«Vous avez vu l’état de la gare ? » Jean-François Boudailliez, ancien adjoint au maire de Roubaix chargé de la culture et du patrimoine, reçoit Mediacités dans un restaurant dont il est le gérant bénévole, à deux pas de la halte ferroviaire. Il pointe les locaux inoccupés qui flanquent le hall de la gare. « Les bâtiments historiques sont laissés à l’abandon par la Ville, regrette-t-il. La municipalité manque d’imagination pour trouver de nouvelles fonctions aux vieilles bâtisses. Et les démolitions prévues dans le cadre du prochain programme de rénovation urbaine menacent également le patrimoine. »

Après dix-neuf années de service en tant qu’élu (1995-2014), le Roubaisien passionné est aujourd'hui le porte-parole d’un collectif d’habitants qui tire la sonnette d’alarme : « Roubaix Label.le » vient de publier une tribune invitant les amoureux de la ville à le rejoindre.

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Propriété de la SNCF, les deux bâtiments qui encadrent le hall principal de la gare de Roubaix sont laissés à l'abandon. Photo Nicolas Lee/Encrage

« Roubaix est une ville précieuse pour son témoignage historique », appuie Thierry Baert, également signataire de la tribune. Urbaniste de profession, il insiste sur la singularité de cette cité construite exclusivement autour de l’industrie textile et qui a échappé aux bombardements des deux guerres mondiales.

À la révolution industrielle, l’agglomération bourgeonne autour des usines et va progressivement acquérir sa forme actuelle. « Les premiers patrons du textile, décrit-il, étaient des marchands fabricants. Ils habitaient des maisons de maître dont le rez-de-chaussée était utilisé comme local commercial, juste à côté des usines et de milliers de petites maisons ouvrières. » À Roubaix, ces imposantes demeures se retrouvent dans presque tous les quartiers, notamment sur toute la longueur de la rue Mimerel, dans le centre-ville.

Les signataires de la tribune insistent sur la présence d’une diversité de grands monuments à Roubaix. Ils regrettent que certains immeubles se dégradent à vive allure, comme l’hôtel particulier de l’architecte Édouard Dupire-Rozan situé dans le quartier de l’Épeule. « Un terrible gâchis », déplore Jean-François Boudailliez. La Ville est clairement mise en cause par Roubaix Label.le.

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L'hôtel particulier Dupire-Rozan dans la rue des arts. Photo : Nicolas Lee/Encrage

Actuelle conseillère municipale déléguée au patrimoine, Véronique Lenglet doit bien reconnaître que l’hôtel en question ne fait toujours pas partie du patrimoine municipal. « J’ai essayé de le faire inscrire par l’État comme monument historique, précise-t-elle, mais sans succès. » La mairie a alors refait une demande de saisie du bien, dont les propriétaires ont, selon elle, près de 100 000 euros d’arriérés d’impôts. La municipalité propose de se porter garante auprès de la direction régionale des finances publiques (DRFIP) pour acquérir l’édifice s’il ne trouve pas de repreneur. Mais la décision tarde et le bel édifice subit les assauts du temps.

Véronique Lenglet assure pourtant que la mairie est attentive à la question du patrimoine. Elle présente une liste des lieux qui ont été reconvertis et réhabilités récemment, dont l’église Saint-Martin dans le centre, et l’église Saint-Joseph (seul monument historique classé de Roubaix) dans le quartier de l’Alma. Le prochain projet de réhabilitation vise l’ancien siège de la Banque de France, place de la Liberté, qui doit devenir un lieu consacré au « made in Hauts-de-France ».

