La droite locale en rêvait, la gauche l’a fait : elle se présentera désunie au premier tour des départementales dans le canton de Roubaix-1, le 20 juin prochain. Anecdotique ? Peut-être pas, pour deux raisons. D’une part, Roubaix-1 fait partie de ces cantons où les jeux ne sont pas faits d’avance : la droite classique, le Rassemblement national et la gauche s'y partagent à peu près équitablement l’électorat.

D’autre part, le mode de scrutin des départementales rend les triangulaires de second tour fort improbables. Pour se maintenir, les binômes électoraux doivent capter 12,5% des inscrits, et non 10% des votants comme aux régionales. En résumé, le premier tour est celui de la mort. En 2015, il a été fatal à une gauche éparpillée. Le second tour s’est joué entre le Rassemblement national et les Républicains, au profit de ces derniers.

C’est pour éviter de rééditer la même erreur que l’ensemble des partis de gauche de Roubaix a mené cet hiver des discussions visant à créer des binômes de consensus. À Roubaix-1, un accord se dessinait en faveur d’un tandem Insoumis-EELV, soutenu par le PS, le PCF et les radicaux. Dans le courant du mois d’avril, les discussions se sont tendues, la section locale des Verts insistant pour présenter Ali Rahni, 49 ans, travailleur social et militant associatif, figure bien connue dans le quartier du Pile.

Le 6 mai, les Insoumis de Roubaix ont fait savoir qu’ils refusaient catégoriquement de s’afficher avec Ali Rahni. Leur choix a provoqué l’éclatement de la gauche en trois tandems : EELV-PCF, PS et alliés, Insoumis-Génération.s. Motif invoqué par les insoumis roubaisiens : les ambiguïtés d’Ali Rahni envers l’islamisme.

Islamiste ou musulman à vif ?

Ces ambiguïtés sont anciennes, nombreuses et bien documentées. Par le biais de son association Rencontre et dialogue, mais aussi de la radio associative Pastel FM, où il officie comme bénévole, Ali Rahni a été à l’origine de plusieurs invitations du prédicateur Tariq Ramadan sur la métropole lilloise ces quinze dernières années.

En 2005, alors que les polémiques sur les idées de Tariq Ramadan montaient déjà dans la presse, Ali Rahni déclarait au site musulman Oumma.com : « Tariq est notre référence intellectuelle majeure. Et c’est un frère pour lequel nous avons beaucoup d’affection et de respect ». Interrogé en qualité de porte-parole du Collectif des musulmans de France, il ajoutait : « Ceux qui pensent qu’il est ou qu’il pourrait devenir gênant pour nous n’ont pas leur place parmi nous ».

En 2018 encore, Ali Rahni lançait une collecte pour aider Tariq Ramadan à payer ses frais de justice, alors qu’il était mis en examen pour viols présumés sur cinq femmes. C’est seulement en février 2020 qu’il a pris publiquement ses distances avec le prédicateur, mais uniquement en raison de ses embarrassantes affaires de moeurs, pas pour des motifs politiques. L’antisémitisme de Tariq Ramadan ne semble pas l’avoir refroidi davantage. Fondateur du premier groupe des Verts roubaisiens dans les années 1980, vice-président de la métropole de 2001 à 2008, musulman lui aussi, Slimane Tir a condamné dès 2004 les propos antisémites de Tariq Ramadan en conseil municipal. Ali Rahni ne l’a jamais fait, du moins en public.

« Un boulet »

Il n’a jamais eu un mot déviant de la ligne rouge du programme des Frères musulmans, l’islamisation par les urnes. Il appelait au contraire, dans Libération du 15 février 2011, à « bâtir une social-démocratie musulmane », décalque de la social-démocratie chrétienne, incarnée à Roubaix par la figure d’André Diligent (maire de 1983 à 1994). Ali Rahni n’a pas davantage caché sa proximité intellectuelle avec l’imam Hassan Iquioussen, autre figure frériste francophone. Il l’a invité plusieurs fois à « Prophétie », l’émission qu’il animait le vendredi sur Pastel FM. C’est notamment en raison du prosélytisme de cette émission que la Région a mis fin à la subvention qu’elle versait à la radio associative, en 2017.

