Le vent tourne. Depuis la fin janvier, les élus des communes situées autour de l’aéroport Lille-Lesquin parlent presque d’une seule voix pour contester le projet de « modernisation » porté par la société Aéroport de Lille. Aux côtés de la mise aux normes des équipements aéroportuaires, le concessionnaire prévoit d’agrandir la piste principale et de doubler la surface de son aérogare. En ligne de mire : une hausse modeste du nombre de vols d’ici 2039 (+17 %) pour un nombre de passagers qui pourrait, lui, atteindre 3,9 millions d’ici vingt ans, soit une hausse de 78 % par rapport à 2019.

Ces hypothèses, peu de riverains et d’associations semblent y croire, comme le racontait récemment Mediacités. Les voilà maintenant rejoints par les élus locaux. Car, dans le cadre de l’enquête publique qui prendra fin mardi 1er mars, les collectivités « intéressées par le projet au regard des incidences environnementales notables […] sur leurs territoires » doivent également rendre un avis sur la transformation de l’aéroport. Et le temps presse : elles doivent se prononcer avant le 16 mars — soit 15 jours après la clôture de l’enquête —, comme le stipule le Code de l’environnement.

Un projet « connoté années 1980-90 »

Un à un, souvent à l’unanimité, les conseils municipaux convoqués ces derniers jours sanctionnent le projet d’agrandissement. C’est Bouvines, au sud-est de Lille, qui a ouvert le bal. Dans une décision rendue mardi 18 janvier, les élus émettent à l’unisson un « avis défavorable à l’extension de l’aéroport et des pistes [qui] accentuerait encore les nuisances concernant la qualité de l’air, le bruit et contribuerait encore à une dégradation de la qualité de vie des habitants ». « 80 % des atterrissages passent déjà au-dessus de notre belle église classée, relate Sylvie Beuscart, adjointe en charge de l’aménagement, des travaux, et de l’environnement. Alors on veut bien un aéroport tel qu’il est, mais on ne veut pas plus d’avions. »   

« Ce n’est pas si courant qu’une collectivité émette un avis défavorable à un projet de cette nature-là »

Ce vote dépasse le bout de ciel qui surplombe le village de 800 âmes. Car le maire de Bouvines, Alain Bernard, est aussi 1er vice-président de la Métropole européenne de Lille et intime de son président, Damien Castelain, qui défend farouchement l’agrandissement de l’aéroport. L’édile n’a pas donné suite à nos sollicitations. Mais son adjointe, Sylvie Beuscart, confirme la tendance : « Je ne serais pas capable de vous citer une ville qui a dit “oui” à l’extension de cet aéroport ».

« Ce projet ne nous semble pas être de son temps, il est très connoté années 1980-90 », a plaidé Jacques Richir lors du conseil municipal de Lille, vendredi 4 février. Pour l’adjoint à la maire de Lille chargé de l’espace public et des mobilités, « ce n’est pas si courant qu’une collectivité émette un avis défavorable à un projet de cette nature-là ». Si les élus de la majorité socialiste et du groupe Lille Verte ont bien voté contre l’agrandissement de l’aéroport, tel n’est pas le cas du groupe Faire respirer Lille. Sa cheffe de file, Violette Spillebout, s’est insurgée « contre une écologie de privation », tout en appelant à « une extension plus raisonnée, respectueuse de son environnement ».   

Un « argumentaire élus » envoyé par les représentants de l’aéroport

Un vote encore plus emblématique devrait intervenir sous peu, selon les informations de Mediacités : celui du Sivom (Syndicat intercommunal à vocation multiple) Grand Sud Lille, un organisme qui rassemble les élus de 33 communes concernées par les nuisances liées à l’autoroute et à l’aéroport Lille-Lesquin. Dans le projet de délibération que nous nous sommes procuré (reproduit ci-dessous), et qui devrait être voté jeudi 24 février, les élus se prononcent « contre l’augmentation de 17 % ou plus du nombre de mouvements » d’avions qui serait engendrée par l’agrandissement, reconnaissant le caractère douteux des prévisions de trafic d’Aéroport de Lille SAS.    

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Au-delà du « non » à l’extension de l’aéroport, les membres du Sivom devraient réclamer l’instauration d’un « couvre-feu d’au moins 7 heures d’affilée – 23 heures à 6 heures par exemple » pour mettre fin aux vols de nuit, très bruyants pour les communes environnantes. Cette dernière témoigne d’une évolution récente du côté des élus. Un an plus tôt, en février 2021, le vice-président du Sivom et maire de Seclin, François-Xavier Cadart, appelait à une « non-augmentation des vols de nuit », bien moins contraignante qu’une interdiction totale des vols. « Je ne voulais pas prendre position alors que nous étions alors dans une phase de dialogue, justifie aujourd’hui l’élu, qui regrette que ses adversaires politiques [à Seclin, NDLR] aient traduit cela comme une posture d’adhésion au projet. »

Une adhésion sans ambiguïté pour un autre acteur clé du dossier : le Syndicat mixte des aérodromes de Lille-Lesquin et de Merville (SMALIM). C’est cet organisme qui possède les infrastructures de l’aéroport et qui a attribué leur exploitation à la société Aéroport de Lille. Son président, Christophe Coulon, également 2e vice-président de la région Hauts-de-France, a indiqué à Mediacités ne pas vouloir « s’exprimer publiquement sur le projet faisant l’objet de l’enquête ». Ce qui ne l’empêche pas de s’activer en coulisses pour convaincre les élus du bien-fondé de la transformation de l’aéroport.

