique.

Une quenelle au Sénat

Soufiane devient d'abord le porte-parole d’un projet d'entreprise d’insertion en réparation automobile, le Garage solidaire du Hainaut, à Denain. La fédération du PS du Nord, alors dirigée par Gilles Pargneaux, use de son entregent pour que Soufiane Iquioussen soit sélectionné aux « Talents des cités », un concours organisé par le Sénat. Le jeune homme, alors âgé de 27 ans, est reçu au palais du Luxembourg le 19 octobre 2013. Il dérape magistralement, se faisant prendre en photo avec trois amis en train de faire la quenelle, ce geste popularisé par l'humoriste Dieudonné.

Le cliché ressort au moment des municipales de 2014. Et pour cause. Quatre des photographiés sont présents sur des listes de gauche ! Anas Rifki sur la liste socialiste « Denain a de l’avenir », conduite par la maire Anne-Lise Dufour-Tonini ; Aït Hassan Ouarab et Baptiste Murcia sur la liste socialiste « Un autre avenir pour Haveluy » ; et Soufiane Iquioussen sur une liste « Divers Gauche ».

Interrogé aujourd'hui, Soufiane Iquioussen affirme qu'il n'avait pas conscience de la portée politique de la quenelle. En 2013, pourtant, l'humoriste Dieudonné, avait déjà été condamné pour provocation à la haine raciale. Il s'affichait souvent aux côtés du polémiste d'extrême droite Alain Soral, que Soufiane connaissait forcément. En 2011, Alain Soral avait donné une conférence à Rennes avec Hassan Iquioussen. L'affiche représentant les deux hommes se trouve sur le site du blogueur roubaisien Mohamed Louizi, lui même ex-frère musulman, en termes exécrables avec les Iquioussen.

2016, une consigne :
« Pas un seul Iquioussen sur la photo avec le ministre »

Les élus PS passent l'éponge sur l'affaire de la quenelle. Le Garage solidaire du Hainaut ouvre en avril 2014. Soufiane en prend la tête. Anne-Lise Dufour-Tonini l'aide à obtenir des centaines de milliers d’euros sous forme de dons en nature et de subventions de la part de la Communauté d'agglomération de la Porte du Hainaut et d'entreprises privées.

Déjà, pourtant, les Iquioussen sont sous surveillance. « Bernard Cazeneuve, alors ministre de l'Intérieur, venait à Lille et à Denain le 21 novembre 2016, raconte un ancien cadre du PS. Le 19, nous avons reçu un coup de fil du préfet, qui nous a délivré un message très clair. Il ne voulait pas voir un seul Iquioussen, père ou fils, sur une photo avec le ministre, même à l'arrière-plan. »

A la même époque, selon nos informations, la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) s'invite au siège du Crédit Agricole Nord de France et demande très fermement à la banque de couper les ponts avec le Garage solidaire, que la fondation d'entreprise de la banque soutenait financièrement. Une enquête sur d'éventuelles malversations est confiée à la gendarmerie de Valenciennes (elle est toujours en cours). Michelin est informé que des pneumatiques donnés au Garage solidaire ont été mis en vente sur le Bon Coin... Les soutiens se raréfient. Malgré l'appui d'Anne-Lise Dufour-Tonini, la communauté d'agglomération réduit ses aides. En novembre 2017, le Garage solidaire est mis en liquidation. Soufiane Iquioussen est placé une journée en garde à vue au printemps 2018.

Là encore, pourtant, la maire de Denain (qui n'a pas donné suite à nos demandes d'interviews) lui maintient sa confiance et le recrute au centre communal d'action sociale (CCAS). Un poste clé pour gagner de l'influence, dans un secteur où nombre d'habitants cherchent un CDD, un logement, ou simplement des paniers repas. « Anne-Lise Dufour Tonini est mon employeur, une amie proche et une camarade de combat avec laquelle je m'investis en politique », admet sans détour le jeune homme. Il n’en reste pas moins en contact étroit avec son père. Et si les voies de l’algorithme sont aussi impénétrables que celles du Seigneur, les suggestions automatiques de contenu associées à sa page Facebook reflètent cette liaison dangereuse.

Début février 2020, un appel à soutenir Anne-Lise Dufour Tonini cohabitait avec un renvoi vers des prêches paternels, portant sur des thèmes assez éloignés de l'horizon intellectuel socialiste : « S'accrocher à Dieu et non aux individus », « la fornication est une dette », etc.

Facebook_iquioussen

Militants écoeurés

Pour les militants historiques du PS local, c'est trop ! « Soufiane Iquioussen n'a jamais tenu en ma présence des propos qui ne soient pas républicains, souligne Yvon Riancho, ex-adjoint à la culture de Denain qui présente une liste de gauche dissidente en mars. Mais je ne suis pas dupe. Il est sur la même ligne que son père. Lui et ses amis sont entrés de manière concertée en politique, pour occuper des postes et détenir des leviers de pouvoir, peu importe la couleur des élus. J'en ai parlé à Anne-Lise Dufour-Tonini, mais elle ne veut rien entendre. »