Des travaux sans autorisation

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Maisons ouvrières typiques de Roubaix. Des particuliers ont réalisé des travaux d'élargissement de fenêtres qui n'auraient pas été acceptés par la Ville. Photo : Nicolas Lee/Encrage

Jean-François Boudailliez n’est pas convaincu par ce plaidoyer. Sur son téléphone, il fait défiler des photographies qu’il a transmises à la Ville pour signaler des interventions sur le bâti menées sans autorisation dans la plupart des quartiers de Roubaix. Une règle d’urbanisme exige des propriétaires qu'ils effectuent une déclaration préalable de travaux s’ils modifient l’aspect extérieur des maisons ; contrainte à laquelle peu de Roubaisiens se plient. « Ce n’est pas mon rôle de faire de la délation, déclare-t-il agacé. Mais ça défigure la ville. Les gens se retrouvent dans un environnement qui n’est pas valorisant et dont on ne peut pas se sentir fier. »

« Des ouvrages réalisés à moindre coût qui font fi des règlements »

Les responsables ? De simples particuliers mais aussi de nombreux propriétaires bailleurs, quasi marchands de sommeil selon lui. Il constate que beaucoup des transformations sans autorisation sont suivies d’une mise en location. « Ce sont des chambres pour des étudiants ou pour des personnes sans grands moyens. Des ouvrages réalisés à moindre coût qui font fi des règlements. » La municipalité n'assurerait pas son rôle en matière de surveillance de ces chantiers. Philippe Stephan, conseiller municipal à l’urbanisme, pense que c’est plutôt un manque d’information qui est à la source de ces dégradations : « Nous envoyons des lettres aux nouveaux Roubaisiens pour les mettre au courant des dispositifs d’aide financière mais nous attirons aussi leur attention sur les obligations », assure-t-il.

Jean-François Boudailliez, de son côté, incrimine Max-André Pick, l’adjoint au maire chargé jusqu’il y a peu de l’urbanisme (condamné récemment en première instance pour une affaire de fraude fiscale, il a démissionné de ses fonctions). « Sa maxime, se souvient-t-il, c’était : ne pas faire chier les gens ! ». Philippe Stephan assure que la municipalité s’engage désormais à lutter contre la conduite de travaux sans autorisation, chiffres à l’appui : « Nous avons reçu 76 signalements de chantiers irréguliers, 40 courriers d’avertissement ont été envoyés. » Dans un proche avenir, quatre agents municipaux assermentés seront habilités à dresser des procès-verbaux.

Si le « grand » et le « petit » patrimoines historiques de la ville suscitent le débat, les démolitions prévues par le Nouveau programme de rénovation urbaine (NPNRU) inquiètent également les habitants des quartiers concernés.

L’Alma-Gare, « grand patrimoine » des habitants

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L’un des bâtiments de l’ensemble de l’Alma-Gare. Photo : Nicolas Lee/Encrage

Dans les années 1970, de nombreuses maisons de courées, construites durant la seconde partie du XIXème siècle, sont insalubres et dégradées. Dans le quartier de l’Alma, ces logements populaires sont visés par un programme de restructuration urbaine auquel les habitants vont s’opposer. Des membres du comité de quartier le racontent avec fierté. « On s’est battus pour avoir un projet différent ! Je travaillais à l’usine mais je me suis débrouillée pour aller manifester en sortant du boulot. On allait bloquer le passage aux bulldozers », se souvient Marie-José, ancienne ouvrière du textile.

Les protestataires réclament la construction d’habitations dignes et le maintien sur place d’une partie au moins de la population. Avec l’aide d'urbanistes et d'architectes, les riverains élaborent un projet alternatif et remportent finalement une victoire historique en 1977. La ville n’a pas d’autre choix que de mettre en place le projet des habitants. « C’est un grand patrimoine pour nous ! », assure Marie-Paule Carlier. « Le nouvel Alma-Gare a reçu des prix d’architecture ; des journalistes et urbanistes du monde entier sont venus visiter les bâtiments », se rappelle Rabah Mezziane, ancien ouvrier du textile à l’usine Lepoutre.

