«J’ai eu de la chance », reconnaît Alexis. Cet homme transgenre, auteur en recherche d’emploi, a été orienté vers les « bons » médecins dès qu’il a entrepris un parcours de transition, en 2018. À 32 ans, il a pu bénéficier de l’expertise du dispositif transidentité du CHU de Lille, mis en place en 2016 par le pédopsychiatre François Medjkane, l’endocrinologue Clara Leroy et le chirurgien François Marcelli. Depuis cinq ans, une équipe pluridisciplinaire accompagne ainsi les personnes transgenres dans leur parcours médical - impliquant la prise d’hormones ou des opérations comme la mammectomie ou la phalloplastie… - avec une compétence et une efficacité reconnues.

Mais toute médaille a son revers : le service a été rapidement débordé. Un bilan sur ses trois premières années d’activité, en août 2018, fait état d’un total de 188 patients (138 majeurs, 50 mineurs), d’une « augmentation exponentielle de la demande » et de « délais de prise en charge pour le premier rendez-vous qui s’allongent (4 à 6 mois) ». Or, depuis, la situation s’est encore davantage tendue.

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Capucine Hasbroucq, présidente de l’association En-Trans. Photo : Valentine Leroy

« Les délais d’attente se sont considérablement rallongés, explique une source proche du programme. Il y a un monopole de la prise en charge des mineurs transgenres par le Dr Medjkane, et cela met ces jeunes en détresse face à l’attente d’un premier rendez-vous, qui peut aller de six mois à plus d’un an ». Capucine Hasbroucq, présidente de l’association En-Trans, membre du Réseau d’aide aux victimes d’agression et de discrimination (Ravad), confirme ce constat. Elle en appelle à une augmentation de l’équipe du CHU de Lille afin de réduire ces durées « difficilement supportables, d’autant plus pour des adolescents ». L’enjeu pour ces derniers est en effet d’avoir accès à des hormones qui bloquent la puberté.

Le parcours d’obstacles du privé

Face à de tels délais, beaucoup de patients choisissent de s’adresser à des médecins généralistes et à des spécialistes du privé. « Le problème, c’est que le coût des interventions chirurgicales est bien plus élevé, et peut nous plonger dans des difficultés financières énormes », confie Léane, femme transgenre de 35 ans et ingénieure. En effet, « la prise en charge par la Sécurité sociale, ainsi que l’exonération du ticket modérateur, sont conditionnées au suivi du protocole “officiel” défini par la Haute autorité de santé », précisait en mai dernier le ministère de la santé à Mediapart.

Mais l’argent n’est pas le seul obstacle dans ces parcours de transition « hors circuit ». Les relations avec les professionnels de santé peuvent s’avérer extrêmement compliquées. « Ils ne sont pas tous formés à l’accompagnement des personnes trans, et on ressent fortement l’influence de l’ex-Sofect (société française d’études et de prise en charge du transexualisme) jusque dans le privé », soutient Léane.

« Ma psychiatre a refusé de me diagnostiquer »

La Sofect ? Entre sa création en 2010 et sa dissolution en 2020, cette « société savante » a eu le quasi monopole sur la définition du protocole applicable aux personnes trans et a été l’ennemie n°1 de leurs associations de défense. Elles lui reprochent en substance d’avoir imposé une approche trop psychiatrique et d’avoir accordé un droit de veto aux médecins. Une approche d’autant plus critiquable à leurs yeux qu’elle n’est pas toujours maîtrisée.                    

« Par exemple, on m’a soutenu qu’il fallait d’abord passer par un diagnostic de dysphorie de genre avant toute transition hormonale », expose Leane. Présente dans le DSM-5, la bible internationale des troubles mentaux, la dysphorie de genre est décrite comme l'identification intense et persistante à l'autre genre, le sentiment persistant d'inconfort par rapport à son sexe ou sentiment d'inadéquation par rapport à l'identité de rôle correspondante. « Comme je n’avais qu’un seul de ces symptômes, ma psychiatre a refusé de me diagnostiquer, s’indigne Léane. Et elle a bloqué tout mon parcours de transition jusqu’à ce que je fasse appel à une association pour me défendre. » Le problème ? Aucun diagnostic de ce type n’est officiellement requis pour pouvoir obtenir des hormones.