Pour combler la mesure, en 2013, Ali Rahni a également signé une pétition de « citoyens français de confession musulmane » contre le « mariage gay ». Globalement mesuré, le texte contenait un passage inacceptable, établissant un parallèle entre l’homosexualité et la pédophilie : « Si, au nom du seul principe d'aimer, il devient légitime de s'arroger de nouveaux ‘droits’, qu'aurons-nous à répondre envers ceux qui souhaiteront la reconnaissance de l'inceste ou de la pédophilie ? »

« Ali n’est pas un islamiste, c’est un écorché vif, assure un de ses proches. Il est révolté par le racisme anti-musulmans. C’est facile de dire qu’il en fait trop, quand on n’a pas vécu les offenses qui le scandalisent. » « Il a souffert du racisme, d’accord, mais politiquement, c’est un boulet, tranche un élu roubaisien qui le connaît bien. Son fil Twitter et son profil Facebook sont du pain béni pour le Rassemblement national. Il fait un post sur Roubaix et l’écologie pour quatre posts sur Israël et la Palestine, en pleine campagne pour les cantonales ! Il relaie systématiquement les divagations de Marwan Muhammad (ex-président du Comité contre l’islamophobie en France, dissous fin 2020, ndlr) sur le racisme structurel de la France. Quel est le rapport avec le département ? »

« Procès trop facile en islamo-gauchisme » 

Reste une énigme : pourquoi la gauche roubaisienne réagit-elle maintenant ? Ali Rahni est depuis plus de quinze ans un pilier de la section locale des Verts. Au second tour des municipales de 2020, il était en 21e position sur la liste d’union de la gauche conduite par Karim Amrouni ! Si ce dernier était devenu maire, Ali Rahni serait aujourd’hui conseiller municipal. Une des colistières de Karim Amrouni, Pascale Ramat, s’était d’ailleurs retirée avec fracas avant le second tour, refusant « de figurer sur la même liste qu’un homme qui a invité à maintes reprises Tariq Ramadan à Roubaix ». Sa démarche était restée isolée.

Le vent a tourné. Avant de rompre avec les Verts, les Insoumis de Roubaix ont également consulté discrètement le PS local, embarrassé lui aussi par Ali Rahni. « Martine Filleul, première secrétaire PS du Nord, avait avalé la couleuvre Soufiane Iquioussen à Denain, explique un élu. Ali Rahni, c’était la polémique de trop. » « Le procès en islamo-gauchisme était trop facile », résume Yan Merlevede, responsable de la section roubaisienne des Insoumis. « Sylvie Liotard, qui devait faire le binôme avec Ali, n’était pas vraiment emballée par le personnage, ajoute un autre Insoumis. On a sollicité la direction du parti, qui nous a donné le feu vert pour rompre avec les verts ». Trois jours plus tard, sur BFM, Jean-Luc Mélenchon enterrait à sa façon l’union de la gauche, promettant tout particulièrement à EELV « la fessée qu’ils méritent ».

Candidat de l'alliance société civile (soutenue par le PS et le PRG sur Roubaix) avec Nadia Cattiaux sur le premier canton, Guillaume Couvreur comprend les réticences des Insoumis. « Nous sommes en reconquête sur un canton tenu par la droite, avec une participation qui s’annonce faible, indique-t-il. Chaque voix comptera. Sans entrer dans les polémiques, une question simple se pose : Ali Rahni a-t-il le profil le plus rassembleur ? Objectivement, non. Je ne comprends pas que cela échappe à EELV et au PCF, qui le soutiennent. »

Alliés embarrassants

Selon nos informations, l’enquête d’opinion Louis-Harris sur la tribune des généraux publiée le 28 avril 2021 dans l'hebdomadaire Valeurs Actuelles a achevé de convaincre la direction de La France Insoumise que les alliés comme Ali Rahni pouvaient devenir vraiment embarrassants, y compris aux yeux de l’électorat mélenchoniste : 74% des sympathisants LFI interrogés dans ce sondage se déclarent d’accord avec l’idée que, « en France, il existe une forme d’antiracisme qui produit une haine entre les communautés », contre 56% seulement des électeurs EELV.

Il est également intéressant de noter que 61% des sympathisants LFI pensent que la France connaîtra bientôt une guerre civile, contre 45% des sondés en moyenne. Et 77% considèrent que les lois de la République ne s’appliquent plus dans certaines villes ou certains quartiers. Traduction concrète en terme de tactique électorale, vu de la fenêtre de Jean-Luc Mélenchon : le positionnement anti-Rassemblement national tous azimuts ne paye plus. Il pourrait même coûter des voix. En mai 2019, dans une enquête Odoxa, 36% des électeurs LFI disaient avoir une bonne opinion du Rassemblement national. Ils étaient 5 % seulement en 2015 !