Mais simultanément s’amorce le déclin de l’ancienne capitale mondiale de la laine. La désindustrialisation va éteindre progressivement les centaines de cheminées semées dans le paysage urbain roubaisien. Les premières usines ferment leurs portes en 1975 et la commune va connaître une augmentation drastique du nombre de chômeurs, lequel reste très élevé aujourd’hui à 39,4% de la population active (Insee 2018). Près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté (44%, Insee 2018) et les Roubaisiens sont parmi les citadins les plus pauvres de France. L’Alma-Gare n’a évidemment pas échappé à cette dégradation des conditions de vie individuelle et collective. Il faut y ajouter le poids des ans sur le bâti…

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Le foyer pour personnes âgées est situé au cœur du quartier de l’Alma-Gare. Photo : Nicolas Lee/Encrage

« Les bailleurs n’ont rien fait pour préserver les logements, dénonce Fatima, locataire à l’Alma-Gare. Moi j’ai du chauffage mais je ne peux en dire autant pour mes voisins… ». Infirmier ayant grandi et vécu dans le quartier, Zahir espère que les immeubles pourront être sauvés. « Vous trouvez que ces bâtiments sont irrécupérables ? Ils ont à peine 40 ans », soupire-t-il à la vue des fenêtres murées des appartements condamnés à une prochaine démolition.

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Les fenêtres murées témoignent de l’évacuation progressive des locataires des appartements. Photo : Nicolas Lee/Encrage

Les limites des politiques de mixité sociale

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En partant de la gauche, Marie-Paule, Fatima et Zahir, trois habitants et membres du comité de quartier de l’Alma. Ils déplorent le manque de consultation des habitants dans l’élaboration du nouveau programme de rénovation urbaine. Photo : Nicolas Lee/Encrage

Sur une place où enfants et parents s’affairent à la sortie d’école, Zahir s’approche d’une grande baie vitrée. C’est le foyer de personnes âgées du quartier. « La mairie a promis de les reloger ensemble et juste à côté de leur foyer actuel », rappelle-t-il. « Ils ont menti, s’emporte Rabah. On leur propose de partir dans différents foyers de la métropole. » Il joint ses mains et verrouille ses doigts : « On est solidaire comme ça à l’Alma ! Tout le monde se connaît, on est comme une famille ici. »

« Ces interventions vont améliorer le cadre de vie des habitants du quartier dans une volonté d’assainissement »

Questionnée sur les démolitions et les expulsions prévues dans les quatre secteurs du Pile, de l’Alma, des Trois-Ponts et de l’Épeule, quartiers concernés par le nouveau programme national de rénovation urbaine (NPNRU), Véronique Lenglet répond que la mairie s’est battue pour défendre un projet qui limite les démolitions et favorise les réhabilitations. « Ces interventions vont améliorer le cadre de vie des habitants du quartier dans une volonté d’assainissement » assure-t-elle. Les documents disponibles sur le site de la municipalité sont univoques : il faut « dédensifier » les quartiers.

Chercheur au CNRS en science politique, spécialiste de la politisation et de la participation des habitants des quartiers populaires, Julien Talpin propose une lecture historique des politiques urbaines : « Le parti socialiste aux commandes de la ville a mené une politique de gentrification par la culture avec des lieux de spectacle et d’exposition comme La Condition Publique et le musée de La Piscine, afin de transformer l’image des quartiers populaires et tenter d’y faire venir les classes moyennes. Depuis le basculement à droite de la mairie en 2014, c’est la dé-densification qui est de mise : les quartiers sont vidés de leur population pour atteindre une moyennisation sociale. La volonté de changement reste symbolique : il s’agit par exemple de créer de "nouvelles centralités", comme le revendique la commune avec la réaffectation en cours du couvent des Clarisses à l’Épeule. »

Marie-José, Rabah, Zahir et les membres du comité de quartier de l'Alma, pour leur part, défendent l’idée d’un patrimoine roubaisien vivant et habité, vibrant des liens sociaux qui se sont tissés au fil des années. Une trame qu’ils estiment aujourd’hui fragilisée.