Six mois de prison avec sursis, trois ans d’inéligibilité, 10 000 euros d’amende… La sentence va résonner longtemps dans les mairies communistes du Rhône. Jeudi 6 juillet, les juges du TGI de Lyon n’ont pas épargné le maire (PCF) de Givors, jugé coupable en première instance de prise illégale d’intérêt pour avoir embauché sa sœur au poste de directrice générale des services. Certes, Martial Passi devrait faire appel du jugement , ce qui aurait pour effet de suspendre la peine d’inéligibilité. A long terme, l’affaire met cependant en péril son maintien à la tête de Givors. D’autant qu’il doit aussi faire face à une enquête sur l’utilisation de ses frais de représentation. Une pierre noire dans un jardin rouge déjà fortement affaibli depuis 2014, et un mauvais présage pour le parti communiste, qui ne règne déjà plus que sur deux communes de la Métropole.

03/07/2017 - GIVORS - RHONE - FRANCE - La mairie de Givors, commune au sud de Lyon, a la confluence du Rhone et du Gier, entre les monts du lyonnais et le Pilat, une des 2 dernieres communes de la metroppole de Lyon, administrees par un maire communiste, Martial PASSI - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse
La mairie de Givors, l'une des deux dernières communes de la métropole de Lyon administrées par un maire communiste - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse

« Bientôt on va nous mettre sous verre et les gens viendront nous regarder en nous jetant des cacahuètes », rigole Ahmed, croisé un mercredi matin au marché de Givors. « C’est comme ce fruit, conclut-il en désignant la gigantesque pastèque coincée sous son bras. C’est toujours rouge, mais ça n’a plus le goût ! » Car les villes communistes sont une espèce en voie de disparition dans le Rhône. Marquées par une « vague bleue », les municipales de 2014 ont emporté plusieurs bastions historiques du PCF. Alors que Vaulx-en-Velin tombait dans l’escarcelle du parti socialiste, Grigny et Pierre-Bénite, deux autres fiefs communistes depuis 40 ans, basculaient dans celle de la droite. Dans la tempête, seules Vénissieux et Givors parvenaient à sauver les meubles.

infographie : Nicolas Certes

« C’est toujours rouge, mais ça n’a plus le goût ! »

Deux survivantes, aujourd’hui aux mains de deux « héritiers ». Dominée par le PCF depuis 1935, Vénissieux, 62 000 habitants, a vu son député-maire historique, André Gerin, céder la place en 2009 à Michèle Picard, après vingt-quatre ans de règne. Plus isolée, à l’extrême-sud de l’agglomération, Givors et ses 20 000 habitants sont dirigés par le PCF depuis 1953, date de l’élection de Camille Vallin. Pendant quarante ans, cet ancien résistant est resté à la tête de la ville, avant de passer la main en 1993 à Martial Passi, toujours en poste aujourd’hui.

Michèle PICARD, maire PCF de Venissieux - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse (2013)
Michèle Picard, maire PCF de Vénissieux - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse (2013)

Partout ailleurs, le parti a baissé le drapeau. « Dans les années 1990, la seule section de Lyon comptait 6 000 adhérents, contre 500 aujourd’hui », décrit Raphaël Debu, le Secrétaire fédéral du Rhône du PCF, paquet de clopes « fête de l’Huma » posé sur la table. « Lorsque nous avions nos ceintures rouges (NDLR: les banlieues qui entouraient certaines grandes métropoles françaises), nous étions une république dans la République. Aujourd’hui, le seul endroit où nous sommes encore identifiés, c’est dans nos mairies, donc à Vénissieux et Givors ». A bien des égards, les deux villes incarnent toujours à merveille ce “communisme municipal” fantasmé par ses défenseurs et honni par ses opposants, qui dénoncent l’autoritarisme des élus et des dérives clientélistes.

