«La révolution est comme une bicyclette : quand elle n'avance pas, elle tombe », disait Ernesto Che Guevara. Si la métaphore est exacte, la Troisième révolution industrielle (TRI) censée métamorphoser l’économie du Nord-Pas-de-Calais ressemble fort à un vélo abandonné dans le fossé.

Tout avait pourtant bien commencé. En 2012, l’ex-région Nord-Pas-de-Calais, tenue par une majorité de gauche PS-EELV-PCF, se met d'accord avec la Chambre régionale de commerce et d’industrie, dirigée par le chiraquien Philippe Vasseur, pour lancer un plan très ambitieux. Le prospectiviste américain Jeremy Rifkin a publié un ouvrage intitulé La Troisième Révolution industrielle, dont la traduction en français vient alors de sortir (Editions Les Liens qui libèrent). Rifkin dessine des perspectives enthousiasmantes (sans doute trop, voir notre encadré ci-dessus) à base de réseaux intelligents et décentralisés, avec à la clé une envolée spectaculaire des énergies renouvelables, une baisse drastique des émissions de gaz à effet de serre, un décollage du véhicule électrique et un recul concomitant de la consommation de carburant.

Belle théorie. Elus et patrons réunis, les nordistes proposent à Jeremy Rifkin de passer à la pratique. Il accepte et rédige, moyennant 350 000 euros, un rapport de 324 pages. Baptisé le « Master Plan », il résonne comme une revanche sur le sort pour l'ex-bassin industriel et minier. Rifkin tient la recette pour faire de la région Nord-Pas de Calais « à l’horizon 2050, une des premières au monde à basculer complètement dans l’ère post-carbone ». Audacieux, le visionnaire fixe même des points d’étapes intermédiaires pour 2020. Nous y sommes. Hélas, aucun de ces points ne sera atteint, sauf peut-être par accident, la crise sanitaire ayant fortement impacté l’activité économique.

Tout faux dans les prévisions

La demande énergétique des transports, par exemple, devait baisser de 10% entre 2010 et 2020. Elle a été stable entre 2010 et 2019, à 2,7 millions de mètres cube de carburants vendus dans le Pas-de-Calais et le Nord, sous l'effet probable d'une augmentation modéré du parc et d'un léger progrès des motorisations. Il y aura sans doute un net recul de la consommation cette année, mais seulement en raison du confinement.

Le « Master Plan » prévoyait un « mix énergétique 100 % renouvelable » en 2050, avec dès 2020 un développement massif du petit éolien, de l’éolien off-shore, ainsi que de l’éolien le long des routes et des voies de chemin de fer, pour limiter la consommation de foncier. Rien ne s’est passé comme prévu. Le renouvelable est passé de 4 % à 8 % dans le bilan des Hauts-de-France entre 2019 et 2020, ce qui est loin d'être ridicule, mais c'est grâce aux grandes fermes éoliennes, au bois et à la méthanisation.

Voilà pour les grandes lignes. Dans les détails, le constat est identique. Jeremy Rifkin prévoyait 40 000 véhicules électriques en 2020 dans le Nord-Pas-de-Calais. C'était un point important, les batteries des véhicules faisant office de tampon pour réguler l'offre et la demande de kilowatts. Les estimations tournent autour de 12 000 véhicules en 2020, mais pour tous les Hauts-de-France ! Chaque lycée de la région devaient être certifié ISO 50001, la norme la plus ambitieuse en terme de performance énergétique. Si un seul l’est réellement, Mediacités ne l’a pas trouvé.

Des résultats... grâce à la récession

Conséquence logique, la réduction de 20 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) entre 2005 et 2020 annoncée par le master plan pour atteindre zéro émission en 2050 n’est pas du tout au rendez-vous. Solidement indexés sur l’activité économique, les rejets de GES ont reculé avec la crise de 2007-2008, pour repartir de plus belle avec la reprise : + 9 % entre 2013 et 2018. Ils baisseront certainement cette année, mais pour cause de récession. L’économie décarbonée n’est pas plus proche aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2013. Le seul point où le rapport Rifkin aurait vu juste est le compteur intelligent. Linky a bel et bien été déployé, sur fond de polémiques. Mais il ne sert pas du tout à piloter des réseaux d'énergies décentralisés.

