À Calais, c’est comme si tout le monde savait qu’un tel drame finirait par arriver. « Notre mission, c’est d’aller sauver des vies humaines, pas d’aller chercher des morts en quantité », déplore Bernard Barron, président de la station de Calais de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), quelques heures après l’accident dans la Manche qui a coûté la vie à vingt-sept personnes, selon le dernier bilan provisoire.

Mercredi 24 novembre 2021. Nous sommes en début d’après-midi lorsqu’un pêcheur informe le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (Cross) à Gris-Nez de la présence de plusieurs naufragés à la mer. Envoyé par le Cross, Charles Devos, sauveteur bénévole depuis quarante-trois ans à la SNSM, arrive sur les lieux en trente minutes. « Nous avons récupéré six personnes mortes, dont une femme enceinte. » Choqué, il poursuit : « On récupérait de plus en plus de migrants sur nos bateaux pendant nos sauvetages. Je disais toujours à mes collègues : “Ça va finir en drame.” Voilà, c’est aujourd’hui. C’est arrivé… »

Le bateau, un long pneumatique au fond souple, était dégonflé à son arrivée. « Quand vous voyez des porte-conteneurs de 300 mètres de long ou des car-ferrys de 200 mètres de long à une vitesse de 25 nœuds, dites-vous qu’à côté, un pneumatique, ce n’est pas grand-chose sur l’eau », continue Charles Devos. Le gonflable a-t-il été percuté par un navire ? A-t-il pris l’eau à cause de la surcharge pondérale ? L’enquête, confiée à la juridiction interrégionale spécialisée de Lille (JIRS), apportera sans doute des éléments de réponse.

Bernard Barron, lui, s’inquiète pour la suite. D’habitude, novembre est le mois des tempêtes. En ce moment, le temps est plutôt calme. Or, une météo clémente est davantage propice aux tentatives. « Attendons les semaines à venir... », craint le président de la station de Calais de la SNSM.

7 800 migrants sauvés en mer depuis le début de l'année

Quatre jours avant le naufrage, le préfet maritime rappelait que 31 500 migrants avaient quitté les côtes françaises depuis le début de l'année et que 7 800 personnes exilées avaient été sauvées en mer. Les tentatives de traversée de la Manche n’ont jamais été aussi nombreuses depuis le littoral calaisien. Et les opérations de sauvetage sont courantes dans ce détroit, l’un des plus fréquentés au monde.

Le verrouillage progressif du port de Calais et du tunnel sous la Manche pousse, depuis plus de deux ans, une majorité de migrants à tenter le passage clandestin vers l’Angleterre par la mer. Dans les dunes, de Calais à Dunkerque, des jerricans vides et des bateaux dégonflés témoignent de nombreuses tentatives avortées ou empêchées par les forces de l’ordre.

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Il est presque 20 heures. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, s’est déplacé en urgence face à l’ampleur de la tragédie. Il a donné rendez-vous à la presse devant l’hôpital de Calais : « Je veux dire ici que les responsables de cette ignoble situation sont les passeurs. » Dans le même temps, le premier ministre, sur la même ligne, annonce la tenue d’une réunion interministérielle dès ce jeudi matin, à 8 h 30, consacrée aux traversées de la Manche.

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, la lutte contre les réseaux de passeurs est affichée comme étant la priorité de l’État pour gérer la situation migratoire à Calais. Depuis le 1er janvier, plus de 1 500 personnes soupçonnées d’être responsables ou complices de passages illégaux ont été arrêtées. Quatre passeurs présumés en lien avec le naufrage ont d’ailleurs été arrêtés dans la soirée, a précisé le ministre Darmanin lors de son point presse.