Une politique sociale

Pour trouver les inconditionnels du PCF à la sauce locale, il ne faut pas chercher bien loin. Assise en terrasse au Café de la paix, bistrot couru par les élus vénissians, Monique Bornu multiplie les saluts amicaux aux passants du centre-ville. « J’embrasse tout Vénissieux ! », glisse tout sourire cette habitante des Minguettes. Aujourd’hui retraitée de la Sacoviv, l’organisme de logement social de la ville, celle qui se dit « encartée au Parti presque depuis la naissance » reste une supportrice ardente du communisme municipal. « L’ADN d’une mairie communiste est d’avoir une ville pour tous, argumente-t-elle. C’est la bataille pour l’emploi, l’idée de défense du logement social pour les plus modestes ou encore l’accès aux activités artistiques. »

« La gestion communiste d’une ville, c’est utiliser les moyens de la mairie pour développer le social, la culture » 

À Vénissieux, le taux de logement social frôle les 50% et les associations sportives ou culturelles sont largement financées par la municipalité. Selon la liste des subventions que Mediacités s’est procurée, l’Apasev, une association qui propose des vacances aux jeunes et aux familles de Vénissieux, a touché 1,3 millions d’euros de la Ville en 2016, le club de foot de l’AS Minguettes, 117 000 euros. Un an plus tôt, la régie du théâtre recevait quant à elle 906 000 euros. « Les gens qui ont grandi ici ont toujours eu la possibilité d’avoir accès à des tas de choses. Il y a, par exemple, des tarifs de cinéma à 4 euros. L’école de musique est archi pleine », décrit Gilles Lulla, le rédacteur en chef d’Expressions, le journal municipal de Vénissieux.

« La gestion communiste d’une ville, c’est utiliser les moyens de la mairie pour développer le social, la culture », détaille Raymond Combaz, conseiller municipal de Givors depuis 1977. Ce mécanicien automobile de formation a été l’un des rares élus de la majorité à accepter de nous répondre. « On est équipés comme une ville de 40 000 habitants. Nous avons trois gymnases, un théâtre, un conservatoire, une piscine… Peu de communes de cette taille proposent autant de services, insiste-t-il. Si vous allez voir du côté de Grigny, qui est passé à droite en 2014, vous verrez la différence ».

Raymond COMBAZ, 65 ans, retraité et conseiller municipal PCF de Givors - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse
Raymond Combaz, 65 ans, retraité et conseiller municipal PCF de Givors - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse

A l'en croire, les mairies communistes mèneraient donc des politiques sociales généreuses à l’égard de leurs administrés. Mais ont-elles les moyens de leurs ambitions ? Frappées ces dernières années par la baisse des dotations de l’État, Vénissieux et Givors ont connu deux parcours très différents. Avec 57 millions d’euros à rembourser, Vénissieux affiche une dette de 918 euros par habitant, légèrement inférieure à la moyenne nationale (957 euros par habitant). Le taux a peu évolué depuis ces dernières années. A l’inverse, longtemps en situation de surendettement Givors affiche aujourd’hui un taux très faible pour une ville de 20 000 habitants, avec à peine 60 000 euros d’encours. En 2007, année de l’entrée de Givors dans le Grand Lyon, la dette représentait 373 euros par habitant, contre seulement 3 euros dix ans plus tard ! Une gestion particulièrement saine, qui s’explique en partie par les faibles investissements réalisés par la municipalité.

« Ici, on n’est pas Neuilly ! »

Mais cette bonne situation budgétaire repose sur un socle fragile. Contrairement à leurs  voisines, plus riches, Givors et Vénissieux sont contraintes de collecter les impôts locaux sur un plus faible nombre de foyers fiscaux, les autres étant exonérés du fait de leurs faibles revenus. En 2015, environ un tiers des foyers fiscaux était imposable dans les deux villes, contre près de 50% en moyenne. Résultat : des impôts locaux élevés payés par un petit nombre de foyers. Avec une taxe sur le foncier bâti à 22% à Vénissieux et 28,8% à Givors, les deux villes dépassent leurs voisines Lyon (18%) et Villeurbanne (16%). Un « matraquage fiscal », selon les opposants, qui expliquerait en partie le basculement à droite de villes communistes en 2014. A l’image de Grigny, qui affichait l’une des taxes foncières les plus élevées du département.

« Ici, on n’est pas Neuilly, ça se saurait ! ». Comme presque tous les jours, Jacqueline Fayolle tient la permanence du bureau du PCF de Givors, à deux pas de la mairie. A 78 ans, dont plus de soixante au Parti, elle reste fidèle au poste, avec son chien Maiky. « Les gens viennent, ils boivent un café, on parle un peu du PCF », dit-elle. Mais le plus souvent, elle fait office de confidente. « Ils me racontent leurs problèmes d’argent, de boulot », glisse-t-elle.

