«Quand on apprend l’histoire, on se rend compte que les femmes sont sous-représentées. On ne leur a pas laissé la place. » Clémence Deguines est guide pour Une bulle sur les pavés. Trois fois par an, elle invite les habitants de Lille à sa visite fétiche, Les Audacieuses, qui met en valeur les femmes qui ont marqué la culture et l’histoire de la ville. Arrivée sur la place Louise de Bettignies, dans le Vieux-Lille, elle explique : « Seules 2% des rues de la Métropole européenne de Lille (MEL) portent le nom d’une femme. C’est un ratio qui n’est pas terrible, mais c’est le même partout en France. »

Sur les 17 865 rues répertoriées par la MEL dans l’ensemble du territoire, 385 portent exclusivement le nom d’une femme. À Lille, Hellemmes et Lomme, 76 rues, avenues, places et autres esplanades sont nommées d’après une femme célèbre, sur un total de 2 341, soit un ratio de 3,25%. Avec ce chiffre, la capitale des Flandres fait office de bon élève au sein de la MEL, dans laquelle 2% des rues portent des noms féminins. À Croix, la rue Louise Michel et l’allée Jeanne Debeir se sentent bien seules face à leurs 113 équivalents masculins. À Ronchin, cinq rues seulement portent le nom d’une femme. Même bilan à Wattignies, Lesquin ou encore Bondues.

Seulement voilà - au sein de la métropole, beaucoup de voies ne rendent finalement hommage à personne. Rue des 3 Couronnes, rue des Chats bossus, avenue du Peuple-Belge ou encore place aux Oignons : en tout, plus de six rues sur dix ne désignent pas des personnalités célèbres. Une spécificité de chez nous, qui fait légèrement augmenter le ratio de femmes représentées. Sur le total des rues rendant hommage à une personnalité, 6% portent le nom d’une femme.  

Aucun boulevard ne porte le nom d’une femme

« À Lille, nous ne manquons pas de figures de femmes à honorer », pointe Blandine Cuvillier, membre de l’antenne lilloise du collectif féministe #NousToutes. Des comtesses Jeanne et Marguerite de Flandre à Martine Aubry, maire depuis vingt ans, la ville peut s'enorgueillir de compter en ses rangs de nombreuses femmes illustres. L’espace public leur rend-il honneur ? Oui et non, car aucun boulevard n’en porte le nom, et seule deux avenues leur rendent hommage.

Sur la place Louise de Bettignies, Clémence Deguines trouve quand même matière à se réjouir : « La chance qu’on a, c’est que cette place est relativement importante à Lille. » Louise de Bettignies, agent secrète polyglotte de la Première Guerre mondiale et surnommée « la reine des espionnes », a aussi sa statue sur le boulevard Carnot.

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La place Louise de Bettignies, au cœur du Vieux-Lille, porte le nom d'une espionne polyglotte de la Première Guerre mondiale. Photo : Brianne Cousin

Mais ce monument est loin d’être satisfaisant aux yeux de Blandine Cuvillier. « C’est très bien, une statue. Dommage qu’elle soit paumée au bout du boulevard Carnot », souligne-t-elle. En dehors de sa localisation, c’est bien sa représentation qui laisse un goût amer à la militante lilloise. « Elle est représentée comme une sainte, avec un soldat à ses genoux qui lui fait un baise-main. On ne devine pas son rôle pendant la Première Guerre mondiale. À l'inverse, quand on passe devant la statue de Louis Faidherbe sur son cheval, on voit directement qu’il était dans l’armée. »

À l’instar des noms que portent les rues, l’évocation des femmes dans l’espace public passe donc aussi par la statuaire. Et la façon dont elles sont dépeintes ne leur fait pas toujours honneur. « Une statue de femme est toujours bienveillante, apaisée, regrette Blandine Cuvillier. Les femmes sont davantage présentées comme des allégories. » La statue de la déesse, véritable symbole lillois, en est l’exemple parfait. « Le jour de son inauguration, en 1845, tous les Lillois ont reconnu Marie-Josephe Bigo-Danel, l’épouse du maire de l’époque. Mais c’est surtout une déesse de guerre, qui symbolise la ville de Lille, explique Clémence Deguines. La femme a toujours été la muse des artistes. » Et la guide de conclure en souriant : « J’aime bien dire que la Grand’Place est régie par les femmes : surveillée par la statue de la déesse, mais aussi par les Trois Grâces. » Installées au sommet du bâtiment de La Voix du Nord, ces statues incarnent les anciennes provinces de la région : l’Artois, la Flandre et le Hainaut.

