Située à une vingtaine de minutes de Lille, Sainghin-en-Weppes est une petite ville de moins de 6 000 âmes où il fait plutôt bon vivre et dans laquelle pratiquement tout le monde se connaît. Pourtant, depuis plusieurs années, deux camps s’affrontent par voie de presse interposée, sur les réseaux sociaux ou même en justice. Des employés (ou ex-employés) de la mairie accusent leur maire et son directeur général des services (DGS) de harcèlement ; des élus (ou ex-élus) de la majorité claquent la porte et dénoncent des manipulations.

Sabine* fait partie de ces anciens agents pris dans la tempête. Jamais elle n’aurait imaginé trembler autant à l’idée de devoir renouveler une carte d’identité. Pour cela, il est indispensable de se rendre dans la mairie de sa commune – et cela fait pratiquement trois ans qu’elle n’y a pas remis les pieds. Ce fut son lieu de travail, pourtant, pendant presque deux décennies.

carre3« En y allant, j’avais les jambes qui flageolaient, envie de vomir et très peur. Je me réassurais à chaque porte passée, chaque marche montée, chaque sas franchi », raconte-t-elle. Sa plus grande hantise : croiser son employeur, le maire, contre qui elle a porté plainte en 2018 pour harcèlement. Deux autres actions visent respectivement la première adjointe et le DGS. « Ils m’ont tout enlevé : ma confiance, ma dignité, ma santé. »

Au moins douze salariés concernés

Sabine n’est pas la seule, loin de là. En tout, au moins douze salariés sur une soixantaine (contractuels inclus) seraient concernés. Les quatre agents (ou ex-agents) municipaux que Mediacités a rencontrés décrivent les mêmes problèmes. Difficile de ne pas être frappé par la similarité des faits dénoncés : ordres et contre-ordres, sanctions pour des broutilles, dénigrements et parfois des humiliations, des pressions, du harcèlement.

Sabine met un moment à se rendre compte de la gravité de sa situation. C’est seulement lorsque sa collègue Julie* dépose plainte, en 2016, et qu’elle est auditionnée par la gendarmerie de La Bassée qu’elle en prend la mesure. « J’ai d’abord été entendue comme témoin et, au fur et à mesure de l’entretien et de mes réponses, j’ai été invitée à déposer plainte », énonce-t-elle.

C’est également le cas pour Céline* et Cyril*. Tous racontent avoir vécu l’enfer. Cela se traduit tantôt par des difficultés à dormir, des arrêts maladie à répétition, des burn-out et des dépressions. Antidépresseurs pour certains, anxiolytiques pour d’autres. Jusqu’à la reconnaissance, dans certains cas, d’une inaptitude ou d’une requalification en qualité de travailleur handicapé.

« Il faut que tu t’en ailles, on n’a plus besoin de toi ici »

carre5En à peine quelques années, Julie va « toucher le fond ». « J’étais sollicitée jour et nuit. Il m’était impossible de manger le midi tellement j’avais du travail. Mais le pire c’était les ordres et contre-ordres systématiquement donnés par le maire [Matthieu Corbillon, NDLR] et son DGS [Jean-Sébastien Verfaillie, NDLR]. » Elle rapporte également les difficultés à sortir de la voiture une fois arrivée sur son lieu de travail, le stress permanent.

« J’ai vu des personnes tomber avant moi. Je ne connaissais pas leur histoire. Je ne soupçonnais pas, à l’époque, que ça allait être mon tour. » Un jour, suite à un différend avec le maire par rapport à un prestataire, elle est convoquée à une réunion. « Le DGS et le maire me traitent alors d’incompétente et me menacent de sanctions. L’adjointe présente me dit : "il faut que tu t’en ailles, on n’a plus besoin de toi ici". »

C’est la goutte de trop pour Julie, qui a pourtant du métier : elle a déjà travaillé dans une grande mairie de la métropole lilloise avant de rejoindre Sainghin-en-Weppes. « Je suis sortie de là en vomissant. Ce fut mon dernier jour à la mairie », retrace-t-elle. Elle porte plainte en 2016, et se constitue partie civile en 2018.

