«Cette affaire a déchiré le vivre-ensemble à l’école. Elle a créé un conflit qui a forcé tout le monde à choisir qui soutenir. » Pour ce professeur vétéran de Sciences Po Lille, qui s’exprime sous couvert d’anonymat (voir l’encadré En Coulisses), il n’y a pas de doute : le recrutement controversé d’un enseignant-chercheur voilà deux ans a provoqué un traumatisme au sein de la grande école lilloise.

En février 2018, l’IEP de Lille décide d’ouvrir un poste de maître de conférences en « sociologie financière et fiscale ». Quatre candidats postulent. Un est retenu. Jusque-là, hormis l’intitulé plutôt original du poste, rien que de très banal. Sauf que les trois candidats recalés décident de déposer un recours en annulation du concours au tribunal administratif. Plus étonnant encore, des enseignants, membres de la commission scientifique, adressent un signalement en mai de la même année auprès du procureur de la République pour faux et usage de faux.

« L’affaire » commence lorsqu’un des candidats non retenus désire prendre connaissance de son dossier. Comme il réside à l’étranger, sa candidature doit faire l’objet d’un examen préalable du conseil scientifique. Et de fait, un procès verbal atteste de la tenue d'une réunion. Problème, trois enseignants de Sciences Po, sur les neuf membres de ce comité, affirment ne pas avoir été présents ce jour-là. Et se disent « choqués » d'avoir vu leur signature apposée sur le procès verbal. Ils décident donc de le signaler au Procureur.

Fausses signatures

Dans ces signalements, que Mediacités a pu consulter, les enseignants s’émeuvent de l’usurpation de leur signature. « Je n’ai reçu aucune convocation à cette réunion, aucun ordre du jour, aucune pièce préparatoire, et je doute fortement qu’elle ait eu lieu » ; « ces documents me paraissent être des faux et sont de nature à me causer un grave préjudice professionnel et moral », peut-on notamment y lire.

Tous leurs collègues ne partagent pas cet émoi. « C’est secondaire, c’est du détail, tente d’expliquer un enseignant-chercheur qui ne siège pas dans cette commission scientifique. Il aurait mieux valu régler ça en interne plutôt que d’entacher la réputation de l’institution. Il y a certes des informalités. Mais il nous arrive de signer des PV a posteriori, notamment pour des jurys sans délibération. » Sauf que dans ce cas précis, les membres en question s’insurgent qu’on puisse utiliser leur signature sans leur consentement. « C’est clairement un faux en écriture alors que j’aurais sans doute validé une telle décision si les choses avaient été faites dans les règles. Quand la direction nous a dit : "Vous avez signé, vous avez oublié", cela a marqué une rupture fondamentale de confiance », témoigne un des professeurs à l’origine du signalement.

Rencontré longuement par Mediacités, le directeur actuel, Pierre Mathiot, redoute l’effet loupe sur un événement qu’il qualifie de « peanuts » dans la vie de l’établissement. Au moment des faits, il n’est pas à la tête de l'Institut d'Etudes Politiques (IEP) de Lille mais membre du comité de sélection. Quand il reprend la direction à la suite de Benoît Lengaigne, en janvier 2019, il hérite du dossier. « Il y a eu une période de vacance du pouvoir; c’est à ce moment-là qu’il y a eu un effet catharsis et des tensions entre une infime quantité de collègues et la direction de l’époque », explique-t-il. Et de poursuivre : « Je regrette qu’on ne soit pas suffisamment adultes et intègres pour régler ce genre de discordes autour d’une table. »

Ce que le directeur n’a toujours pas digéré, c’est de voir débarquer la police au sein de l’école. Et les convocations qui ont suivi en décembre dernier. Mais pour les enseignants à l’origine du signalement, la non dénonciation représentait un risque. Dans leurs courriers, ils rappellent l’alinéa 2 de l'article 40 du code de procédure pénale qui oblige les fonctionnaires qui acquièrent la connaissance de la commission d'un crime ou d'un délit au cours de l'exercice de leurs fonctions, à le dénoncer au procureur de la République.

Une histoire « débile »

« Nous sommes pointés du doigt, désignés comme les méchants, témoigne l’un des enseignants signataires. On nous prête une volonté de nuire. Il y a une parole dominante cassante et le silence des autres est une approbation. En fait, nous sommes présentés comme le problème, alors qu’il y a eu violation de notre prise de décision, ce qui est une remise en cause personnelle grave. L’abus se trouve là. »

Depuis, un abcès demeure dans les relations entre certains collègues. « Il y a toujours eu des conflits latents, des dissonances d’ordre politique, s’essaie l'un des pontes de l’établissement, qui n’est pas directement impliqué dans l’histoire. Mais le déménagement en 2017 a peut-être attisé les choses. La disposition est telle que l’on ne se croise plus. Ce qu’on a gagné en confort, on l’a perdu en sociabilité. Les portes des bureaux sont désormais fermées. »

Pierre Mathiot qualifie le signalement de « débile ». Selon lui, les signatures du procès verbal sont « au pire une maladresse ponctuelle » de la secrétaire chargée d’administrer le dossier : « Elle l’a probablement fait toute seule, sans aucune consigne. Mais il n’y a jamais eu de malveillance, j’en suis convaincu. » Les signatures ne seraient donc pas le signe d’une manoeuvre camouflant le faux examen d’une candidature afin d’en favoriser une autre, choisie à l’avance. Or c’est bien le soupçon qui plane sur toute cette affaire.

