Compte validé ! Avec une très légère « reformation ». Comprendre : un retrait de 789 euros pour une dépense jugée non-conforme aux règles de remboursement public. Ce 16 novembre 2020, la Commission nationale des comptes de campagne des financements politiques (CNCCFP) approuve les comptes déposés par Guillaume Delbar pour sa campagne victorieuse de juin 2020. Le candidat a présenté 85 124 euros de dépenses réalisées « à 100 % par apport personnel ». Son mandataire financier recevra en retour 84 245 euros de l’Etat. Cela « tombe » bien ! Car à Roubaix, le plafond maximum autorisé du remboursement public s’élève à 88 879 euros. L’équipe a calculé au plus juste afin d’être entièrement couverte.

Avant de valider les comptes, la CNCCFP a procédé à de nombreuses vérifications lors d’une procédure contradictoire. Alertée par des contribuables – et sans doute opposants politiques de Guillaume Delbar – sur des irrégularités supposées, la commission a estimé que les faits rapportés n’étaient pas corroborés et donc pas répréhensibles. Y a-t-il eu utilisation illégale d’un véhicule municipal dans le cadre de la campagne ? Vérification faite, il ne s’agissait pas d’un véhicule de la mairie. Un agent municipal a-t-il participé illégalement à la campagne ? Il était en congé ce jour-là et en avait donc le droit. Une association de la ville a-t-elle organisé une soirée au bénéfice du candidat dont les coûts n’ont pas été intégré aux comptes ? Le grief n’est pas fondé car l'association a également reçu d’autres candidats…

10 000 euros pour Caroline Delbar, la directrice de la campagne

La CNCCFP tique en revanche sur une facture de 10 000 euros de la société CDP Accompagnement. Elle porte l’intitulé « direction de la campagne » mais ne comporte aucune précision sur les prestations réalisées. La commission réclame donc un devis détaillé en urgence au candidat sous peine de ne pas prendre en charge cette somme dans ses comptes. La réponse lui parvient sept jours plus tard. Le maire nouvellement réélu précise grossièrement les activités justifiant les 10 000 euros versés à… sa femme. Car derrière l'auto-entreprise CDP Accompagnement, créée le 26 décembre 2019 - soit 4 mois avant le premier tour des municipales-, se cachent les initiales de Caroline Delbar-Pruvot, l’épouse du maire.

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Malgré l’imprécision des réponses (« tenue du local », « tractage », « collage », « relations avec les habitants », « organisation administrative de la campagne »…) et l’aspect forfaitaire du calcul (40 demi-journées à 250 euros), la CNCCFP s’en contente et valide la facture. Les 10 000 euros sont donc intégrés aux comptes et seront remboursés par l’Etat. De quoi faire grincer les dents en interne dans l’équipe municipale. Car plusieurs élus remettent en question la réalité des prestations fournies par CDP Accompagnement. Ils se rappellent aussi d’une longue absence pour congés de la directrice de campagne Caroline Delbar dix jours avant le premier tour. Les petites mains de la campagne, elles, ont consacré bénévolement du temps et de l’énergie et peinent à saisir pourquoi il n’en va pas de même pour l’épouse du maire…

Le rôle de Caroline Delbar - qui n’a pas retourné nos appels - est central dans la campagne municipale de 2020. Et fort singulier ! L’épouse du maire est non seulement la directrice de la campagne mais aussi son mandataire financier (depuis le 22 novembre 2019, soit un mois avant la création de CDP Accompagnement). Un poste crucial puisque c’est par lui que transite tous les flux d’argent. Mieux ! Elle est aussi la trésorière de Roubaix Avenir, le micro-parti politique de Guillaume Delbar, bien connu des lecteurs de Mediacités, qui a été créé le 1er juillet 2019 par le maire, son épouse et par le premier adjoint Max-André Pick.

