Ce dimanche 22 mai, Karima Delli déambule dans les allées réchauffées par la foule du marché de Wazemmes, à Lille. Elle se fraye un chemin, encadrée de deux poids-lourds locaux du Parti socialiste. À sa droite, le sénateur Patrick Kanner ; à sa gauche, Martine Aubry. La maire de Lille serre deux paquets de tracts sous un bras.

Celui du dessous détaille les quinze propositions communes de la liste régionale d’union de la gauche et des écologistes. Celui du dessus empile des prospectus à l’effigie de son adjointe Marie-Christine Staniec-Wavrant et du conseiller municipal El Madani Oulkebir, candidats socialistes pour les départementales dans le canton de Lille-5. Dans ce canton purement lillois, toute la gauche part en ordre dispersé. Parfaite illustration d’un double scrutin compliqué où les alliés de la bataille pour la Région peuvent s’affronter sur le terrain du Département.

Début mars, les Insoumis ont été à l’initiative de la construction du rassemblement régional. Le député lillois Ugo Bernalicis, un temps pressenti pour conduire une liste radicale à gauche, annonce alors le ralliement de son parti à une liste d’union portée par Karima Delli. Une décision qui prend de court les autres têtes de listes potentielles à gauche, le socialiste Patrick Kanner et le communiste Fabien Roussel, et les oblige à s’associer à leur tour. Depuis, la région des Hauts-de-France est la seule à avoir réussi ce petit miracle politique.

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C’était loin d’être une évidence. Longtemps, les Insoumis ont refusé de s’allier avec l’ancien ministre socialiste. « On avait demandé une génération qui ne soit pas comptable de l'héritage d'Hollande et de son mandat que nous avons en grande partie combattu. À partir du moment où ils ont été d'accord pour proposer de nouveaux visages, de nouvelles histoires, les questionnements du début ont été levés », analyse l’Insoumis Julien Poix.

Les « faux jetons » de l'union

Mais si l’union s’est imposée pour faire revenir la gauche et les écologistes au conseil régional, d’où ils étaient absents depuis 2015, l’alliance ne s’est pas prolongée aux départementales. Les uns et les autres se renvoyant la responsabilité de l’absence d’un rassemblement. Point d’orgue de ces tensions, la célébration du 1er mai à Lille. Venu spécialement, Jean-Luc Mélenchon a refusé de défiler aux côtés de Martine Aubry et de Karima Delli. « On vous soutient aux régionales et vous nous envoyez balader aux départementales. Vous êtes des faux jetons, les autres n’oseront pas vous le dire, moi, je vous le dis ! », a-t-il déclaré à l’occasion d’une altercation dont Le Monde a rendu compte.

LFI présente ainsi des candidats partout où c’est possible, y compris face aux autres forces politiques de gauche à de rares exceptions locales près (quelques cantons du Nord font l'objet d'un accord avec les Verts). De leur côté, socialistes, écologistes et communistes ont décidé de discuter d’ententes territoire par territoire. Une stratégie qui mise sur l’existence de nombreux élus de gauche, candidats à leur réélection. A la différence de l’élection régionale qui désigne des élus à la proportionnelle parmi des listes de candidats, les départementales opposent des couples de prétendants lors d’un scrutin majoritaire. Autrement dit, ce sont des élections de personnes plus que de partis. Un mode de scrutin favorable aux candidats sortants : ils sont 67 % à se représenter dans le Nord, toutes étiquettes confondues.

Parmi les 82 conseillers actuels, l’hémicycle départemental compte vingt-neuf élus classés à gauche, contre zéro à la région. Ces dix-neuf élus du groupe socialiste, radical et citoyen et ces dix autres élus du groupe communiste, républicain, citoyen et apparentés incarnent, à leur avantage, un ancrage territorial dont les Verts ont encore besoin pour faire progresser leur parti dans le département. Mais cette logique trouve ses limites à Lille où le face-à-face municipal entre Martine Aubry et écologistes a laissé des traces.

Le face-à-face Aubry-Baly a laissé des traces

La réélection de la maire sortante, avec 227 voix d’avance sur son ancien allié devenu adversaire Stéphane Baly, a poussé les Verts à déposer un recours devant le tribunal administratif. Début mars, la justice a tranché en faveur de l’édile socialiste. Mais la rancune n’a pas encore été jetée à la rivière. Dans la capitale des Flandres, les Verts ont choisi de partir seuls dans quatre cantons lillois sur six.