Arrêts maladie en série

Les arrêts maladie s’enchaînent alors, tout comme les arrêtés municipaux. « Tous les quinze jours, je recevais un recommandé. Le stress montait chaque fois que je voyais le facteur. » Jusqu’à l’arrêté municipal qui va la faire basculer définitivement. « Le maire a contesté mon arrêt maladie », s’étrangle-t-elle. Par deux fois, Julie veut en finir avec la vie. Tout comme Sabine, dont l’histoire est similaire - à la différence près qu’elle habite la commune et reçoit directement ces arrêtés des mains des policiers municipaux.

« Le maire a osé dire que mon arrêt maladie était un congé de complaisance. Il a refusé de me verser mon salaire, en plein Covid et en décembre », souligne Sabine. Une décision qui fait mal à cette mère de famille… et ce n’est pas fini. « Il me réclame l’argent de la garderie, pourtant gratuite pour les agents municipaux. » La famille sombre alors dans une grande précarité.

« Il refuse d’accorder leurs droits aux agents et va à l’encontre de tous les avis d’experts médicaux », relève Maître Stienne, avocate de cinq plaignants. De nouvelles pièces sont régulièrement versées au dossier. « On constate que les faits dénoncés sont les mêmes et que mes clients, qui n’avaient jamais reçu de sanctions ou de blâmes dans d’autres collectivités ou avant l’arrivée de cette équipe, se retrouvent incompétents du jour au lendemain », observe l’avocate lilloise.

Maître Stienne a systématiquement contesté ces arrêtés au tribunal administratif de Lille et obtenu gain de cause. Sauf pour l’un d’entre eux : la reconnaissance par le tribunal administratif du harcèlement moral. Or il s’avère que le rapporteur auprès du juge était… la personne chargée du conseil de discipline de Julie. « La Cour administrative d’appel de Douai a annulé le jugement pour vice de procédure et défaut d’impartialité en novembre 2020. Elle a néanmoins évoqué le fond du dossier et confirmé l’absence d’harcèlement moral en l’état des connaissances », précise encore l'avocate.             

Des salaires qui baissent au fil des ans

Les agents sont unanimes : les problèmes ont commencé en 2015, soit un an après l’arrivée du nouveau maire, Matthieu Corbillon (élu en 2014 puis réélu en 2020). La commune, tenue pendant plus de quarante ans par les socialistes, connaît un revirement inattendu avec la victoire de la droite en 2014. « J’étais contente que ça change un peu, reconnaît Céline, qui admet avoir vite déchanté. On m’a fait comprendre très vite que le maire voulait me crucifier. »

Son tort ? Avoir été proche de l’ancienne municipalité. « On a commencé par me donner des délais intenables. J’étais attendue au tournant. Quand il y avait un pot, tout le monde était invité sauf moi. J’étais de plus en plus isolée… » Les sanctions s’enchaînent, les pertes de salaire aussi. « Je n’avais plus de primes pour cause de ‘problèmes de comportement’. » Avec plus de dix ans d’ancienneté, elle a vu son salaire mensuel diminuer de 300 euros depuis 2014. Et affirme, témoins à l’appui, que son sac à main et ses tiroirs auraient été plusieurs fois fouillés.

carre 1Cyril voit quant à lui les relevés de son téléphone professionnel épluchés sur les trois dernières années. On lui reproche d’avoir appelé à plusieurs reprises Julie, sa supérieure hiérarchique, avant de le menacer de trois jours de mise à pied. « J’ai perdu 400 euros par mois, en plus des primes de fin d’année, au motif que j’étais ‘insatisfaisant’ sur tous les plans », déplore-t-il. Cyril et Julie travaillent aujourd’hui dans une autre collectivité. Au bout de trois mois d’exercice, tous deux ont été promus dans leurs nouvelles fonctions.

Postes supprimés

Sabine et Céline sont toujours rattachées à la mairie de Sainghin-en-Weppes. Le centre de gestion de la fonction publique territoriale du Nord les a estimées réintégrables à l’issue de leurs arrêts maladie. Après avoir au préalable contesté leur maladie puis leur réintégration, le maire a finalement cédé. Mais lors de leur retour en mairie, toutes deux constatent que leurs postes ont été supprimés. Elles sont aujourd’hui « en surnombre ». Concrètement, cela signifie qu’elles sont payées… pour rester chez elles.