Vu de la fenêtre d’Ali Rahni, maintenant, le revirement des Insoumis a quelque chose de choquant. Il n’a jamais dévié, il n’a jamais menti. Depuis des années, il se pose en authentique militant de terrain anti-raciste et écologiste, sans rien cacher de sa sympathie pour l’islam politique frériste. Les sociologues et les journalistes qui l’ont interrogé dans le cadre de leurs enquêtes au Pile, présumé « quartier le plus pauvre de la ville la plus pauvre de France », ont souvent minoré cet aspect de sa personnalité politique, mais il n’y avait pas de secret. En tout cas, pas pour les lecteurs réguliers de La Voix du Nord, qui a souvent évoqué les liens d'Ali Rahni avec les islamistes.

Ce n’est pas lui qui a changé, mais le contexte. Et si jamais sa constance payait et qu’il se qualifiait pour le second tour le 20 juin ? « Je coifferais un bonnet d’âne et j’appellerais à voter pour lui, admet un de ses rivaux de gauche. Mais je n’y crois pas une seule seconde. »

Droit de réponse d'Ali Rahni

Nous avons reçu le droit de réponse d'Ali Rahni que nous publions bien volontiers, même s'il ne respecte pas les obligations du genre.

"Les faits, ma vérité"

« Je vous exprime d’abord mon respect et ma considération pour le métier de journaliste en général et pour le média numérique d’investigation que vous avez bâti en particulier. Je sais que votre rédaction compte en son sein d’excellent(e)s professionnel(le)s attentifs à leur ancrage local et au respect des personnes. Je souhaite vous exposer mon opinion sur la manière dont a procédé votre collaborateur, Erwan Seznec, et vous demander en conséquence la publication, d’un droit de réponse dans une forme et une taille équivalente dans votre publication numérique Mediacités. Ce, dans les plus brefs délais, en raison de la situation de campagne électorale.

J’ai été scandalisé de découvrir un article dont je suis le principal sujet, entièrement à charge jusque dans le parti pris d’un titre qui ne fait que relayer une campagne de presse lancée contre moi, au mépris de la réalité des faits. Ni la vérité, ni les obligations de base en matière de déontologie n’ont été, en l’espèce, respectées. Cette construction non contradictoire est d’autant plus un choix que Monsieur Seznec n’a jamais cherché à me joindre directement ou par le biais de mes comptes sur les réseaux sociaux, qu’il a pourtant manifestement examinés au point de comptabiliser mes publications sur la question palestinienne. De mon point de vue, c’est un fatras de « copier-coller » de ce que la facho-sphère déverse à mon sujet depuis plusieurs années. Avec absence de recul critique, allant jusqu’à la publication d’appréciations désobligeantes sous couvert d’anonymat à de « courageux » détracteurs.

Pour répondre aux insultes et aux attaques répétées depuis des années, j’ai fait une vidéo disponible sur ma page Facebook pour répondre aux attaques et accusations gratuites dont je suis la cible. Père de famille et travailleur social, je suis aussi un militant associatif et citoyen connu car engagé depuis près de trente ans sur le territoire roubaisien. Je suis intimement convaincu qu’il est essentiel de faire vivre les valeurs de la démocratie, de justice sociale et l’égalité en réinvestissant le terrain des quartiers et de la proximité. Mon engagement professionnel et militant s’est toujours inscrit sur le champ de l’écologie populaire, de la lutte contre toutes les formes de discriminations.

Je fus candidat à plusieurs reprises en tant qu’écologiste ou dans des listes municipales « vertes et ouvertes » depuis 2001 (avec Slimane Tir en 2001, 2008, 2014 et en 2020 avec Christian Carlier puis avec Karim Amrouni au second tour). Je fus également candidat aux Européennes en 2009 (en 4e position avec Hélène Flautre ; aux Régionales de 2010 avec Jean François Caron et Majdouline Sbai ; aux départementales en 2011 avec Denise Bouchez. En novembre 2020, j’ai été élu en binôme co-secrétaire du groupe local EELV Roubaisis, qui couvre 7 communes et 3 cantons, avec Karima Chouia, élue d’opposition municipale à Hem.

En tant que représentants écologistes, nous nous sommes attelés à un travail politique de dialogue pour dépasser les clivages et de construction collective sur les 3 cantons, dans la perspective des élections départementales. Les rencontres et réunions avec les composantes politiques de gauche, se sont déroulées de janvier à avril 2021. Conscients de notre responsabilité collective, nous pensions que battre la droite libérale, anti sociale et autoritaire sur notre territoire et faire basculer le Nord à gauche, cela en valait la peine.