De fait, l’Insee rappelait en 2015, via une étude sur la précarité dans la Métropole, que « les communes où la population cumule toutes les formes de précarité sont Vaulx-en-Velin, Saint-Fons, Vénissieux et Givors ». À Vénissieux, la spectaculaire rénovation urbaine entreprise par le Grand Lyon dans les années 2000, notamment sur le plateau des Minguettes, dissimule une détresse sociale inquiétante. Plus de trente ans après les premières émeutes et la célèbre Marche des Beurs de 1983, les indicateurs restent alarmants. Selon l’Insee, le taux de chômage était de 24,3% en 2014, soit plus du double de la moyenne nationale, et dépassait les 40% chez les 15-24 ans. D’après une étude du bureau d’études Compas de 2014, la ville affichait un taux de pauvreté de 32% (contre 14,3% en moyenne en France), le plus élevé de la région et le 13e rang national. Des chiffres à peine moins alarmants à Givors, avec 19% de taux de chômage et 33% des 15-24 ans en recherche d’emploi.

Toute une culture ouvrière est partie avec les emplois

Source de cette précarité: la désindustrialisation brutale qui a touché les deux communes à partir des années 1980. Les habitants ne comptent plus les plans sociaux ou les fermetures d’usines. Bosch, Renault Trucks, Mory Ducros, ou plus récemment Avadel et Veninov pour Vénissieux. Les usines BSN, Fives-Babcock, Berthiez et Famer à Givors. Au temps de sa splendeur en 1975, les usines Berliet (devenues Renault-Trucks) de Vénissieux et Saint-Priest employaient près de 24 000 ouvriers. Avant sa fermeture en 2003, la verrerie BSN de Givors a fait vivre jusqu’à 3 000 personnes. Avec les emplois, c’est aussi toute une culture ouvrière, l’âme du PCF, qui a disparu. Mais la majorité municipale a survécu. « Ici, on était ouvrier, donc à la CGT, donc on votait PCF. C’était comme ça à l’époque », évoque Michelle Palandre, conseillère municipale (LR) d’opposition à Givors, et petite-fille d’ouvrier givordin. « Par traditions, ou par héritage, les gens sont restés à gauche. Les entreprises sont parties, mais les communistes sont restés », résume-t-elle.

Michelle Palandre, 59 ans, conseillère clientèle en assurance et conseillère municipale d'opposition (LR) de Givors - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse
Michelle Palandre, 59 ans, conseillère clientèle en assurance et conseillère municipale d'opposition (LR) de Givors - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse

« Les entreprises sont parties, mais les communistes sont restés »

Mais ce qui est vrai pour Givors et Vénissieux ne l’est pas partout. Les revers électoraux du PCF ces dernières décennies ont isolé les deux communes, désormais coupées de leurs réseaux communistes dans les villes voisines. Or c’est justement cette coopération au sein de la ceinture rouge qui a longtemps fait le succès du communisme municipal. Un exemple ? Le Syndicat intercommunal pour les vacances et les loisirs (Sival), immense domaine créé en 1969 sous l’impulsion de Vénissieux, Vaulx-en-Velin et Givors, rejoints ensuite par Pierre-Bénite et Bron. Les étangs, situés en Isère, accueillaient chaque année près de 20 000 personnes. Mais l’organisme n’a pas survécu au passage à droite d’une partie de ses membres, ni aux coupes budgétaires des communes. Il a été dissout au printemps 2017.

Replié sur des bases de plus en plus étroites, coupé de ses racines ouvrières, le communisme municipal a évolué. Tout comme le PCF, lui-même. D’un organe offrant aux ouvriers la possibilité de grimper les échelons jusqu’à devenir parlementaire, ce dernier est devenu un appareil figé, une cour évoluant en vase clos, arc-boutée sur ses dernières baronnies locales. Au fil des ans, sa mainmise a finit par s’essouffler. Aux dernières élections législatives, la maire de Vénissieux Michèle Picard n’est arrivée qu’en quatrième position, loin derrière Yves Blein, élu député de la 14e circonscription sous la bannière En Marche!, et reléguée derrière le FN et les Insoumis. Avec seulement 1 924 voix et une participation très faible à Vénissieux (33%), le score réalisé dans sa ville ne représente que... 6% des inscrits.

Depuis quelques mois, élus et Vénissians engagés commencent à montrer les muscles, dénonçant une gestion autoritaire et peu transparente de Michèle Picard. Les derniers conseils municipaux ont vu des citoyens manifester avec des pancartes « liberté d’expression », en soutien à trois blogueurs attaqués en diffamation par la maire. Ils ont été le théâtre d’invectives violentes entre les élus communistes et l’opposition, notamment socialiste. Agacée, Michèle Picard a fini par lâcher lors du conseil municipal du 26 juin dernier : « Bavez, bavez, il en restera toujours quelques chose ».