« Je postule bien sûr ailleurs. Mais dès que les recruteurs appellent la mairie de Sainghin-en-Weppes pour connaître mes compétences, je suis écartée », exposent-elles d’une même voix. « Nous ne nous sommes plus sous les griffes du maire mais restons prisonnières de son bon vouloir de nous laisser partir ailleurs. »

Des élus sont alertés

À plusieurs reprises, les personnes rencontrées cherchent à tirer la sonnette d’alarme. Elles contactent leur député de circonscription, Sébastien Huyghe, les médecins et psychologues du centre de gestion et les élus de la majorité. Pierre Leroy, conseiller municipal délégué à la solidarité et à l’action sociale lors du premier mandat de Matthieu Corbillon, reçoit dans son salon une employée en détresse. Et tente de jouer les intermédiaires pour apaiser la situation.

« Le maire et son DGS ont alors cherché à discréditer ma parole », pointe-t-il. C’est le début d’une dissonance qui va se poursuivre au tribunal. Pour cet ancien éducateur spécialisé, le mal-être des agents est sérieux. « Je ne supportais plus de voir leurs agissements, de voir comment ils rendaient les gens malades. » Il remet sa démission en juillet 2015 mais l’édile la refuse. « Par la suite, avec quatre autres élus de la majorité, nous votons contre l’une de ses propositions au conseil municipal. Nous sommes alors démis de nos fonctions, nos boîtes mail sont coupées », se souvient Pierre Leroy.

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Pour ces opposants, les réunions préparatoires du conseil municipal se font dans la ville voisine de Marquillies. Pas le choix : « La seule salle mise à disposition par le maire n’avait pas de chauffage et il n’y avait pas assez de chaises... » « Le maire répète qu’il faut adopter la politique de la main tendue… dans la gueule, raconte un élu toujours en fonction. Il envoie les policiers municipaux verbaliser dès que possible les membres de l’opposition. »

Après avoir été poursuivi par un élu pour agression et par le maire pour diffamation, Pierre Leroy est par deux fois relaxé par la justice. Ni lui ni les agents cités plus haut n’ont bénéficié de la protection fonctionnelle . « Le maire nous dit ce qu’on doit voter, précise Pierre-Alexandre Cartigny, conseiller sur les deux mandats, qui s’est désolidarisé récemment de la majorité. Il faut afficher une unité même si on n’est pas d’accord. » En 2014, il a 18 ans et est le plus jeune de l’équipe. « Je m’en veux d’avoir été aussi crédule. J’estime avoir été manipulé par le maire et par le DGS. »              

« Psychologiquement, ce n’était plus possible »

Il admet aujourd’hui avoir été partiellement au courant de certaines choses, tout comme d’autres dissidents. « Oui, il y avait des agents en souffrance, reconnaît l’ex-élu de la majorité Éric Ceugnart. Mais le maire nous disait par exemple que c’était Céline elle-même qui avait demandé la suppression de son poste. » La moitié des élus de 2014 ont quitté l’équipe. Ceux que Mediacités a pu rencontrer estiment avoir été « trahis », « menés en bateau », « bafoués dans leur liberté d’expression » et « traînés dans la boue ».

« On n’avait aucune autonomie dans notre délégation, poursuit Perrine Balloy, ex-élue en charge des écoles. Je n’avais jamais accès au budget concernant mes missions. Il n’y avait pas de sérénité. J’allais aux conseils d’école avec la boule au ventre. Psychologiquement, ce n’était plus possible. » Et d’évoquer, comme d’autres anciens élus, la peur lors des réunions, les tremblements qu’on tente de maîtriser.

« Il faut que tout cela cesse, martèle Pierre Leroy. Le maire et son DGS s’attaquent toujours à des personnes vulnérables à un moment donné, ou alors ils provoquent cette vulnérabilité. » Sabine, Julie, Céline et Cyril espèrent être entendus par la troisième juge d’instruction nommée sur cette affaire.

