Ce jeudi 7 octobre au matin, de nombreux Roubaisiens se sont rendus à la 8e chambre du tribunal correctionnel de Lille pour un rendez-vous hors-norme. À la barre, seize accusés parmi lesquels le maire de Roubaix Guillaume Delbar, son premier adjoint Max-André Pick (par ailleurs 2e vice-président aux Finances du conseil départemental), l’adjointe et conseillère départementale Karima Zouggagh et plusieurs membres de leurs familles ou amis. Les chefs d’inculpation sont graves : escroquerie en bande organisée entre 2015 et 2020 et abus de confiance. Au total, les sommes litigieuses représentent un peu plus de 200 000 euros sur l’ensemble de cette période.

La justice accuse des prévenus d’avoir profité d’un système frauduleux de ristournes sur les dons défiscalisés aux partis politiques. Le schéma était le suivant : pour 1 000 euros investis dans le parti, le donateur récupérait 660 euros grâce à la réduction fiscale légale mais aussi 850 euros reversés par une association écran – Les Amis Citoyens Engagés (ACE) – ce qui revenait, au final, à réaliser un bénéfice de 510 euros. Une belle astuce... Sauf que, pour le fisc, ce n'est pas une astuce, c'est une arnaque. D’autant qu’un parti politique ou une association ne peut reverser de l’argent comme bon lui semble. D’où la seconde inculpation d’« abus de confiance ».

Entre 2015 et 2018, l’argent a transité par le micro-parti Vivement demain puis été rétrocédé à l’association Amis Citoyens Engagés (ACE), présidée par Max-André Pick. C’est cette structure qui reversait l’argent aux donateurs. En 2018, à la suite d’une première alerte de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), Vivement demain est dissout. Mais Max-André Pick récidive. Il recrée le même système avec un nouveau parti politique - Vivre autrement localement (VAL) - et une nouvelle structure écran (3F) présidée cette fois par Karima Zouggagh, adjointe roubaisienne et élue départementale en binôme avec lui.

« J’assume parfaitement les responsabilités et les erreurs commises »

Si le maire de Roubaix, Guillaume Delbar, focalise l’intérêt des médias, c’est bien son premier adjoint, Max-André Pick, qui est au cœur du système de fraude. Il a non seulement convaincu des élus et des membres de sa famille d’y participer mais a également profité lui-même du système. Selon le tribunal, il aurait bénéficié de 39 000 euros de réductions fiscales indues entre 2015 et 2020. Appelé à la barre, le premier adjoint ne se dérobe pas : « J’assume parfaitement les responsabilités et les erreurs commises. » Le président Jean-Marc Defossez enchaîne : « Il y a votre famille citée dans le dossier. » Max-André Pick : « Et c’est très douloureux pour moi, monsieur le président. »

Sa ligne de défense est simple. À ses yeux, ce système de défiscalisation était certes limite mais légal. Pascal Legrand témoigne à son tour. Les deux hommes se connaissent depuis vingt ans et s’apprécient. « C’est un ami », souligne Pascal Legrand, qui était jusqu’à hier directeur de cabinet du maire de La Madeleine. Jusqu’à hier, puisque suite à la révélation de cette affaire, une procédure de licenciement a été engagée contre lui.

L’homme est à l’origine de la création du micro-parti Vivement demain, en 2012, qu’il présidait. Vivement demain était destiné à financer différentes campagnes électorales, donc celle de Roubaix. « Quand on veut se lancer dans une campagne municipale, explique cet ancien élu de Comines, on n’est pas forcément soutenus par notre maison-mère [l’UMP puis Les Républicains, ndlr]. Quant aux banques, elles ne vous suivent pas toujours. » Sous-entendu : il faut une structure à sa main pour financer les campagnes.

« J’ai pris ça comme un quitus, plus que pour une alerte. »

Trois ans après la création de Vivement Demain, Max-André Pick crée l’ACE et place des membres de sa famille à tous les postes de responsabilité. Vivement demain et ACE signent alors une convention de mécénat. Echafaudée par Pascal Legrand et Max-André Pick, elle prévoit les reversions d’une partie des dons. Les deux hommes affirment qu’ils pensaient être encore dans les règles. Le président Defossez, très pointilleux, relève une particularité dans le dispositif. Alors que les donateurs récupéraient en général 85 % de leurs dons, Max-André Pick avait le droit de récupérer 100 %. « Donc en tant que président vous aviez un petit bonus ? » « Parfaitement », rétorque Max-André Pick.

En 2016, les commissaires aux comptes rechignent à certifier les comptes 2015 de Vivement Demain en raison de l’existence de cette étrange convention avec ACE. Puis, les comptes de l’exercice 2016 ne sont pas déposés. En conséquence, la CNCCFP interdit à Vivement demain de recevoir des dons défiscalisés en 2018. Elle fait même un signalement à la justice qui déclenche une enquête de la brigade financière de Paris. Max-André Pick raconte : « Les policiers m’ont demandé des éléments sur ACE. J’ai eu trois fois un commissaire au téléphone. La dernière fois, je lui ai demandé si le montage posait problème. Le commissaire m’a répondu qu’à ses yeux il n’y avait pas de souci. J’ai pris ça comme un quitus, plus que pour une alerte. »

 « Donner c’est donner, reprendre c’est voler »

En 2018, Pascal Legrand décide d’arrêter Vivement Demain. Mais Max-André Pick recrée le même schéma de défiscalisation avec un nouveau parti et une nouvelle association écran présidée par Karima Zouggagh. Cette dernière est appelée à la barre. Dès 2015, elle a bénéficié de dons défiscalisés. « Fin 2014, Monsieur Pick me présente un système de défiscalisation, explique l’élue. Je lui demande si c’est légal. Il me répond "Oui, évidemment". Il me dit qu’il a établi le système avec Pascal Legrand, qui est comptable. Je le vois comme une opportunité légale, comme une niche fiscale. Monsieur Pick était mon mentor en politique et je ne connais pas plus honnête homme. »