Les efforts collectifs ont abouti à un accord sur les 3 cantons, des axes de propositions, des candidatures communes ainsi que la répartition de binômes paritaires titulaires/suppléants dans le respect des organisations politiques et des personnes. Ces accords sur les 3 cantons (Croix Hem Wasquehal et Roubaix 1 et 2) ont fait l’objet d’annonces publiques par voie de communiqués de presse. Ce fut un moment de grande satisfaction pour chacun d’entre nous que d’aboutir à un tel résultat. C’est dans ce cadre que je fus légitimement candidat sur le canton de Roubaix 1 (titulaires EELV/ LFI ; suppléants PC et PS ), m’inscrivant dans la dynamique  de construction et de rassemblement que j’ai contribué à créer et animer. Le job a été fait. A ceux qui ont changé d’avis ensuite, cassé la dynamique et semé la « zizanie » de s’expliquer publiquement et d’assumer leurs responsabilités.

Alors à la question, pourquoi maintenant, la réponse est probablement plus simple qu'il n'y paraît. Certains Insoumis voulaient se présenter aux départementales et c'est leur droit. L'ambiance générale était à l'injonction de faire "l'union" pour espérer être au second tour (c'est d'ailleurs ce qui se passe nationalement pour l’élection présidentielle). Certains ont souhaité comme leur leader résister à cette voie. Et a posteriori, plutôt que d'assumer être à l'origine de la rupture de l'union de la gauche, il était plus aisé de parer de tous les défauts, celui qui hier encore était un allié, voir un copain. « Quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage. »

Le soupçon ou le procès d'intention ont toujours fait partie du paysage de mon engagement, qu’ils s'expriment dans des espaces privés ou dans la presse. « Ce n'est pas un vrai écologiste » (…) « Il n'a pas le profil pour être élu, il va faire fuir les électeurs » ; « C'est un proche de... « ; etc. Et je ne suis pas le seul. Slimane Tir, leader EELV de Roubaix, peut témoigner du nombre de fois où on a voulu lui dénier le droit de se présenter aux élections et comment un accord avec le PS a été bafoué aux législatives. Le motif invoqué : « Nous voulons bien un accord, mais pas si c'est lui. » L'histoire se répète. La vraie raison étant que le candidat PS sortant ne voulait abandonner aucun des mandats qu’il cumulait.

Je suis atterré de constater que la lepénisation des esprits qui a gangrené le pays continue de répandre ses miasmes dans une partie de la gauche locale. Je suis aussi attristé que l’intérêt général de nos concitoyens, notamment à Roubaix, qui passe par un rassemblement loyal, respectueux et ouvert des Ecologistes et de toutes les forces de Gauche, soit une nouvelle fois pris en otage par des intérêts groupusculaires ou des manœuvres d’appareil.

Je ne suis pas un professionnel vivant de la politique. Modeste mais exigeant militant écologiste, de gauche depuis de longues années et musulman, je ne me laisserai pas intimider par ces attaques malsaines qui s’en prennent à ma personne et non aux idées que je défends. Elles ne saperont pas les valeurs et les principes sur lesquels je fonde mes engagements pour plus de Justice, d’Ecologie, d’Egalite, de Solidarité dans une République sociale et laïque. Elles ne ralentiront pas la campagne militante que nous menons sur Roubaix avec Corinne Vandenbrouck et tous ceux et celles qui nous accompagnent. »

Ali Rahni, candidat aux Elections Départementales sur le canton de Roubaix 1.

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La réponse de l'auteur

Mediacités a tenté de joindre Ali Rahni avant publication sans y parvenir et cet échec nous est imputable. Nous regrettons d'autant plus de ne pas l'avoir fait qu'Ali Rahni, dans son droit de réponse, évoque la principale question que nous lui aurions posée : pourquoi les Insoumis de Roubaix ont-ils considéré comme inacceptable, en mai 2021, un profil dont ils s'étaient accommodé lors des municipales de 2020 ?

Selon Ali Rahni, ce revirement a quelque chose de scandaleux - nous nous sommes d’ailleurs interrogés sur les raisons dans l’article. Néanmoins, l'explication qu’Ali Rahni en donne - "la lepénisation des esprits"- nous paraît insuffisante, car cette lepénisation n'est pas avérée à Roubaix. Au contraire ! Le vote RN y a été divisé par deux entre les municipales de 2014 et 2020 (de 17 % à 8,9 %). C'est précisément parce que les critiques contre le profil d'Ali Rahni ne venaient pas du tout de la "fachosphère" qu'elles nous ont semblé mériter une enquête.

Erwan Seznec