« Plus de 95 % des agents sont satisfaits »

Contacté, Jean-Sébastien Verfaillie, le DGS, a bien voulu répondre brièvement à nos questions. « Ces histoires nous pourrissent la vie depuis quelques années, précise-t-il. Nous avons pris des décisions courageuses sur le plan managérial et plus de 95 % des agents sont satisfaits. » Et de poursuivre : « Je ne me reconnais pas dans ce que ces agents peuvent raconter ». Il rappelle le fait que le tribunal administratif ait débouté un agent et que le harcèlement moral n’a pas été reconnu. « Ce sont des agents qui se sont mis en arrêt suite à des sanctions ou qui sont engagés politiquement », balaie-t-il.

Jean-Sébastien Verfaillie n’était âgé que d’une trentaine d’années au moment de sa prise de fonctions en 2015. Une jeunesse mal perçue par certains, selon lui, qui auraient aussi vu d’un mauvais œil son niveau d’études élevé. Le directeur général des services indique avoir écrit des courriers à la gendarmerie et au procureur, espérant faire accélérer la procédure tout en confiant avoir des difficultés, lui aussi, à dormir.

* à leur demande, les prénoms de ces agents ont été modifiés

Le maire, Matthieu Corbillon, répond aux accusations

« Les trois-quarts des choses dites ici sont des mensonges. On parle de 5 agents alors que tout se passe bien pour les 55 autres. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur le timing de votre article pour des faits qui remontent à plusieurs années. » Matthieu Corbillon est candidat aux départementales sur le canton d’Annoeullin. Après avoir décliné notre proposition d’interview, précisant son souhait de s’exprimer à partir de juillet, il a repris contact car « je ne peux pas laisser passer un article à charge ni me laisser salir de la sorte », assure-t-il.

Des agents municipaux ont-ils été surmenés voire malmenés ?
Nous n’avons jamais surchargé de travail un agent. Notre feuille de route a toujours été claire. Il n’y avait pas d’ordres et de contre-ordres. Les directives sont simples et bien organisées. Si modifications ou changement d’avis il y avait, ils sont généralement à la marge. Comment aurait-on pu faire aboutir autant de projets à la fin de mon premier mandant s’il y avait eu des ordres et des contre-ordres ? D’ailleurs, le tribunal administratif a bien précisé qu’il n’y a pas de harcèlement moral ni de surcharge de travail à Sainghin-en-Weppes. Nous avons contribué à favoriser un bon climat social. Les primes des agents ont été augmentées jusqu’à un 14e mois et nous avons créé un compte épargne temps.

Les situations décrites ici, vous les connaissez. Que s’est-il passé ?
Je ne sais pas pourquoi la situation avec ces agents s’est dégradée ainsi. Concernant une agente, nous nous sommes appuyés sur le centre de gestion qui nous aiguille. Nous n’avons fait que suivre leurs recommandations. Certes, il y a peut-être eu des erreurs d’aiguillage mais nous avons tout régularisé depuis. Nous sommes dans le dialogue pour trouver une solution. Il faut avoir en tête que certains de ces agents ont des visées et des orientations politiques à mon égard. Il faut aussi voir le harcèlement à mon encontre sur les réseaux sociaux. Ce sont des manœuvres mal intentionnées.

Des postes ont-ils effectivement été supprimés au moment de la réintégration d’agents ?
Pendant leurs absences, les services ont continué à tourner. Des personnes ont remplacé ces agents au pied levé. Il s’avère qu’elles se sont montrées compétentes pendant toutes ces années. Nous avons préféré conforter les personnes en place.

Les membres de votre équipe ont-ils toute latitude pour mener leur délégation ?
Evidemment. Ils sont autonomes et gèrent leur budget en concertation avec les autres membres de l’équipe municipale. Ce que racontent ces ex-élus est complètement faux. Je ne peux pas entendre cela de la même manière que les votes en conseil n’ont jamais été téléguidés et les opposants ont toujours eu accès à une salle chauffée.

Concernant l’attribution de la protection fonctionnelle ?
Je ne m’en souviens plus très bien, cela date. Je n’ai rien à me reprocher. La gestion de la commune est saine. D’ailleurs votre média l’a même souligné.