« Il est devenu son bras droit officieux, se désole un militant. Désormais, la maire organise des réunions publiques dans une friterie halal tenue par une dame voilée, apparentée aux Iquioussen. D'habitude, nous allions au bar le Lutecia, en face de la mairie. Il y a un sérieux malaise. Les gens en parlent beaucoup ». « Si Madame Dufour-Tonini pense que les Iquioussen vont lui amener les voix de la communauté musulmane, elle se trompe », assène Sabine Hebbar. Candidate LREM-Modem aux législatives de 2017, elle avait attiré 39,2 % des suffrages dans la circonscription de Denain, perdant face à Sébastien Chenu

En 2020, Sabine Hebbar se présente aux municipales sur une liste sans étiquette emmenée par son mari. Rupture de ban avec La République en Marche ? En quelque sorte. Le parti présidentiel ne soutient aucun candidat contre la maire sortante. Les instances dirigeantes aurait aimé que Sabine hebbar se rapproche de Anne-Lise Dufour Tonini, au motif qu'elle serait la mieux placée pour faire barrage à l'extrême-droite. Une erreur d'analyse, selon Sabine Hebbar. Elle déplore la cécité du parti, qui a accepté la création en 2018 d'un second comité LREM à Denain, animé par un certain Youssouf Feddal, employé à la mairie de Denain, ancien président d'Actions citoyennes… et ami de longue date de Soufiane Iquioussen !

https://www.mediacites.fr/breve/lille/2020/02/04/denain-sabine-hebbar-dissidente-lrem-sinvite-dans-la-campagne/

D'origine algérienne et de culture musulmane, Sabine Hebbar assure que « les Iquioussen ne sont pas populaires » chez leurs coreligionnaires et conteste l'existence d'un quelconque vote musulman. « Les immigrés forcément de gauche, c'est fini. Il y a eu des appels à voter PS en 2012 dans certaines mosquées. Cela ne se reproduira pas. Au contraire, je connais plus d'un musulman qui votera pour Sébastien Chenu en mars. »

Le député RN, porte-parole national de son parti, confirme. « Le vote musulman n'existe pas. Certains voteront pour moi. L'un d'entre eux m'a dit à propos des Iquioussen : “On les a fait sortir de nos mosquées et vous les faites entrer à la mairie !” J'ai l'impression qu'ils ne sont pas très aimés et que leur impopularité rejaillit sur Madame Dufour-Tonini. Mais je n'ai pas de conseil à lui donner... »

L'introuvable vote musulman

De fait, les deux mosquées de Denain, Al Quds et Er Rahma, restent totalement à l'écart de la politique locale et ne semblent guère entretenir des rapports cordiaux avec Hassan Iquioussen. Le 30 juillet 2016, Anne-Lise Dufour-Tonini avait invité ce dernier à une cérémonie oecuménique en hommage au père Jacques Hamel, assassiné quelques jours plus tôt dans son église de Saint-Etienne du Rouvray par des islamistes. Sa présence avait fortement déplu aux représentants des deux mosquées municipales et ils l'avaient fait savoir, comme La Voix du Nord s’en était fait l’écho.

L'affairisme de la famille Iquioussen suscite également de nombreuses interrogations. Hassan, le père, gère une « ferme pédagogique ». Il apparaît dans quatre sociétés civiles immobilières (SCI) et se présente comme un important bailleur privé à Denain. Il a racheté une ancienne école catholique, Sainte-Reine, devenue en 2017 un ensemble résidentiel d'une vingtaine de logements. Située près de la mairie et du local de campagne de Sébastien Chenu, elle abrite aussi des bureaux où reçoit Soufiane Iquioussen. Avec quel argent la famille a-t-elle payé le bien et sa rénovation en profondeur ? Mystère. Les Iquioussen ont racheté le bien à un propriétaire privé, mais l'opération n'a pu se faire sans l'accord au moins tacite de la ville. Selon des déclarations faites par Locqmane Iquioussen, frère de Soufiane, à L'Observateur du Valenciennois, les travaux de remise en état se sont montés à 800 000 euros.

« On va perdre et ce sera de notre faute, se désole un socialiste. Sébastien Chenu n'a même plus besoin de faire campagne. Il reste assis et compte les gaffes », l'affaire de l'incendie de l'épicerie rom par des agents municipaux n'étant pas la moins dévastatrice. « Les gens d'ici ne sont pas fachos, renchérit Sabine Hebbar. Ils sont fâchés. » Confronté à ce torrent de critiques, Soufiane Iquioussen dit avoir demandé à la maire si elle voulait qu'il s'efface. « Elle m'a répondu : “Si tu te retires, on a perdu la bataille culturelle. Je ne veux pas me passer de tes compétences, de tes idées et de ton énergie” ».   

Le propos fait sourire Ali Janan. Travailleur social, il avait mis le projet de Garage solidaire du Hainaut sur les rails avant de se retirer, sentant les ennuis arriver. « Soufiane est charmant. Je me souviens de notre rencontre. Il était au RSA, il avait besoin d'aide. Il avait tenté sa chance à Paris, sans grand succès. Je ne sais pas comment il a planté le Garage solidaire. Il en existe beaucoup en France et ils tournent bien. Si j'étais maire de Denain, je me demanderais si ce garçon n'a pas un peu la scoumoune. » Réponse le 22 mars, à la clôture du scrutin.