« La troisième révolution industrielle est morte et enterrée et c’est un grand gâchis, déplore Stéphane Baly, élu EELV à Lille et membre du Conseil économique social et environnemental régional. Depuis la fusion avec les Hauts-de-France, plus personne ne porte le projet au niveau politique. La Chambre régionale de commerce continue d’y croire, mais elle n’a pas de soutien chez les élus. J’ai compris que c’était fini en juin 2016, quand Xavier Bertrand a annoncé que la région était candidate à l’accueil d’un EPR et qu’elle ne soutiendrait plus l’éolien. »

« Un échec annoncé »

Bertrand Péricaud, quant à lui, parle d'un « échec annoncé ». Président (PCF) de la commission économique du Conseil régional au moment où la Troisième révolution industrielle est apparue sur l’agenda politique, il n’a jamais caché ses préventions à l'égard de Jeremy Rifkin et n'est pas loin d'assimiler le Master Plan a une manipulation de l'opinion. « ll faut se remettre dans le contexte de l'époque. En 2013, nous sommes face à une crise sévère, rappelle-t-il. Arc International est en grande difficulté, les papetiers Arjowiggins et Stora Enso également. Il va y avoir des licenciements par centaines. Comme les élus n’ont pas de réponse concrète, ils arrêtent de travailler sur le réel. On va chercher un prophète. Place aux visions pour 2050 ! »

Et l’ancien élu régional de mettre l’accent sur le principal non-dit du rapport. « Au passage, on évacue le nucléaire, grand sujet de discorde au sein de la majorité de l’époque entre le PS et EELV. Le rapport Rifkin n’en parle presque pas, alors que Gravelines assure les trois quarts de l’approvisionnement électrique de la région et joue un rôle central dans son industrialisation. La plus grande des chaînes de fabrication de papier de Stora Enso à Corbehem (Pas-de-Calais) consommait autant à elle seule que toute une ville de la taille de Bordeaux. A long terme, on peut imaginer des changements, des ruptures technologiques, tout ce que l’on veut. A court et moyen termes, si vous parlez de révolution industrielle dans le Nord-Pas-de-Calais, vous devez parler du nucléaire, quitte à parler des moyens d’en sortir. Si vous n’avez pas les moyens d’en sortir sans casse - et je crois qu’on ne les a pas - vous devez le dire, ce que ne fait pas le rapport Rifkin. »

Une utopie confortable

« Le Master Plan pour le Nord-Pas-de-Calais était une utopie », estime également Bertrand Cassoret, maître de conférences en génie électrique à l'Université d’Artois. Selon lui, même si le rapport est plus détaillé que le livre de Jeremy Rifkin dont il s’inspire, il ne répond pas davantage à la question centrale : comment découpler la hausse du PIB et la consommation d’énergie ? « Vouloir à la fois la croissance et la sobriété énergétique, c’est délicat…, euphémise le chercheur. On relève d'ailleurs quelque chose d'extraordinaire, quand on lit attentivement le Master Plan. Il promet à la fois une énergie quasiment gratuite grâce aux progrès des renouvelables, et une baisse de la consommation ! Mais pourquoi se priver, si c’est gratuit ? »

Selon Bertrand Cassoret, Jeremy Rifkin aurait servi de caution pour fédérer autour de « l'impossible réduction des rejets de CO2 sans le nucléaire, sans augmenter les tarifs de l'énergie, sans réduire la consommation, sans sacrifier notre confort ni la croissance. Je ne comprends pas que des élus et des chefs d'entreprise aient avalisé des projections aussi irréalistes ». « On les a même payées », sourit Bertrand Péricaud... en soulignant toutefois que « les 350 000 euros d'honoraires ne sont vraiment pas le problème. La question de la crédibilité des politiques est beaucoup plus préoccupante. »

« Jeremy Rifkin avait profondément tort quand il parlait du potentiel sans limite et de la quasi-gratuité future des énergies renouvelables », admet Jean-François Caron, conseiller régional et maire EELV de Loos-en-Gohelle pourtant fervent partisan de la TRI. J'en ai eu tout de suite l'intuition, mais nous avions besoin d'un discours business-compatible. Il fallait emporter l'adhésion des milieux économiques pour faire avancer les politiques environnementales. Et cela a fonctionné ! Les élus ont travaillé avec la Chambre régionale de commerce et d'industrie comme ils ne l'avaient jamais fait auparavant. » Jusqu'au moment où l'écart entre les perspectives et la réalité est devenu si grand que tout est retombé, laissant la région avec des politiques énergétiques « pas du tout à la mesure du réchauffement climatique », se désole Jean-François Caron.