« L'enjeu est d'offrir un choix aux électeurs pour qui il serait incompréhensible qu'n se soit opposés le 28 juin 2020 et qu'on soit ensemble le 20 juin 2021 », résume Stéphane Baly. Une question de projets aussi, argumente le chef de file de Lille verte, principal groupe d’opposition au conseil municipal lillois. « Est-ce que mon projet c'est de faire 2 500 logements sur Saint-Sauveur ? Non ! Je ne vais pas y aller avec quelqu'un qui porte un projet antagoniste. Si on a un projet commun, on y va bien ensemble. »

Pour les Régionales, cela s’est traduit par un constat et des propositions partagées autour de l'urgence économique et écologique pour la région. Alors que les départementales offrent surtout la possibilité de faire élire un maximum d’élus des partis et mouvements de gauche ou écologistes... « On part en pôle écologiste avec Génération.s et Génération écologie face au Parti socialiste à Lille pour une simple et bonne raison : quand il y a un risque à droite et à l'extrême-droite, on se rassemble, tranche Simon Jamelin, responsable local des Verts et candidat dans le canton de Lille 3. Sur les cantons lillois, ce n'est pas le cas et on laisse la possibilité aux gens de voter pour la sensibilité politique la plus proche de leurs idées. Pour mener une politique écolo, on pense aussi qu'il faut que des écologistes entrent au Département. »

« Pour les régionales, votez écolo ! Pour les départementales, votez écolo ! »

Sur le boulevard Gambetta, deux militants écologistes continuent d’interpeller les promeneurs du dimanche : « Pour les régionales, votez écolo ! Pour les départementales, votez écolo ! » Facile et cohérent... sauf peut-être pour l’électeur. Du côté de la rue Jules-Guesde, deux Insoumis, candidats dans le canton de Lille-5, n’ont pas pris le kit de campagne pour les Régionales avec eux. Priorité aux départementales, assument Agnès Pinson et Malik Yahiathène.

À plusieurs dizaines de mètres, à l’angle de la rue Colbert, Pierre, 65 ans, militant socialiste depuis Mitterrand, ne veut pas trop embrouiller les passants non plus. Du coup, il ne distribue que la proposition de foi des socialistes Marie-Christine Staniec-Wavrant et El Madani Oulkebir, candidats dans le même canton. Un canton socialiste dans lequel Marie-Christine Staniec-Wavrant joue sa réélection six ans après son duo avec Patrick Kanner qui ne se représente pas.

« Une guerre de personnes n’a jamais fait avancer les choses, regrette Mohamed, militant socialiste de 58 ans. On doit faire avancer nos valeurs. » Un autre camarade ne veut pas commenter la singularité de la campagne départementale lilloise mais montre qu’il distribue quand même le tract des propositions de la gauche unie pour les Régionales sur lequel Karima Delli s’affiche tout sourire.

Frémissement de campagne ?

Pour dépasser aussi bien les clivages locaux que la compétition nationale entre partis, Karima Delli multiplie les déplacements réunissant diverses représentants de l’alliance. Le temps est très compté pour l’union de la gauche. Xavier Bertrand est en tête des sondages, suivi de près par Sébastien Chenu (Rassemblement national), loin devant la tête de liste écolo. Mais un sondage récent entretient l’espoir. L’union de la gauche est passée de 17 % à 22 % des intentions de vote, entre la première enquête BVA-RTL du 30 avril et celle publiée le 2 juin par La Voix du Nord.

« La difficulté pour nous dans cette élection régionale, c'est qu'elle est nationalisée par la candidature Bertrand qui fait plus de sorties sur la présidentielle que sur le local », estime Sarah Kerrich-Bernard. La socialiste, engagée dans la coordination de la campagne régionale, fait aussi campagne en son nom dans le canton d’Annoeullin, dans un binôme avec l’écologiste Frédéric Bernable. « Les photos à vingt ou trente, c'était parlant pour montrer le rassemblement autour de Karima Delli et son équipe mais ce n'est pas ce qui va faire la campagne jusqu'au bout, poursuit la jeune femme. Il faut vite se dédoubler. On s'est réuni, c'est bien. Maintenant, il faut aller chercher les nôtres, sinon le compte n'y sera pas. »

En 2015, l’addition des voix de gauche était de 28%, soit six points de plus que les estimations actuelles. Charge à chacun de convaincre ensemble et de prêcher dans son coin auprès de sa famille politique, autour des quinze propositions communes de la liste Pour le Climat, pour l’Emploi.

Un samedi matin, on suit Sarah Kerrich-Bernard lors d'une opération de tractage dans un lotissement à Wavrin, son canton. La candidate est entourée d’un groupe de jeunes socialistes et d’écologistes. Bruno, un ancien libertaire, mélenchoniste lors des échéances nationales, est aussi venu « aider la gauche », lassé de voir son territoire se droitiser.

« Vous voyez ce n’est pas qu’une union de papier », sourit la sénatrice socialiste Martine Filleul, venue taper aux portes. « On vient chercher les gens qui ne votent plus, rappelle Sarah Kerrich-Bernard au groupe, en enfilant un masque en tissu floqué du nom de Karima Delli, puis en prenant ses propres professions de foi. Et notamment ceux de gauche ! » Défi peut-être plus immense encore que celui de faire l’union dans ces élections où la moitié des gens ne votent pas.