Confier le portefeuille de la biodiversité aux chasseurs ? Il fallait oser. Xavier Bertrand l’a fait. Lorsqu’il prend la tête des Hauts-de-France, le président Bertrand montre clairement, qu’à ses yeux, l’écologie n’est pas l’affaire des associations de protection de l’environnement. D’où une chute massive des subventions pour une majorité d’entre elles. A contrario, les vannes se sont ouvertes pour les chasseurs et notamment le premier d’entre eux : Willy Schraen, tout à la fois patron national et régional des chasseurs.

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Le président de la Fédération nationale des chasseurs, Willy Schraen, et le président de la Région Hauts-de-France Xavier Bertrand lors de l'Assemblée générale des chasseurs de la fédération de la Somme, en 2018

Ce proche de Xavier Bertrand n’a jamais caché son objectif : réduire la portée de la directive européenne Oiseaux, qui oblige la France à protéger un certain nombre d’espèces menacées ou en déclin, telles les oies qui migrent en février. Or les associations naturalistes sont un relais précieux pour les scientifiques afin d’établir ces listes d’espèces protégées. Il est donc essentiel, dans la stratégie de Willy Schraen, que les chasseurs prennent le relais, montent en expertise et  produisent eux-mêmes des données .                   

Message reçu 5 sur 5 par Xavier Bertrand qui, depuis son élection en décembre 2015, a fait sienne cette politique. D’où le financement à hauteur de 226 000 euros d’un radar pour la Fédération régionale des chasseurs, censé observer les oiseaux et les insectes en phase migratoire comme Mediacités l'a déjà raconté. Radar qui, deux ans plus tard, n’a toujours pas fourni de données au Système international sur la nature et paysage (SINP) géré par le Muséum national d’histoire naturelle, comme nous sommes en mesure de l’affirmer. C’était pourtant une condition de son financement…

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2018/08/31/lhistoire-secrete-du-radar-offert-par-xavier-bertrand-aux-chasseurs/

Nouvelle victoire des chasseurs

Ceci n’a pas empêché Xavier Bertrand de poursuivre son appui aux chasseurs régionaux dans leur quête de respectabilité scientifique. En novembre 2018, par exemple, le conseil régional vote une subvention de 484 261,76 euros sur deux ans pour des appels à projet consacrés à la connaissance de la faune et flore régionale (papillons, chauve-souris, champignons...). La condition indispensable à honorer pour les associations postulantes ? Disposer de données à transmettre au SINP. Surprise : la Fédération des chasseurs des Hauts-de-France rafle les deux tiers de la subvention malgré son radar inefficient. Soit 329 402,76 euros pour n’étudier que deux espèces : la perdrix grise, et les blaireaux !

Délibération attribution appels à projets

Les autres associations lauréates se sont partagés des miettes. Quant au Groupe ornithologique et naturaliste du Nord-Pas-de-Calais (GON), sa candidature a carrément été ignorée par les services de la Région. Le GON est pourtant chargé de gérer les données naturalistes régionales pour le Muséum national d’histoire naturelle. De plus, son projet était bien plus ambitieux : il contenait notamment un atlas des amphibiens et reptiles, une étude sur la cigogne noire et un plan d’action pour le busard des roseaux... Mécontente, l’association a demandé des explications. « On a obtenu un rendez-vous avec Jean-Michel Taccoen (conseiller régional délégué à l’environnement, ndlr) raconte Alain Ward. Il nous a expliqué que la Région ne subventionnait pas les structures anti-chasse. »

Cette volonté de faire plaisir aux chasseurs, à rebours d’une expertise naturaliste sérieuse et indépendante, commence à agacer sérieusement les scientifiques. Le Muséum national d’histoire naturelle, pourtant peu porté sur les polémiques, s’est ainsi ému du programme « Des Oiseaux Dans Mon Jardin » lancé par les chasseurs le 17 octobre dernier à destination des enfants. L’initiative n’est en effet qu’un copié-collé de l’opération Oiseaux des jardins, animé par la Ligue de protection des Oiseaux (LPO) en partenariat avec le Muséum, qui permettait aux particuliers de transmettre aux scientifiques des données sur les oiseaux familiers.

Une plainte pour plagiat

Au passage, les chasseurs récupèrent 131 165 euros, dont 96 147 de la Région (y compris l’achat de 1 000 nichoirs « made in France »). Seule différence entre les deux opérations ? Les espèces tirables (merle noir, grive) n’y sont pas répertoriées… alors qu’elles représentent la majorité des oiseaux des jardins ! Un simple oubli, selon Willy Schraen, qui a promis « une correction au printemps ». Nous y sommes et toujours aucune trace d’oiseaux chassables sur le site rebaptisé « Un nichoir dans mon jardin » - lequel ne semble pas très fréquenté. Loin de se résigner, la LPO a décidé, le 13 décembre dernier, d’ajouter ce dossier à une plainte pour plagiat déjà déposée contre la Fédération nationale des chasseurs.

 

Note de l'auteur : Cet article actualise des informations que j’ai publiées dans Le Canard Enchaîné, pour lequel je travaille sous le pseudonyme Professeur Canardeau (avec mon collègue Eric Dourel, collaborateur régulier de Mediacités Toulouse). Depuis l’accession de Xavier Bertrand à la tête de la Région, j’ai beaucoup enquêté sur ses actions en matière de connaissance de la biodiversité et d’expertise environnementale. A l’occasion de son « coming-out vert » [voir notre décryptage de la semaine dernière dans Mediacités], nous avons trouvé intéressant de rappeler son bilan en la matière et le glissement opéré au profit de la pseudo-expertise des chasseurs financé sur argent public.