Le maire de Loos-en-Gohelle rend au passage un hommage appuyé à Philippe Vasseur : « Il a déployé une énergie incroyable pour le Master Plan, et ce n’était pas de l’affichage politique. Personne ne l'a jamais pris en flagrant délit de double langage sur la transition énergétique. Ce n’est clairement pas la CCI qui a lâché la Troisième révolution industrielle, c’est le Conseil régional. La Chambre y a cru et continue d’y croire, mais elle seule. »

La finance TRI, un succès en trompe-l’oeil

Il y avait aussi un volet financier dans la Troisième révolution industrielle. A première vue, il constitue la grande réussite du processus. Le 18 novembre 2020, Nord Invest, l’agence de développement économique des Hauts-de-France, publie un communiqué enthousiaste : la transformation « vers une économie décarbonée, durable et compétitive » est plus que jamais d’actualité, « le plan rédigé par Jeremy Rifkin a déjà permis de soutenir 1 200 projets, permettant l’économie de 1 million de tonnes de CO2 par an ». Afin de relancer la machine après la crise sanitaire, la Région « met les bouchées doubles, en montant l’enveloppe globale de financement Rev3 à plus de 650 millions d’euros », pour atteindre les « 3 000 dossiers à l’horizon 2025 ». Elle va le faire en utilisant un fonds d’investissement dédié, Cap3RI, ainsi que l’épargne populaire.

Le bilan s’avère infiniment plus nuancé car le chiffre de 1 200 projets soutenus englobe « beaucoup d’entreprises labellisées qui existaient avant la TRI et continueront sans elle », relève Jean-François Caron. Surtout, les structures réellement financées par Cap3RI sont en réalité très peu nombreuses. Lorsque ce fonds a été créé en décembre 2015, la chambre de commerce et la Région disaient avoir identifié « un besoin de financement à court terme de 440 millions d’euros pour 118 projets et de 1,4 milliard d’euros à moyen terme ». Résultat, en cinq ans, Cap3RI a investi 24 millions d’euros dans une dizaine de sociétés. Soit vingt fois moins que prévu pour le montant ; et dix fois moins pour le nombre d’entreprises.

Quand le fonds régional se nationalise

En fait, la principale annonce du 18 novembre dernier n’est pas que la Région et la Chambre régionale de commerce vont doter Cap3RI de fonds supplémentaires pour atteindre 250 millions d’euros. La véritable innovation est que le fonds pourra désormais financer des projets n’importe où, « sous réserve d'avoir un impact positif » dans les Hauts-de-France, indiquent Les Echos. Une façon de reconnaître que les opportunités d’investissement dans une « économie durable et connectée » manquent dans la Région ?

Pour l’anecdote, l'un des plus gros investissements de Cap3Ri jusqu’à présent (3 millions d’euros) est Gazonor, l’ex-filiale des Charbonnages de France qui exploite le méthane des anciennes galeries de mine. Une activité respectable mais pas complètement décarbonée, la combustion du méthane produisant du CO2. On trouve également parmi les sociétés soutenues la Financière Grimonprez, un acteur de la logistique, AirFlux (air comprimé et gaz pour l’industrie) ou le papetier Be Paper. Rien de révolutionnaire.

Le livret d’épargne bancaire régional REv3 ne semble pas davantage en mesure de financer quelque révolution que ce soit. Porté par le Crédit Coopératif, ce compte sur livret est orienté vers les prêts aux entreprises, pas vers les investissements en capital. Il a vocation à financer des bâtiments basse consommation (comme l’immeuble rénové « Rizomm » de l’Université Catholique de Lille) ou des entreprises de recyclage. Digne d’intérêt, mais pas révolutionnaire, là encore, et relativement anecdotique, avec 26 projets financés seulement depuis 2015 (à la fin 2019), pour un montant de 13,8 millions d'euros.    