Violence et transphobie médicale

Cette méconnaissance des professionnels de santé peut avoir de graves conséquences. Elle a failli coûter sa capacité à procréer à Dimitri, homme transgenre de 23 ans résidant à Azincourt, dans le Pas-de-Calais.

« Je voulais juste être hormoné et surtout ne pas subir de chirurgie génitale, raconte le jeune calaisien. Mais mon médecin m’a assuré que ce n’était pas possible sans stérilisation complète. Au début, je l’ai cru car on nous apprend à considérer la parole médicale comme parole d’évangile. » Effrayé par l’ampleur de l’opération, il finit toutefois par se tourner vers une association de défense des droits des personnes trans, un mois seulement avant l’intervention. On lui confirme alors l’absence totale d’obligation de stérilisation préalable à un traitement hormonal. « J’ai fondu en larmes, parce que j’ai vraiment failli me faire stériliser en me disant que ce professionnel savait ce qu’il disait », se souvient Dimitri, encore secoué.

« J’ai failli me faire stériliser en me disant que ce professionnel savait ce qu’il disait »

« Si l’on ne vit pas dans une métropole, il est très compliqué de trouver un médecin qui puisse nous accompagner », souligne Isaak, jeune homme transgenre de 23 ans. Une réalité corroborée par tous nos interviewés. « J’habite dans le fin fond du Pas-de-Calais et clairement, j’ai abandonné l’idée d’être suivie dans le département après un an de rendez-vous avec des médecins généralistes transphobes au possible », explique Claire, femme transgenre de 22 ans, actuellement à la recherche d’un emploi. La jeune femme enchaîne les aller-retour entre son domicile et Lille - trois heures de route, en tout - pour se rendre à chaque rendez vous.

« On pourrait se demander ce qui me motive, mais c’est assez simple, confie-t-elle. Après avoir entendu que je devrais me faire hospitaliser, que ma transidentité était une pathologie mentale, ou encore que je ne serai jamais une vraie femme, je préfère m’épuiser dans les trajets plutôt que de finir en dépression à cause des remarques transphobes. » Des remarques transphobes de la part de médecins ? Adam, un homme trans de 41 ans, raconte en avoir subi plus que sa part, quand, en 2020, il a voulu entamer sa transition hormonale.

« Je vis à Zoteux, dans l’arrière-pays de Boulogne-sur-mer. Je n’avais pas énormément de choix en matière de professionnels de santé, confie-t-il. J’en ai rencontré trois, et j’ai eu droit à trois réponses négatives et agressives. » Adam raconte que le premier, médecin généraliste, lui aurait opposé un refus, arguant qu’il lui était interdit de traiter des « cas comme elle », refusant catégoriquement de genrer Adam au masculin tout au long du rendez-vous. Le second médecin lui aurait soutenu qu’il ne trouverait personne dans les Hauts-de-France pour le « soigner », et l’aurait enjoint à se rendre en Belgique ou à Paris. Le dernier, gynécologue, lui aurait assuré que cette volonté de transition hormonale n’était « qu’une pulsion sous le coup du syndrome prémenstruel ».

Twitter, annuaire officieux des médecins "safe"

« Ces trois expériences m’ont traumatisé, dénonce Adam. J’ai vraiment cru que je n’allais trouver personne, avant d’en discuter sur les réseaux sociaux très récemment, et de découvrir que je pouvais trouver des informations auprès d’associations. » Reste que ces dernières doivent agir en partie sous le manteau. « Nous n’avons officiellement pas le droit de faire la promotion des médecins dits “safe” auprès des personnes qui nous demandent de l’aide », explique Maël, bénévole auprès de l’Association nationale transgenre (ANT). Dans la plupart des associations, les noms des « bons » médecins ne sont véhiculés que de bouche à oreille, « jamais à l’écrit ou par téléphone », avoue-t-il.