Le président Defossez rétorque : « Ça m’étonne. Il ne faut pas avoir suivi de grandes études juridiques pour comprendre que "donner c’est donner, reprendre c’est voler", comme le disent les enfants. » Karima Zouggagh reprend : « Courant 2018, Monsieur Pick me dit qu’il est interrogé par la brigade financière. Puis que tout va bien […] Quand fin 2019, il me dit qu’il veut réitérer ce système de défiscalisation, je propose de l’aider. Il me dit que je peux créer l’association 3F et m’explique comment faire. Je l’ai pris comme une opportunité pour apprendre (…) Avec 3F, je souhaitais créer un laboratoire d’idée pour construire mon projet politique. »

Soudainement, Karima Zouggagh s’effondre : « Je suis mère de trois enfants et je suis honteuse d’être là devant vous. On m’explique que c’est légal, et que c’est une niche fiscale. Alors j’y vais. Comme la niche fiscale pour la garde d’enfants… » Le président, intraitable : « Sauf que ce n’est pas une niche fiscale mais un montage frauduleux… » À plusieurs reprises au cours de l’audience, le président de la 8e chambre s’étonnera que l’illégalité du système n’ait pas sauté aux yeux d’élus expérimentés.

« Vous pouvez me considérer comme fou ou comme un escroc compulsif »

En début d’après-midi, le président revient sur trois failles. D’abord le fait que Pascal Legrand n’a lui-même jamais bénéficié du système de restitution de dons qu’il a mis en place. Comme s’il se doutait de l’illégalité. À la barre, celui-ci finit par concéder : « Peut-être, parce qu’avec le temps je me suis rendu compte qu’il y avait une anomalie. » Puis le président s’interroge : pourquoi être passé par des structures écrans ? Max-André Pick répond qu’il fallait passer par une autre structure car un parti ne peut rétrocéder directement un don.

Autre interrogation : pourquoi avoir recréé en 2019 le même schéma frauduleux avec un nouveau micro-parti (Vivre Autrement Localement) et une nouvelle association écran (3F) ? Max-André Pick plaide toujours la bonne foi : « Vous pouvez me considérer comme fou ou comme un escroc compulsif, mais à la suite de l’appel de la brigade financière en 2018, j’ai cru que ce système de défiscalisation était légal. » L’élu l’a donc reproduit, malgré les alertes. D'où cette interrogation : comment cet élu expérimenté a-t-il pu tout risquer pour 39 000 euros sur six ans ?

Le reste de l’après-midi voit se succéder la femme de Max-André Pick, ses enfants, un ami de ses enfants ou de Karima Zougghah. Tous plaident la bonne foi. Tous avaient toute confiance en Max-André Pick, qui a entraîné tout le monde. Certains avaient des doutes sur la légalité du montage, mais tous pensaient que ça passerait. Personne n’a, au fond, voulu voir qu’il participait à une arnaque.

« Je n’ai même pas les codes de mes comptes bancaires »

Si les proches de Max-André Pick et Karima Zouggagh assument le montage de défiscalisation, ce n’est pas le cas de Guillaume Delbar et de sa femme, Caroline, qui se défendent vivement. Problème : la mère de Guillaume Delbar et sa cousine ont reçu des remboursements de la part d’ACE correspondant à la moitié de leurs dons. Par ailleurs, la mère de Guillaume Delbar a évoqué à la police un schéma de défiscalisation. Mais, à la barre, elle assure « avoir appris beaucoup de choses » et « nie avoir eu connaissance d’ACE ». Elle assure penser que les dons restitués correspondaient à un « dédommagement pour son implication durant la campagne ».

Le couple Delbar, lui, a reçu 11 000 euros d’ACE. Mais pour Caroline, il ne s’agissait pas de rétrocession de dons mais de remboursement de frais politiques. « Pascal [Legrand] me remboursait en 2013 et 2014 par l’intermédiaire de Vivement Demain. En 2015, il me dit qu’il passe par l’ACE et je ne me pose pas de questions », soutient-elle fermement. Avant de marteler : « Je ne suis pas dans le système de reversion 85/15 ! » Pascal Legrand ne viendra pas à sa rescousse. Il ne sait plus à quoi correspondent ces 11 000 euros reversés au couple Delbar. Guillaume Delbar insiste : « Nous ne sommes pas concernés par ce système de défiscalisation. J’ai une activité politique réelle. Je n’ai appris l’existence d’ACE qu’à l’occasion de ma convocation par la police judiciaire. » Il assure que Max-André Pick, qui est pourtant son bras droit, ne lui aurait jamais parlé de cette association « parce qu’il savait que je ne m’occupe jamais des questions d’argent ».

Dans le couple, c’est Caroline qui s’occupe des finances, qui remplit les déclarations fiscales. « Je n’ai même pas les codes d’accès de mes comptes bancaires », assure le maire de Roubaix, visiblement ému. « Quand on est maire de Roubaix, poursuit-il, on a autre chose à faire que de suivre ses comptes, je vous prie de le croire. L’optimisation fiscale, ce n’est pas moi et cela ne le sera jamais. L’argent n’est pas mon moteur. »

En sortant du tribunal, vers 20 heures, les prévenus étaient épuisés par une journée d’audience tendue. En descendant les marches du Palais aux côtés de son épouse, Max-André Pick se retient de tout pronostic : « Le pire n’est jamais certain », glisse-t-il dans un souffle. Vendredi 8 octobre à 9 heures, la seconde et dernière journée d’audience commencera par les plaidoiries des nombreux avocats.