Lotfi Ben Khelifa (PS), Anne-Cécile Groléas (En Marche!) et Pascal Dureau (PS) sont trois des principaux opposants à la majorité communiste de Vénissieux. Nous les rencontrons à la terrasse d’un café située sur le boulevard des Etats-Unis, à la frontière entre Lyon et Vénissieux. Un lieu que ces élus remontés n’ont pas choisi au hasard. « Vous savez pourquoi on vous rencontre ici ? On a un bureau à la mairie, mais on ne peut recevoir personne. Je ne pense pas que notre conversation resterait très confidentielle. Quand on va boire un verre au Café de la Paix, on ne peut pas discuter sans que quelqu’un nous observe », dénonce Anne-Cécile Groléas, en forçant le trait. « C’est la pieuvre, tentaculaire. »

« Le journal Expressions, on le surnomme la Pravda »

Les trois élus ont fait campagne en 2014 avec pour slogan « 80 ans de communisme, ça suffit », rompant un pacte local d’union de la gauche datant de près d’un siècle. « Entre socialistes et communistes, il y avait une entente assez cordiale, le PS donnait des territoires au PCF pour exister. Les gens ne veulent plus de cette cuisine électorale », explique Lotfi Ben Khelifa, dit “LBK”, ancien cantonnier et syndicaliste surnommé « l’Obama des Minguettes ». Lui fustige l’opacité et les blocages de la mairie. L’opposant socialiste affirme avoir dû saisir la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) pour accéder au guide d’achat des entreprises.

De gauche à droite: Paul Dureau, medecin generaliste, parti socialiste (PS), Anne-Cécile Groleas, couturière, conseillère municipale société civile et Lofti Ben Khelifa, technicien, conseiller municipal et tous les trois groupe élus socialistes et républicains "Ensemble pour Venissieux" - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse
De g à d: Pascal Dureau, médecin généraliste, Anne-Cécile Groleas, couturière et Lofti Ben Khelifa, technicien. Tous les trois conseillers municipaux d'opposition - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse

En moins de deux ans, LBK a déposé trois recours au tribunal administratif et un signalement au procureur, dénonçant les dérives de la municipalité communiste. L’un de ces recours concerne Expressions, qui refuse de publier les tribunes de l’opposition dans les colonnes du journal, comme pour tout bulletin municipal. « Expressions, on le surnomme la Pravda », lâche avec un sourire amer Claude Dilas, ancien adjoint d’André Gerin et aujourd’hui responsable de la section locale d’En Marche!. « Les tribunes n’ont pas de sens, ce n’est pas cohérent, se justifie, gêné, le rédacteur en chef, Gilles Lulla. Nous sommes un journal d’informations avec des journalistes qui ont la carte de presse professionnelle », se défend-il.

Bimensuel édité à 32 500 exemplaires, Expressions repose sur une équipe d’une dizaine de personnes, qui publient également deux à trois articles par jour sur Internet. Officiellement, la structure est indépendante de la mairie. Mais avec plus de 600 000 euros de subventions municipales, le journal reste financé à plus de 80% par la mairie communiste. L’opposition crie au faux-nez de Michèle Picard. « C’est un exercice pas facile tous les jours. On se bat, mais je n’ai pas de pressions. Je peux m’autocensurer sur les commentaires, jamais sur le factuel. Mais il ne faut pas oublier qu’au départ, c’était un journal municipal », admet Gilles Lulla. Une relation ambiguë avec la presse, que l’on retrouve également à Givors. Plusieurs sources jointes par Mediacités ont décrit un maire capable d’appeler directement le patron du Progrès en cas d’article défavorable, pour demander la tête du journaliste à l’origine de son courroux.

« Cette ville n’est plus communiste. Il y a une gestion clanique des affaires »

Des méthodes que certains ont de plus en plus de mal à supporter. Résultat, à Givors aussi, les opposants sortent les griffes. « La gestion est chaotique, sans aucune vision à moyen terme », attaque Mohamed Boudjellaba, conseiller municipal divers gauche, après avoir été encarté au PS jusqu’en 2007. « Tout se décide au niveau du cabinet du maire, les élus de la majorité n’ont aucune connaissance des dossiers », affirme-t-il. « Cette ville n’est plus communiste. Il y a une gestion clanique des affaires », estime de son côté Antoine Mellies, conseiller municipal FN depuis 2014. Lui aussi déplore « une absence totale de démocratie interne » à la mairie. « Il faut se battre pour tout, pour obtenir des documents, pour envoyer le texte au journal municipal. C’est usant », conclut-il.