Débaptiser une rue : mission impossible ?

La faible visibilité ou le mauvais reflet donné de personnalités féminines dans l’espace public ne sont pas sans conséquences, observe Blandine Cuvillier. « Ça marque l’inconscient collectif, soutient la militante de #NousToutes. On va passer devant des hommes qui ont œuvré, agi. Si on ne voit que des personnalités masculines importantes, on va se dire : “c’est un truc d’homme”. Ça va genrer notre façon de nous représenter dans la société. C’est important que les femmes soient mieux représentées dans l’espace public pour qu’on puisse s’approprier notre ville, notre histoire, nos droits, nos possibilités et notre futur. »

Cet enjeu n’échappe pas à Charlotte Brun, adjointe au maire de Lille en charge de la Ville éducatrice et ville à hauteur d’enfant et membre de la commission de dénomination des noms de rues. « L’idée, c’est de dire aux jeunes filles qu’elles ont la légitimité d’être reconnues en tant que femmes », note-t-elle. C’est dans cette optique que le conseil municipal a établi, depuis sa prise de fonction en juillet 2020, un seuil de représentativité dans l’espace public. En tout, 80% des nouvelles rues devront désormais rendre femmage à une personnalité féminine. Alors, un an après l’entrée en fonction du nouveau bureau municipal, combien de rues supplémentaires ont pris le nom d’une femme réputée ? Zéro. Le conseil municipal n’a voté aucune autre dénomination cette année.                          

 

Là est tout le problème. Où trouver des rues à nommer ? Il y a bien la création de nouveaux quartiers, comme celui du Bois-Habité, dont toutes les rues portent le nom d’une femme. Mais les occasions, sinon, se font rares. Reste alors « tout ce qui est nommable », selon la géographe Corinne Luxembourg, autrice de l’ouvrage La ville, quel genre ? En d’autres termes, les collèges, hôpitaux, ou tout nouveau bâtiment inauguré. Une stratégie adoptée à Lille, et plus largement dans la MEL, qui compte un centre social Simone Veil à Lille, une école Lucie Aubrac et un collège Rosa Parks à Roubaix , ou encore une école George Sand à Ronchin.                         

 

Une alternative, plus radicale, subsiste : débaptiser des rues existantes. Mais, comme Charlotte Brun le souligne, Lille est « très réticente » face à cette solution. « C’est mal accepté par les habitants car ça entraîne des démarches administratives contraignantes ; cela implique de changer ses papiers, ses contrats… », justifie-t-elle. « C’est un faux problème, riposte Corinne Luxembourg. Quand on déménage, on change d’adresse sur nos papiers aussi. » Même réaction du côté de Blandine Cuvillier, qui revient sur le cas de la rue Pierre Mauroy, appelée rue de Paris jusqu’en 2017. Pourtant, l’ancien maire de Lille (1973-2001) « a déjà un stade et un arrêt de métro » à son nom. « Ça montre que ce n’est pas impossible ! », sourit la militante. En la matière, la Ville de Lille serait-elle donc de mauvaise foi ? « Il y a une bonne volonté, temporise Blandine Cuvillier. Mais il y a agir et vouloir agir... »

Contrairement à nos confrères toulousains et lyonnais, qui ont fait appel à un ingénieur en données pour façonner leurs propres listes de noms de rues, nous avons pu bénéficier d’un jeu de données complet, publié sur la plateforme open data de la MEL.

« Où sont-elles ? » a été produit collectivement par les habitants de la Métropole via un outil de cartographie à l’occasion de la journée internationale du droit des femmes, en 2019. Les rues s’y trouvent classées en cinq catégories : femme, homme, couple (14 rues Pierre et Marie Curie ont été répertoriées dans le territoire métropolitain), mais aussi neutre ou encore « non identifiable » (essentiellement composées de noms de familles sans prénoms). Dans notre décompte, nous n’avons pas pris en compte les noms de couples et les noms communs féminins (comme la rue des Pétunias ou le boulevard de la Liberté). Sur les 95 villes qui composent la MEL, 90 ont été passées au peigne fin par les habitants métropolitains. Les cinq communes ayant rejoint la MEL en 2020 n’y sont donc pas répertoriées.

Vu le nombre de rues, certaines erreurs ont pu se glisser dans notre carte ; peut-être aussi avons-nous commis quelques oublis. N’hésitez pas à nous les signaler à l’adresse : bcousin@mediacites.fr.