Pour arriver à 650 millions d’euros, enfin, la région agrège à Cap3RI le « Fonds régional d’amplification de la Troisième révolution industrielle » qui accorde des subventions pour la réalisation d'études, d'actions de communication ou de formation... Mais le nom même de ce fonds frôle l’abus de langage : comme d’autres fonds régionaux, le Fratri met en musique le plan national climat-air-énergie national, en bonne intelligence avec l’Ademe, mais sans référence particulière à Jeremy Rifkin.

Bis repetita au Luxembourg

L'histoire se répète à l'identique au Luxembourg, avec quelques années de décalage. La Chambre de commerce et le gouvernement du Grand Duché ont également demandé à Jeremy Rifkin une feuille de route pour la Troisième révolution industrielle. Le consultant a été rémunéré 450 000 euros pour une mission de dix mois, qui a débouché sur un rapport de plus de 300 pages, publié en novembre 2016. Quatre ans plus tard, « il ne se passe plus rien », déplore Christel Chatelain, chef des affaires économiques à la Chambre de commerce du Luxembourg. « L'alternance politique a coupé la dynamique TRI ». Le gouvernement de coalition issu des législatives de 2018 n'a pas repris le flambeau. La chambre de commerce tentera de relancer le processus début 2021, mais ce sera l'opération de la dernière chance, souligne Christel Chatelain, qui précise : « Il faudra peut-être abandonner le concept de Troisième révolution industrielle. Des projets bien engagés continueront, mais sans le label. .

Et si finalement, tout cela n'était pas si grave ? Jeremy Rifkin est venu, il a donné l'impulsion, fixant des objectifs ambitieux sans penser forcément qu'il était possible de les atteindre... Ce n'est pas tout à fait ainsi que Bertrand Cassoret voit les choses. « Entretenir la confusion entre le souhaitable et le possible, promettre l'énergie abondante, gratuite et non polluante, faire miroiter des transitions sans douleur, tout cela est commode sur le moment. Mais je me demande si, à l'arrivée, vous n'avez pas les gilets jaunes. »

>Erratum du 04/12/2020 à 14h54 : Nous avions écrit par erreur que le livret d’épargne bancaire régional REV3 était un « livret d’épargne populaire ». Ce n’est pas le cas. Le passage a été modifié en conséquence.

Nul n'est prophète en son pays

Aucune des personnes interrogées dans le cadre de cette enquête n'a suggéré que Jeremy Rifkin avait été trop payé (350 000 euros) pour le travail accompli à la demande des élus du Nord-Pas-de-Calais. Le Master Plan est dense, détaillé, chiffré. C'est un travail collectif réalisé par son cabinet, TIR Consulting group. Mais Jeremy Rifkin, 75 ans, est-il réellement un prospectiviste compétent dans le domaine clé de l'énergie ? Aux Etats-Unis, il ne semble pas considéré comme tel. Il a conseillé la Commission européenne en 2007, puis diverses structures publiques ou para-publiques en Italie, Pologne, Allemagne, mais il travaille étonnamment peu aux Etats-Unis. Son site web le montre surtout avec des personnalités européennes (dont Bruno Le Maire, le 3 décembre 2019, à Paris). Nous aurions aimé lui poser bien des questions mais il n'a répondu à aucune de nos sollicitations.

Comme prospectiviste, il a exploré de nombreux champs, mais avec une clairvoyance contestable. En 1992, il prévoyait la fin de l'élevage (Beyond Beef, non traduit). La consommation mondiale de viande a augmenté de 4% par an en moyenne depuis lors, selon la FAO. Dans "La fin du travail" (1996 pour la version française), il annonçait la disparition des travailleurs, remplacés par des robots. 25 ans plus tard, les pays fortement robotisés, Allemagne, Japon ou Corée, affichent des taux de chômage plutôt bas. En 1998, il évoquait le potentiel et les dangers immenses des biotechnologies, en passe de métamorphoser le monde (The Biotech Century, non traduit). Deux ans plus tard, la bulle des biotechs explosait en bourse. Brillant et très bon pédagogue, Jeremy Rifkin est peut-être victime d'une tendance à trouver une clé unique de transformation du monde, toujours dans le domaine technologique, changeant au gré des modes : robotisation, biotech, hydrogène ou réseaux intelligents.