"Si l'idée de faire plonger le Louvre-Lens en deuxième division devait se confirmer, je serais plus qu'inquiet, je serais révolté. » Quelle est cette infamie qu'évoque l'ancien président du Conseil régional, Daniel Percheron, qui fut à l’origine du musée ? La perspective d'une transformation radicale de la Galerie du temps du Louvre-Lens ! Elle figure dans le « projet scientifique et culturel » adopté par l'établissement en avril 2019 : on y lit que cette présentation de 5 000 ans d'histoire de l'art à travers deux cents œuvres ouverte gratuitement à la flânerie du public depuis 2012, sera « entièrement revisitée ».                 

Elle comprendra encore des oeuvres du Louvre national mais elle « se dilatera » pour donner à voir des objets venant d'Afrique, d'Océanie, d'Asie et des Amériques. En outre, son champ chronologique s'élargira de la Préhistoire aux XXe et XXIe siècles (et non plus seulement du IVe siècle avant J-C au milieu du XIXe). Suivent quelques indications sur le renouvellement de l'approche esthétique : des couleurs sombres viendront remplacer « l'épure grise » et les blancs de l'installation d'aujourd'hui...

Le 11 octobre dernier, le conseil d'administration du musée lensois est entré dans le vif de la refonte, en déterminant un budget prévisionnel de 4,6 millions d'euros (dont un million d'euros pour la réfection du sol) ! Confirmation de ces intentions en décembre 2019 avec la désignation d'un scénographe parisien chargé de concevoir une disposition nouvelle. Bien que les socles et vitrines actuels aient encore belle allure, la commande précise que tout le mobilier muséographique de présentation des oeuvres sera « revu ».

Le projet fait débat. Frédéric Leturque, maire d’Arras et président du comité régional du tourisme, voit dans cette approche « plus dynamique et plus moderne » de la galerie un gain d'attractivité assuré pour l'équipement et pour le territoire. Daniel Percheron, pour sa part, la « désapprouve fondamentalement ». « Toucher à la Galerie du temps, c'est toucher au Louvre-Lens d' Henri Loyrette . Après le retour à Paris du tableau La liberté guidant le peuple (d’Eugène Delacroix, ndlr) qui concluait le parcours des visiteurs, cette refonte pourrait être un pas de plus vers la banalisation du musée et la consécration d'un "petit Louvre". »          

Un calendrier d'une exceptionnelle brièveté

Dans la ligne de mire de Daniel Percheron figure notamment, la fin de la rotation des oeuvres qui permettait de présenter des chefs d'oeuvre, de manière temporaire, à Lens. Brrr... On n'est pas loin de la bataille d'Hernani ! L’ancien président de la Région nous a indiqué qu'il avait envoyé un message d'alerte à Xavier Bertrand, son successeur, avec qui il s’est toujours entendu bien que les deux hommes soient de bords politiques opposés. Interrogé par Mediacités, Xavier Bertrand relativise : « Dès qu'il y a projet quelque part, il y a de l'inquiétude. Il ne s'agit pas de casser la galerie mais de l'étendre pour recréer une dynamique. » Si l'Etat apporte sa part, la Région est prête à participer au financement. « Et je pense que ça peut aller vite », conclut le président des Hauts-de-France.

De fait, le cahier des charges régissant la nouvelle scénographie affichait un calendrier d'une exceptionnelle brièveté : tout devait être terminé le 12 décembre 2020. « Juste impossible à tenir, sauf à bâcler la chose », soupirait un spécialiste des expositions muséales avant même que le coronavirus s'en mêle . C'est pourtant ce planning qu'avaient enfourché Jean-Luc Martinez, président national du Louvre, et Xavier Bertrand, réunis à Liévin en octobre dernier. Il faut dire qu'il tombait à point nommé : trois mois avant la fin de leurs mandats respectifs, il y avait de quoi leur assurer un joli point d'orgue...                 

Eh bien, ce ne sera pas le cas ! La transformation de « l'élément essentiel du Louvre-Lens » (dixit son projet scientifique et culturel) n'interviendra finalement qu'en 2022. La directrice de l’établissement, Marie Lavandier, a accepté d'échanger sur le sujet avec Mediacités après quelques hésitations. « Aucun calendrier politique ne nous a été imposé, assure-t-elle. L'opération était programmée, dès l'origine du musée, pour la sixième année d'exploitation. J'ai pesé pour qu'elle soit décalée et qu'on la traite avec la sérénité nécessaire, à la mesure de l'enjeu. Elle coïncidera avec le dixième anniversaire de l'établissement. »

La nouvelle muséographie sera « affinée »

En même temps que ce report, Marie Lavandier annonçait que le budget de l'opération serait « recalibré ». Une simple visite sur place permet de constater que le sol de la galerie est en bon état, moins abîmé que celui du hall d'accueil par exemple. Il n'a sans doute pas besoin d'une coûteuse remise à neuf... L'esquisse de scénographie adoptée l'an dernier, en forme de serpentin, sera elle-aussi « affinée ». « Nous garderons le principe de la chronologie, celui de l'immersion parmi les oeuvres sans médiation lourde ainsi que l'unité architecturale, les murs réfléchissants, la pente à l'entrée de la salle, l'éclairage diffus », énumère la directrice dans ce qui ressemble à une déclaration d'amour à... l'actuelle galerie du temps.

Marie Lavandier rejoint en cela la majorité des visiteurs du fleuron lensois. Dans une enquête effectuée par l'établissement en 2019, plus de 94 % des sondés se disaient satisfaits du choix des oeuvres présentées et près de 95 % appréciaient la scénographie. D'où la question : est-il pertinent de modifier l'organisation actuelle, « aussi simple que révolutionnaire » comme l’indique encore un extrait du projet scientifique et culturel ? « L'intérêt du public commence à s'émousser, répond la directrice. Les chiffres de fréquentation tendent à s'inverser entre l'exposition permanente et les expositions temporaires. En outre, les remplacements annuels d'une partie de l'exposition sont de plus en plus difficiles à concilier avec son organisation chronologique : progressivement, la galerie s'est déréglée. »                

La nouvelle « offre centrale » du musée, agencée dans la vaste salle de 3 000 mètres carrés, sera composée de 220 oeuvres jamais vues à Lens et qui y demeureront en permanence. L'échantillon, déjà constitué semble-t-il, contiendra des « pièces majeures », nous assure-t-on. Et - ça va mieux en le disant - l'accès à cette galerie 2022 restera gratuit, bien que Le Louvre-Lens soit en déficit constant et doive compter sur le soutien de la Région pour assurer son fonctionnement. Si toutes ces promesses sont tenues, Daniel Percheron (« notable irresponsable de l'ancien monde », comme il se définit lui-même) pourra peut-être consentir à y laisser vagabonder son âme d'artiste.