Mohamed BOUDJELLABA, agent de developpement territorial, conseiller municipal d'opposition (divers gauche) à Givors - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse
Mohamed Boudjellaba, agent de développement territorial, conseiller municipal d'opposition (divers gauche) à Givors - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse

Au delà de l’autoritarisme, le péché originel des communes PCF serait surtout le clientélisme, avance l’opposition. « Bien sûr qu’il y a un clientélisme. Et il a plusieurs facettes », s’exclame Mohamed Boudjellaba à Givors. « Vous le voyez dans le financement des associations, les embauches, les places en crèche, les logements sociaux… Même les cadeaux aux personnes âgées au Nouvel An : toutes les actions politiques sont susceptibles de rappeler aux citoyens que leur situation dépend du maire. Et les gens font le pari que le système va rester en place, surtout dans une ville pauvre comme Givors, expose l’élu divers gauche. Ce n’est pas forcément illégal, mais c’est pervers, par petites touches ».

« Mon fils n’avait pas de travail. Je suis allé à la mairie »

Dans le quartier des Vernes, principale cité de Givors perchée sur les hauteurs de la ville, Messaoud, Reda, Ali et Salah passent le temps sur un banc en bas des tours. Ancien ouvrier de Renault Trucks à Vénissieux, Ali, d’origine algérienne, n’a pas le droit de vote. Mais dans le quartier «  beaucoup votent pour les cocos », rigole-t-il. A côté de lui, Messaoud, charentaises aux pieds, acquiesce. « De toute manière, les élus on les voit les dimanches des élections. Le lundi, il ne nous connaissent plus ». Ils savent pourtant se rendre indispensables, comme le rappelle Reda, qui habite le quartier depuis 37 ans. « Mon fils n’avait pas de travail. Je suis allé à la mairie, trois jours après, il a eu un emploi municipal, pour quelques mois. Un contrat aidé, je crois ». Son fils a-t-il voté pour Martial Passi par la suite ? Reda l’ignore.

03/07/2017 - GIVORS - RHONE - FRANCE - La mairie de Givors, commune au sud de Lyon, a la confluence du Rhone et du Gier, entre les monts du lyonnais et le Pilat, une des 2 dernieres communes de la metroppole de Lyon, administrees par un maire communiste, Martial PASSI. {photo} des chibanis, retraites, habitants des Vernes depuis plus de 30 ans, profitent du soleil - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse
A Givors, des chibanis, retraités, habitants des Vernes depuis plus de 30 ans, profitent du soleil - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse

Le communisme, malade du clientélisme ?

Clubs de sport, subventions aux associations, conseils de quartier, syndicats… pendant longtemps un savant quadrillage de la société a fait la force du communisme municipal. Le parti prenait en charge tous les aspects de la vie de ses électeurs. Mais, pour beaucoup, ce modèle est aujourd’hui obsolète. L’accusation prend d’abord sa source dans le montant des dépenses de personnel des mairies, qui atteignent 67% des dépenses de fonctionnement à Vénissieux et 69% à Givors, contre 52% pour la moyenne nationale. À Vénissieux, un rapport de la Chambre régionale des comptes de 2013 a épinglé la part élevée de ces dépenses sur la période 2004-2011. Dans ses recommandations, la Chambre préconisait pourtant de « mieux maîtriser le poids des dépenses de personnel ». Sans être vraiment écoutée.

« Du recrutement ciblé pour servir des intérêts politiques »

Du pain béni pour les opposants, pour qui le nombre élevé d’emplois municipaux permet de s’assurer un socle d’électeurs. « On n’était pas nombreux à des postes de direction sans avoir un lien avec le clan Passi », confie un ancien directeur de service de la mairie de Givors. « Certains étaient là parce qu’ils étaient encartés, mais beaucoup d’autres l’étaient surtout grâce à leur proximité avec la famille », assure-t-il. « Historiquement, la ville a fait du recrutement ciblé pour servir des intérêts politiques », confirme un autre ancien cadre de la mairie. « On embauche des familles influentes, choisies en fonction de leur quartier, de leur communauté. Bien sûr, ce genre de chose se retrouve partout, mais à cette échelle c’est quand même rare », poursuit-il. « Le maire justifie cette situation en disant que la ville a beaucoup de services publics. Mais la vérité, c’est qu’on a une armée mexicaine ». 