« C’est une méconnaissance totale de ce qu’il se passe, réagit Juliette Delaplace, chargée de mission au Secours catholique à Calais. Les trois dernières personnes disparues se sont débrouillées par elles-mêmes, avec des kayaks. » Face au phénomène, Decathlon a même dû retirer mi-novembre ses kayaks de la vente dans son magasin de Calais. « La mort fait complètement partie de notre travail à la frontière, constate Juliette Delaplace. Il faut imaginer ce que c’est pour les personnes qui continuent d’essayer de passer alors qu’ils connaissent les risques parce qu’ils ont parfois perdu des amis. C’est dire s’ils n’ont pas d’autres choix. »

Sur le quai Paul-Devot, où les corps des naufragés sont ramenés pour de premières constatations médicolégales, un rassemblement s’improvise. « Combien vous faudra-t-il de morts ? » Une jeune femme tourne sa pancarte vers deux policiers rieurs. La nuit est déjà bien noire à Calais. Plusieurs dizaines de bénévoles d’associations d’aide aux personnes exilées, des activistes et des habitants déposent quelques bougies allumées sur les pavés. « Écartez-vous, il y a des véhicules qui vont passer », gronde un policier en poussant un groupe. Un autre fait vaciller les flammes fragiles d’un coup de pied. « Respectez les morts ! », hurle une voix. Trois minutes plus tard, un corbillard passe et entre sur le quai. Un quart d’heure plus tard, un autre. Puis un autre… « Je vous le dis. Que maudite soit la guerre. Maudits les chars, les fusils, les combats. Je m’éteins dans la rue des Lilas », entonne un chœur reprenant le titre du groupe Katé-Mé.

« Nous, on n’a pas d’argent mais si on avait de l’argent, on partirait tout de suite sur un bateau !»

De l’autre côté de la route, quatre jeunes Soudanais observent en silence. L’accident, le nombre de morts… Ils découvrent tout. « La mer, c’est trop dangereux, dit un francophone. Nous, on n’a pas d’argent alors on passe par des camions. » À côté de lui, son ami raconte qu’il a passé quatre ans au Luxembourg, où il était scolarisé jusqu’à ce que l’asile lui soit refusé. Sans statut possible, il a continué sa route avec sa carte de lycéen toujours dans sa poche.

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Aucun n’ose donner son prénom. Ils racontent seulement ce qui se sait déjà sur la vie ici. La police qui les réveille, les brutalise et les chasse de leur campement. L’accès à l’eau et à la nourriture de plus en plus difficile depuis que la ville et l’État interdisent aux associations d’organiser des distributions sur leurs lieux de vie. L’errance permanente dans cette ville hostile à leur présence.

« Nous, on n’a pas d’argent mais si on avait de l’argent, on partirait tout de suite sur un bateau ! », reprend le francophone. Pour s’épargner un jour de trop à Calais. En attendant, ces gamins-là tentent d’attraper un camion en route pour l’Angleterre, seul moyen de passer sans un sou. Alors, ils s’élancent de jour comme de nuit, à tour de rôle, derrière les remorques qui accélèrent. Ils courent, grimpent et se glissent derrière la cabine. Comme par la mer, certains réussissent par la route ce que les forces de l’ordre voudraient rendre impossible.

Comme dans la mer, certains laissent leur vie sur la route. Le 28 septembre, Yasser Abdallah, 20 ans, est mort fauché par un camion auquel il tentait de s’accrocher. Mohammed, l’un de ses meilleurs amis, encore marqué par le deuil, s’approche du quai Paul-Dévot. Il reste silencieux. « Jour après jour, nous entendons de tristes nouvelles, écrit-il dans un message envoyé un peu plus tard. La mort nous poursuit dans toutes les directions où nous allons. Aujourd’hui, nous sommes horrifiés par une catastrophe humaine. La mort, que nous avons fuie en quittant notre pays que nous aimons, nous hante encore ici. »

MediapartMediacités reproduit ici un article publié le 25 novembre par Mediapart. Comme c’est le cas avec la reprise de certaines de nos enquêtes par Mediapart, nous nous réjouissons que le partenariat éditorial ainsi noué permette de proposer une information indépendante à un maximum de lecteurs.