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2017/08/30/lyon-capitale-du-changement-de-sexe/

Le docteur D., gynécologue dans le Pas-de-Calais, déplore lui aussi cette situation. « On a envie de faire savoir qu’on est là pour accompagner les personnes concernées dans leur parcours de transition, mais rien que ça, on ne peut pas », soutient-il. Il y a quelques années, le nom de ce professionnel de santé a circulé sur Twitter dans une liste de médecins dits « LGBT+ friendly ». Rapidement identifié comme étant un médecin opérant le suivi médical de personnes transgenres sous hormones, il dit avoir été signalé auprès de l’Ordre des Médecins par d’anciens membres de la Sofect.

« La transphobie médicale est encore bien réelle »

« Lorsque l’on sait que des confrères ont été menacés de radiation et autres sanctions, on ne prend pas ces signalements à la légère, souligne le praticien. Cette chasse aux sorcières est un des signes que la transphobie médicale est encore bien réelle, et largement alimentée par des médecins affiliés à l’ex-SoFect, pour garder une main psychiatrisante sur les parcours de transition. »

Il est toutefois impossible d’évaluer précisément l’ampleur de cette transphobie médicale. « Les études sur lesquelles on se base ont presque toutes été conduites à l’étranger, constate Maël. Or, sans chiffres, il est difficile de cibler les violences transphobes, de savoir où elles sont les plus présentes, et d'élaborer un plan d’action. » Encore une fois, c’est le bouche à oreille qui permet aux associations de prendre la température du phénomène. Or que disent ces « échos du terrain », selon l’expression de Maël ? « Qu’il est très difficile par exemple de faire sa transition dans le Grand Est… et les Hauts-de-France. »

*Les prénoms ont été changés

Un pass sanitaire qui force au coming out

Depuis l’instauration du pass sanitaire, les personnes trans font état de nombreuses difficultés dans l’édition d’un pass au bon nom et/ou au bon genre, malgré des démarches administratives préalables (changement d’état civil, démarche auprès de la mairie et/ou du tribunal judiciaire). Des erreurs qui mettent les personnes concernées en situation de coming out permanent auprès de leurs professionnels de santé, de la police lors de contrôles, ou encore auprès des gérants de commerces concernés par la demande du pass sanitaire, pouvant les confronter à des violences supplémentaires. Un fil Twitter a été édité en août par le compte @Wiki_Trans, indiquant les démarches à suivre en cas d’erreur dans les informations contenues dans un QR code.

 

Ce que j’aime dans mon métier de journaliste, c’est porter la voix de ceux que l’on entend peu, voire pas. Les voix cachées, les voix tues. Une fois de plus, j’ai voulu que l’on écoute le vécu de personnes dont la représentation est pleine de fantasmes erronés : les personnes transgenres, et les violences médicales qu’elles subissent au cours de leur parcours de transition. Le plus délicat, dans ces sujets qui touchent à l’humain et aux souffrances endurées, aura été de trouver les mots pour ne pas accentuer davantage ces souffrances au cours des dizaines d’interviews conduites. Ici, les maladresses sont autant de boulets qui ravivent des douleurs traumatiques. Il faut peser les mots tout en exerçant un métier qui requiert une solide vérification des propos avancés. Difficile également de trouver des personnes concernées qui acceptent que leur témoignage soit illustré par une photo d’elles-mêmes, tant la violence peut être forte sur les réseaux sociaux à la publication d'articles sur le sujet. Toutefois, le besoin de représentation et la volonté de porter ces voix nécessaires auront aidé certains de nos interviewés à accepter cette exposition, et je les en remercie.