« Je n’ai pas de leçon à recevoir »

Un clientélisme presque assumé par Raphaël Debû, le secrétaire de la fédération du Rhône du PCF. « On peut dire que c’est du clientélisme ou de l’achat de paix sociale, mais permettre aux habitants d’avoir un emploi, c’est aussi améliorer la condition sociale des habitants », justifie-t-il. Avant de nuancer: « Avant, il fallait avoir sa carte au parti, c’était vraiment le fait du Prince. Aujourd’hui, les embauches sont mieux encadrées. »

Autre point de crispation pour les opposants: le taux élevé de logement social à Vénissieux. « Michèle Picard continue dans un urbanisme débridé. Avec plus de 50% de logements sociaux, même avec une forte abstention, ils ont un socle », estime Maurice Iacovella, élu UDI. Sous-entendu, un logement social attribué par la majorité équivaudrait à une voix lors des élections suivantes. Une course au logement social qui ne plaît pas non plus à l’ex-président de la Métropole Gérard Collomb. En août 2016, il s’en est ému dans les colonnes du Progrès, demandant à Michèle Picard de ne pas dépasser le socle des 50% au risque d’encourager la ghettoïsation. « Je n’ai pas de leçon à recevoir », lui a répondu sèchement l’édile communiste.

Antoine MELLIES, 25 ans, juriste, conseiller municipal d'opposition FN de Givors - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse
Antoine Mellies, 28 ans, juriste, conseiller municipal d'opposition FN de Givors - Photo Rolland QUADRINI / KR Images Presse

Un « scénario à la Hénin-Beaumont » ?

En attendant les prochaines municipales, les affaires rattrapent les édiles communistes. A Givors, la condamnation de Martial Passi pour prise illégale d’intérêt, si elle était confirmée en appel, pourrait bien faire les affaires de ses opposants. Au FN, Antoine Mellies se prend déjà à rêver à « un scénario à la Hénin-Beaumont » (après les scandales qui avaient frappé l’ancien maire de la ville du Pas-de-Calais, condamné pour détournement de fonds publics, le parti d’extrême-droite avait finalement conquis la ville en 2014). Ancien bastion de la gauche communiste puis socialiste, sinistré par la désindustrialisation du bassin minier, Hénin-Beaumont présente plusieurs similitudes avec Givors, à commencer par sa taille (26 000 habitants). Mais comparaison n’est pas toujours raison. « Si je me présente, ça ne sera pas sous l’étiquette FN », promet Antoine Mellies.

Alors, qui pour succéder au PCF en 2020 ? Si la droite classique semble peu en mesure de l’emporter dans les deux villes, les communistes pourraient bien avoir à faire face à la concurrence de la France Insoumise. Aux législatives, dans la circonscription de Givors le parti de Jean-Luc Mélenchon a obtenu 10 % des suffrages, contre seulement 2,8 % pour Raymond Combaz (PCF). Un score qui ne désespère pas Raphaël Debû. Le secrétaire fédéral du Rhône estime même que les anciens fiefs de Vaulx-en-Velin, Grigny et Pierre-Bénite sont « re-gagnables ». « Il y a aussi un travail à faire sur St-Priest, St-Fons et Feyzin », lance-t-il. « Je pense que le creux de la vague était entre 2000 et 2010. Aujourd’hui, une nouvelle génération, née après la chute du mur, arrive en âge de voter et cherche des moyens d’organisation collective. Nous pouvons les leur offrir ». Un optimisme forcené, qui ne parvient pas à cacher le véritable risque : en 2020, le PCF pourrait bien perdre ses deux derniers bastions historiques, et disparaître de la carte de la métropole lyonnaise.

En coulisses

Pour cette enquête, nous avons sollicité les maires de Vénissieux et de Givors. Michèle Picard, maire de Vénissieux, n’a pas donné suite à notre demande d’interview. A Givors, Martial Passi, en arrêt maladie depuis le mois de mars, reste quasiment injoignable. Une absence qui ne l’empêche pas de faire lire des lettres en réponse à l’enquête de Mediacités sur ses frais de représentation en conseil municipal, ni de signer les tribunes du journal de la ville. Son responsable communication a refusé de répondre à nos questions envoyées par mail.