« Certains enseignants sont convaincus que la direction a joué les marionnettistes, poursuit Pierre Mathiot. J’ai tenté de crever l’abcès lors d’un conseil d’administration extraordinaire. » Initiative personnelle de la secrétaire ou commande téléguidée ? L’enquête de police s’est terminée récemment et a été transmise au procureur. La secrétaire en question, elle, est en arrêt maladie.

Fléchage et « moustachage » dans le recrutement

Dès sa publication, le poste ouvert par l’IEP de Lille attire l’attention de l’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP) qui publie un communiqué pour pointer « le caractère troublant de la fiche de poste ». Joint par Mediacités, le bureau de l’association s’en explique : « Il s’agissait d’un poste hors radar, publié au fil de l’eau en décembre 2017, c’est-à-dire avant la campagne classique des recrutements des maîtres de conférences qui a lieu traditionnellement entre mars et mai. Ensuite, la discipline a prêté à sourire : parler de sociologie financière est une bizarrerie. »

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Tout semble alors indiquer un « poste à moustache », selon l’appellation en vigueur dans le milieu universitaire. Autrement dit, un poste dont les critères sont si précis qu’il correspondent pile poil à un candidat particulier. Une manière de contourner l’obstacle du concours, obligatoire pour tout recrutement dans l’administration, tout en favorisant un candidat déjà choisi. « C’était visible dès la fiche de poste. Moi, je n’avais pas envie de participer à cette mascarade », lâche un sociologue de l’institut lillois.

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Cette pratique plutôt courante dans les universités et les écoles est largement décriée. « Il y a un problème général dans les recrutements car on crée des postes en fonction des personnes qu’on souhaite recruter et non en fonction des besoins des établissements, note un enseignant-chercheur de l’IEP de Lille. C’est très rageant car on est en sous-effectif dans certaines disciplines. »

L’autre question sensible est celle de la composition des jurys de sélection. Depuis la loi LRU de 2007, qui accorde plus d’autonomie aux universités, les commissions de spécialistes sont remplacées par des comités de sélection, composés à part égale de personnalités externes et internes. « Les nominations devraient être davantage discutées en conseil d’administration, regrette un enseignant qui a siégé au comité de sélection pour ce fameux poste à Lille. Ce jury a été composé en fonction des liens noués ou des connexions amicales avec la direction afin d’influer sur le résultat. »

De fait, il y avait très clairement un favori dans cette procédure. Un des chercheurs membres du comité a été contacté par Pierre Mathiot qui lui précise « sa préférence », comme Mediacités a pu le constater dans un mail versé à la procédure devant le tribunal administratif. « C’est la première fois depuis que je participe à de telles sélections que la préférence de l’institution pour un candidat est clairement précisée avant même le début de la procédure, explique-t-il à Mediacités. Ce procédé met en porte-à-faux plusieurs personnes. »

Le « localisme » des enseignants en question

Recruté par 5 voix contre 3, le « favori » aurait bénéficié de l’avantage d’être un « local de l'étape » et d’avoir déjà un pied dans l’institution. « Cet argument est facile. Je ne vois pas pourquoi on se tirerait une balle dans le pied en ne recrutant pas un collègue qui fait un travail remarquable, tranche Pierre Mathiot. Je suis d’accord pour arrêter de faire du localisme. Mais dans ce cas, on ne le fait nulle part. »

« On a titularisé des personnes qui s’investissent beaucoup et qui sont fiables car on sait qu’elles ne partiront pas au bout de trois ans », justifie un universitaire membre de l'encadrement. C’est justement ce qui fait débat pour d’autres collègues : « Il ne devrait pas y avoir de logique méritocratique mais bien académique. Dans ce cas précis, certains candidats avaient de meilleurs dossiers que le lauréat. Face à la pénurie de postes, ces pratiques clientélistes sont devenues insupportables. »

L’ANCMSP se veut plus nuancée. « Le localisme en Province est une forme de protectionnisme, notamment face au Parisianisme où il y a une forte monopolisation des postes, indique l'association. On sait que des personnes peuvent travailler pendant dix ans pour une institution sous des contrats précaires. Les titulariser ne nous paraît pas aberrant. En revanche, ce qui est difficilement acceptable, c’est la procédure de moustachage. » Ou quand être du coin peut suffire à supplanter les meilleurs.