« C’est ce que j’appellerais pudiquement du lobbying »

Christophe Coulon a en effet transmis, jeudi 27 janvier, un « argumentaire élus » en version numérique aux membres du Sivom, quelques heures avant leur réunion dans la commune d’Avelin. Les métadonnées du fichier, que nous reproduisons ci-dessous, confirment qu’il a été enregistré sur un ordinateur à son nom au sein du conseil départemental de l’Aisne — dont il est également salarié.

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Les élus du Sivom ont ainsi pu lire que « plusieurs communes ont déjà délibéré en s’opposant au projet, généralement uniquement sur son volet agrandissement, tout en soutenant le volet mise aux normes sécurité / sûreté, ce qui constitue une incohérence de raisonnement ». Et de renchérir : « considérer que la non-modernisation de l’aéroport limitera l’évolution du trafic n’est pas fondé [car] les compagnies développent actuellement de nombreuses et nouvelles destinations en arrivée et au départ de Lille. »

« Je ne perçois pas ce document comme une tentative de nous influencer, les élus sont suffisamment matures pour peser le pour et contre », tempère François-Xavier Cadart. « C’est ce que j’appellerais pudiquement du lobbying », tranche de son côté Dominique Struyve, membre de la Commission consultative de l’environnement de l’aéroport Lille-Lesquin. Lui-même reconnaît toutefois avoir mené « des actions d’information auprès des élus » de sa commune, Houplin-Ancoisne, car « dans les petites villes, le maire ne peut pas analyser en profondeur tous les dossiers… surtout s’ils font 8 000 pages [comme celui de l’enquête publique sur Lille-Lesquin, NDLR] ! » « Nous ne sommes pas des experts de l’aéronautique, poursuit Sylvie Beuscart, adjointe de Bouvines, qui siège également au Sivom, les associations de riverains nous ont largement documentés. »

« Ce projet, c’est la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf »

Dans la bataille d’influence qui se joue auprès des élus, les opposants au projet d’agrandissement semblent avoir gagné la première manche. « Il y a huit aéroports à moins de 2h30 de Lille, quelle est l’utilité d’agrandir celui de Lille-Lesquin qui n’arrivera jamais à se hisser à leur hauteur ? Ce projet, c’est la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf », conclut Dominique Struyve.

Reste à voir ce qu’en diront les élus de la MEL, appelés à voter vendredi 25 février. Les trois commissaires enquêteurs rendront ensuite leur avis d'ici le 1er avril, que le préfet du Nord pourra décider de suivre ou non. En aéronautique, un vent de face est paradoxalement favorable aux décollages. Malgré les vents contraires qui soufflent ces derniers jours, le projet d’agrandissement de Lille-Lesquin peut encore prendre son envol.

Difficile d’entrer en contact avec les élus municipaux pour cet article. Même dans les communes qui se sont prononcées contre le projet d’agrandissement, je sens une fébrilité chez la plupart de mes interlocuteurs, soucieux de garder l’anonymat. Il faut dire que certains d’entre eux sont à la fois maires et élus de la MEL au sein du groupe Métropole Passions Communes, présidé par Damien Castelain.

Ce dernier — qui maintient son boycott de Mediacités depuis juin 2018 — est lui-même dans une position délicate en raison d’une double casquette. D’un côté, il est maire d’un village, Péronne-en-Mélantois, dont les habitants sont préoccupés par l’augmentation du nombre de vols. De l’autre, il préside une collectivité, la MEL, propriétaire d’un tiers de l’aéroport via le SMALIM. Or cet organisme perçoit chaque année des redevances de la part d’Aéroport de Lille… qui augmentent en proportion du trafic aérien.

Mise à jour du vendredi 11 février à 14h49 : la préfecture du Nord venant de délivrer un avis de prolongation de l'enquête publique, nous avons mis à jour la date de fin, qui passe du lundi 14 février au mardi 1er mars

Mise à jour du vendredi 11 février à 10h11 : une version précédente de cet article indiquait que le SMALIM « [devait] également se prononcer » sur le projet d'agrandissement d'ici la fin de l'enquête publique. Cette mention a été corrigée car, en tant que propriétaire de l'aéroport Lille-Lesquin, cet organisme ne fait pas partie des « groupements intéressés par le projet » au regard de ses incidences environnementales.

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Point final.

Journaliste pour l’édition lilloise de Mediacités, je suis chargé de la rédaction de la newsletter hebdomadaire de Mediacités et, de temps à autres, de quelques enquêtes et analyses. Mes sujets d’intérêt : l’environnement, la surveillance et le numérique. Je m’occupe également de la mobilisation du public pour les quatre éditions de Mediacités, c’est-à-dire des appels à témoins, des enquêtes participatives et de la relation avec nos lectrices et lecteurs. Et comme nous sommes une petite équipe, je touche parfois à de nombreux autres sujets (communication visuelle, financement, Société des Amis de Mediacités…).
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1 COMMENTAIRE

  1. Comment pouvait-il en être autrement ? Les milieux économiques sont pour l’extension de l’aéroport et les collectivités locales sont contre.
    A 3 mois des élections, c’est du cousu main. Mais comment comprendre l’attitude de Mme Aubry qui vote contre, bien que vice-présidente de la MEL, chargée du rayonnement de la Métropole ?
    Surtout que cette extension se présente à minima.

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