Mais au fait, ce cumul est-il légal ? « Oui, nous répond en substance la CNCCFP. A la condition que les montants versés au prestataire-directeur de campagne-mandataire financier soient conformes au marché et correspondent à des missions effectives. » Il n’empêche ! La situation est suffisamment complexe pour que quelques donateurs s’y perdent. Ainsi, certains chèques sont libellés au nom de Caroline Delbar au lieu de l’être au nom de l’association de financement Roubaix Avenir et l’agence roubaisienne du Crédit du Nord est obligée d'attester de l’erreur !

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Mediacités s’est plongé plus avant dans les comptes de la campagne. Sur les 85 124 euros de dépenses, près des deux tiers (55 000 euros) correspondent au prêt contracté par le candidat à son parti politique, Roubaix Avenir. La question est : d’où provient cette somme ? De dons de généreux contribuables désintéressés ? Pas tout à fait. L’essentiel de cet argent provient… des futurs colistiers de Guillaume Delbar. Car à Roubaix comme dans beaucoup de villes, la tête de liste exige de ses équipiers une contribution financière pour figurer sur la liste.

Un « droit d’entrée » de 500 à 1 500 euros pour les colistiers

L’idée est que les colistiers seront remboursés de leur don grâce à leurs indemnités d’élus … en cas de victoire. A Roubaix, les montants varient entre 500 euros pour un simple conseiller municipal à 1 500 euros pour un futur adjoint. « Au départ, cela surprend. Mais on s'habitue. C’était déjà le cas en 2014 se souvient l’un des adjoints roubaisiens qui n’y trouve rien à redire. » Ce n’est pas le cas de tout le monde. Sous cape, les critiques fusent contre ce « droit d’entrée » imposé. Plus encore pour les colistiers aux petits revenus qui ne paient pas d’impôts. Car ils ne peuvent bénéficier de la déduction fiscale de 66 % du montant de son don qui est attribué à tout financeur d'un parti politique en France.                  

Continuons de suivre l’argent. Le micro-parti Roubaix Avenir récupère des dons et remet en échange des reçus fiscaux. Puis, il accorde un prêt de 55 000 euros au candidat Guillaume Delbar, via son mandataire financier, qui est intégré aux comptes de campagne. Après validation par la CNCCFP, ce prêt est remboursé à Roubaix Avenir sur deniers publics. La somme revient donc dans l’escarcelle du micro-parti qui pourra s’en servir ultérieurement pour mener des activités politiques ou financer d’autres campagnes électorales. Un petit trésor de guerre, en somme, constitué grâce à la double générosité de l’Etat (déduction fiscale + remboursement de campagne).

« Les finances, ce ne sont pas les qualités qui sont les miennes » — Guillaume Delbar

Mediacités a pu rencontrer Guillaume Delbar le 16 septembre 2021 au matin. A l’époque, sa convocation au tribunal correctionnel de Lille des 7 et 8 octobre pour « escroquerie aggravée » et « abus de confiance » en raison d’une fraude fiscale présumée liée au financement d’un parti politique, n’est pas encore publique. Sur la défensive, le maire s’explique ainsi sur les montages que nous venons de décrire : « Je n’ai jamais été aidé par le national pour les municipales. Alors, il faut bien que je finance ma campagne en sollicitant l’équipe. En 2014, on a même failli ne pas avoir de prêt bancaire ! » Interrogé sur la rémunération de son épouse, il rétorque : « Si on effectue des prestations, il est normal d’être rémunéré. Caroline a pris soin d’appeler chacun pour expliquer sa position. S’il y a des protestations, ma porte est ouverte. »

Un peu plus tard dans la conversation, Guillaume Delbar nous confie : « Vous savez, je ne m’occupe pas de tout cela. Les finances, ce ne sont pas les qualités qui sont les miennes. Je prends les compétences là où elles sont. » Pas sûr que la justice se contente, ces jeudi 7 et vendredi 8 octobre au tribunal correctionnel de Lille, de cette réponse…