Avec des postes qui se raréfient (seule une quinzaine de postes de maître de conférences en science politique sont ouverts en moyenne chaque année pour environ 400 candidats, même si ce chiffre est monté à vingt-cinq en 2018), les recrutements sont attendus et prisés. « Le sentiment d’injustice est d’autant plus fort lorsqu’on a l’impression de concourir pour rien », estime l’un des candidats ayant déposé le recours.

Un déontologue à Sciences Po

Peu après la nomination du lauréat, des enseignants ont fait circuler à Sciences Po Lille une pétition pour plus de transparence dans les recrutements. Ceci a été perçu comme un geste de défiance par la direction, qui a fait pression pour qu’il y soit mis fin. « Pour éviter ce genre de débat autour de la légitimité d’un lauréat, j’ai pour principe de dire qu’un candidat recruté chez nous doit pouvoir l’être ailleurs sur un poste équivalent, ajoute un chercheur de l’école. L’actuelle direction a la volonté d’apaiser les tensions. »

Suite à cette affaire, Pierre Mathiot décide de nommer un déontologue en octobre 2019. Arrivé à Sciences Po Lille comme enseignant en novembre 2018, Xavier Vandendriessche est également conseiller du directeur et membre du conseil d'administration. Pour Kaddour Qassid, référent pour le Nord de l’association anticorruption Anticor, ce choix interpelle. « C’est curieux de voir qu’il est également président de la commission de déontologie du Conseil régional, surtout lorsqu’on repense au problème posé par le détachement d’une fonctionnaire de la Région à Sciences Po Lille - une histoire racontée en son temps par Mediacités - et aux possibles conflits d’intérêt. »

Le directeur de l’école n’y voit aucun problème : « Je l’ai nommé parce qu’il est juriste et justement parce qu’il a cette expérience à la Région. » Mais d’aucuns auraient préféré une personne extérieure, éloignée de la direction. « C’est une très bonne idée pour désamorcer les conflits, mais le fait qu’il soit de la maison peut aussi renforcer les clivages », juge un maître de conférence, proche de la direction.

Curieusement, le déontologue a bien été sollicité sur le différend qui oppose direction et plaignants mais pas pour examiner les conditions de la procédure de recrutement. Deux des trois enseignants-chercheurs contestataires ont été convoqués en juin pour mettre au clair leur comportement : ils étaient accusés d’avoir agressé la secrétaire de séance afin de prendre connaissance du fameux procès-verbal. « Le rapport remis récemment à la direction les dédouane de toutes les charges », nous indique une source proche du dossier.

Pour le candidat recruté et titularisé en février 2019, la situation n'est pas facile. Les plaignants en sont conscients. « Le signalement n'avait pas pour objet de remettre en question son recrutement, précise l'un des enseignants "lanceurs d’alerte". Il n'est pas lié à sa personne mais à l'utilisation de ma signature. » Il insiste sur le fait que ce sont les procédures de recrutement qui posent question. Et ces dernières ne sont pas propres à Sciences Po Lille.

 

Cette enquête s’est déroulée dans un climat très lourd. Pour la réaliser, j’ai contacté une vingtaine de personnes. Si plus de la moitié ont accepté d’échanger avec moi, toutes ont requis immédiatement l’anonymat. Et cela, même si elles n’étaient pas directement impliquées dans « l’ affaire » du recrutement litigieux. « Je n’ai pas envie d’être blacklisté. C’est un petit monde », nous a-t-on glissé. Ou encore : « Il peut y avoir des représailles si je parle ». D’autres évoquent une culture du silence. « Les problèmes se règlent en interne, on doit s’exécuter, ne pas broncher. Si on fait un pas de côté, on est pris en chasse par une « meute ». Sciences Po Lille travaille avec 500 vacataires. C'est à dire des enseignants dotés de contrats précaires, qui craignent de ne pas être renouvelés.

Il n’a donc pas été facile convaincre ces personnes de témoigner. Certains enseignants contactés ont même pensé que j’étais envoyée par la direction pour les dénoncer. Fait curieux dans cette enquête, on m’a demandé de citer mes sources, parfois avec beaucoup d’insistance, à plusieurs reprises. « On va scruter votre article. A la moindre erreur, vous serez torpillée », m’a-t-on averti en guise de « conseil ». Ou encore : « Vous allez mettre de l’huile sur le feu ». D'autres enseignants ont accepté d’échanger en espérant que l’article sera « un coup de pied dans la fourmilière ».

Que ce soit en interne ou à l’extérieur de l’école, tout le monde parle de ce recrutement. Mais personne ne souhaite l’évoquer publiquement. A l’exception notable du directeur, Pierre Mathiot, qui a accepté de me rencontrer longuement. Tout au long de nos échanges, il s’est montré étonné de mon intérêt pour cette non-affaire, selon lui. En martelant à plusieurs reprises : « Tout va très bien ici ».