«Choqué. » Depuis mercredi, le mot tourne sur toutes les lèvres. Ce soir-là, 17 jeunes âgés de 11 à 17 ans se rendent au Kinepolis de Lomme, accompagnés de deux animatrices. La sortie ciné, organisée par la Maison de quartier Les Moulins, a été initiée par les ados eux-mêmes. Mais tout ne se passe pas comme prévu. « Dès notre arrivée, le vigile me dit : "Faudra bien les tenir", s’étonne Farida Meslem, l’une des deux animatrices, pourtant rompue à l’exercice. Le film commence et deux jeunes mettent leurs pieds sur les sièges devant eux. Le vigile, présent dans la salle, leur demande de les retirer et ils le font. Et puis, sans qu’il se soit rien passé d’autre, ce vigile revient avec un collègue et nous demande de ‘dégager’ ». L’animatrice demande pourquoi, tente de comprendre. « Ils nous disent que les jeunes ont crié, qu’ils parlent, qu’ils gênent les autres, alors que rien de tout cela ne s’est produit. »

Farida Meslem sort de la salle et demande à parler à un responsable. « Je lui précise que nous avons été jugés et catalogués dès notre arrivée, que cela fait quatre ans que j’accompagne des groupes d’une vingtaine de jeunes au cinéma, que jamais il n’y a eu de problème et que cette situation est injuste », raconte-t-elle. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Car entre-temps, la police a été appelée. « Alors que cette responsable nous a autorisés à continuer de voir le film, qu’elle a même précisé à la police qu’il s’agissait d’un malentendu, trois policiers sont très vite arrivés, rejoints par plusieurs autres quelques minutes plus tard, poursuit l’animatrice. Ils m’ont aussitôt répété de "dégager" ». Elle appelle alors sa collègue, restée avec le groupe, et lui demande de faire sortir les jeunes : « Je ne voulais pas qu’ils soient humiliés ».

Pluie d’insultes et gazage

Devant la porte de la salle, adolescents et policiers se retrouvent soudain nez-à-nez. « Parce qu’il a eu un cri de surprise, ils ont plaqué un jeune de 11 ans contre le mur et ont commencé à l’insulter : "sale puceau", "sale bâtard", raconte l’autre animatrice de la Maison de quartier. "Bande de cassos", "toujours les mêmes"… » Leurs identités sont relevées puis le groupe est raccompagné vers la sortie. « Ils nous ont fait sortir par derrière, par les champs. Il n’y avait pas de lumière, poursuit l’animatrice qui se demande toujours, deux jours plus tard, ce qui a bien pu se passer pour que la soirée dégénère à ce point-là. Ils nous ont dit : "ça va vous faire du bien de marcher". L’un des jeunes n’allait pas assez vite à leur goût, ils l’ont gazé en pleine face. Du coup, on a tous commencé à accélérer. »

Contacté par Mediacités, Kinepolis France indique - sans évoquer ce cas précis - que « la marche à suivre en cas d’éléments perturbateurs refusant de quitter les lieux est d’appeler les forces de l’ordre. L’appel du PC sécurité se fait avec l’accord du responsable d’exploitation si la quiétude des spectateurs n’est pas respectée. Il n’y a pas matière à faire un article. » Nous ne connaîtrons donc pas la version des faits de la responsable du cinéma… La Direction départementale de la sécurité publique (DDSP) du Nord n'a pas encore, elle non plus, répondu à nos questions ; une source interne confirme seulement que quatre équipages de policiers se sont bien rendus sur les lieux ce soir-là.

« Il y avait au moins trente policiers, j’ai eu peur que ça tourne mal »

Que s’est-il passé ? Que leur reproche-t-on ? Depuis mercredi, les jeunes de la Maison de quartier Les Moulins ne cessent de se le demander. À l’évidence, ils ne sont pas sortis indemnes de cette soirée. « J’étais tellement à fond dans le film que je n’ai même pas parlé une seule fois, énonce Redwan, 15 ans. Dès qu’on est arrivés, on nous a regardés de travers. Quand je suis sorti de la salle, il y avait au moins trente policiers, j’ai eu peur que ça tourne mal. Le plus petit était collé à l’animatrice tellement il était effrayé. »

Pour lui, comme pour Zina, 15 ans, et Sarah, 14 ans, c’est la première fois qu’ils avaient affaire à la police. « Je me suis sentie humiliée et agressée », confie Zina. Sarah se repasse la scène en boucle dans sa tête. « Je n’ai pas compris ce qu’il se passait, et là, deux jours après, je ne comprends toujours pas. J’étais choquée et je me demandais ce que je devais faire. J’avais peur, je me demandais pourquoi nous… » Tous trois disent être restés très calmes, comme le reste du groupe. « On sait qu’il ne faut pas répondre aux insultes et que même si c’est désagréable, ils n’attendent que ça, qu’on dise un truc. » « Les jeunes ont eu un comportement exemplaire, je les ai félicités », assure l'animatrice.

Fanny Houssière, la directrice de la Maison de quartier, est révoltée. « Ce n’est pas acceptable, répète-t-elle. On agit sur le terrain pour lutter contre les discriminations et nos jeunes, mineurs de surcroît, subissent cela. Surtout, il y a une certaine résignation chez eux et cela m’embête profondément. » Elle souhaite interpeller des élus et songe à un dépôt de plainte. « Ne rien faire serait leur donner le mauvais exemple ; ces jeunes sont des victimes. »

Ironie du sort : Bac Nord, le film que les adolescents auraient dû voir au cinéma ce soir-là, décrit le quotidien d’une brigade de terrain qui cherche à améliorer ses résultats dans la lutte contre la criminalité. Poussés par leur hiérarchie, « les flics adaptent leurs méthodes, franchissant parfois la ligne jaune », indique le synopsis.