Côté face, une région montagneuse et volcanique, dominée par des prairies et un élevage extensif. Une région, de fait, peu consommatrice de pesticides. Et dans l’ensemble, c’est le cas. Comme le démontrent les chiffres de la Banque nationale des ventes distributeurs (BNV-d) que Mediacités rend public , la région Auvergne-Rhône-Alpes affiche des résultats meilleurs que la majorité des territoires de l’Hexagone. De 2009 à 2016, les ventes totales de pesticides y ont été plus de deux fois inférieures à la moyenne des départements français. Il s'est ainsi vendu moins de pesticides dans le Cantal, l’Ardèche, la Loire et la Haute-Loire, la Savoie et la Haute-Savoie assemblés que dans la moyenne des départements de l’Hexagone (5353 tonnes).

Côté pile, en revanche, la région compte des productions beaucoup plus gourmandes en pesticides : à l’ouest, les grandes cultures de blé et de maïs de la plaine de l’Allier et à l’est, à proximité des centres urbains et le long de la vallée du Rhône, la viticulture, le maraîchage et l’arboriculture. Résultat : la Drôme, qui a beau compter le plus grand nombre de producteurs bio de France, se situe au-dessus de la moyenne nationale avec 6890 tonnes de pesticides vendues entre 2009 et 2016. Et le Rhône, malgré ses faibles surfaces agricoles, totalise 4444 tonnes vendues. Suivent l’Allier, et l’Ain, deux départements marqués par la présence de cultures céréalières.

Variations saisonnières

Malgré ces deux facettes assez différentes, la région connaît une évolution de ses ventes assez similaire sur l’ensemble de son territoire. Depuis 2009, celles-ci ont baissé de 8 %, en moyenne lissée. En comparaison des résultats nationaux, c’est une bonne nouvelle. Mais on reste assez loin des objectifs du plan Ecophyto, lancé en 2008 dans le cadre du Grenelle de l’Environnement, qui prévoyait de réduire de 50 % l’usage des pesticides d’ici à 2017. Personne ne s’en cache. Dans leur diagnostic du plan Ecophyto, l’an dernier, la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf) et la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) dressaient un bilan mitigé. « Il est difficile, écrivaient-elles, de constater une baisse tendancielle des ventes. » Ces dernières semblent, en effet, suivre les aléas climatiques. De 2012 à 2014, années de forte pression des maladies sur les cultures, elles sont repartis à la hausse pour diminuer ensuite, les conditions climatiques étant redevenues plus favorables.

Dans le détail des substances vendues, beaucoup de molécules dangereuses voient leur quantité diminuer. Et pas des moindres : le metirame-zinc, l’amitrole et le mancozebe, trois perturbateurs endocriniens, reculent respectivement de 30, 50 et 88 tonnes entre 2009 et 2016. Restent quelques points noirs : le chlorotalonil (cancérogène), la pendiméthaline (cancérogène possible), le thirame (perturbateur endocrinien) ou encore la cyperméthrine, un insecticide réputée cancérogène possible ont connu une augmentation de leurs ventes. Et surtout, le glyphosate. Substance la plus vendue dans la région, cet herbicide considéré par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) comme cancérogène probable a vu ses volumes augmenter de 50 tonnes entre 2009 et 2016.

Peu de changements de pratiques

« On est sur la retenue face à ces résultats parce qu’on ne sent pas de véritables tendances, ni à la baisse, ni à la hausse, explique Florence Arnould, chargée de mission eau et environnement à la Fédération de la région Auvergne pour la nature et l’environnement (Frane). Dans les faits, à part certaines exploitations qui s’intègrent dans des perspectives intéressantes, la réduction des pesticides est loin d’être généralisée. Et on entend encore beaucoup l’idée qu’on ne peut pas faire sans pesticides. »

Pour évaluer le changement des pratiques, la Frane préfère se fier à un autre indicateur du changement des pratiques : la qualité des eaux. « Or, l’analyse des rivières et des eaux souterraines ne montrent pas de baisse des usages de pesticides », avance Florence Arnould. Les territoires où il s’est vendu le plus de pesticides connaissent ainsi des pollutions des nappes phréatiques encore importantes. Comme le montre les données du ministère de l’environnement, les eaux souterraines de la Drôme, malgré une évolution en dents de scie, ont connu des concentrations en pesticides élevées, supérieures de 60% à la moyenne nationale en 2013 et 2014. Le Rhône, l’Ain et l’Allier, malgré des courbes en baisse, restent elles aussi, au-dessus des seuils moyens.

Alors, un échec le plan Ecophyto ? « En termes de tendances, on ne perçoit pas d’évolutions marquées des quantités de substance vendues, reconnaît Thomas Pacteau, animateur Ecophyto à la chambre d’agriculture régionale. Mais cela demande du temps d’engager une baisse significative des usages. Notre plus grande réussite est d’avoir sensibilisé tout le monde à la question des phytosanitaires. » Maigre consolation. Pour la Frane, si l’objectif du plan est louable, la méthode, elle, est discutable. « Il faut surtout revoir le modèle intensif, réduire la taille des parcelles, réinstaller des haies, réintroduire de la polyculture et des variétés différentes… Le plan a laissé penser qu’on pouvait poursuivre les mêmes pratiques agricoles avec moins de phytos. Mais ça ne fonctionne pas comme ça », considère Florence Arnould. « Le sujet s'est cristallisé sur des questions statistiques. Et il a très peu été question d'alternatives, surenchérit Marc Peyronnard, pilote bénévole du réseau agriculture à la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (Frapna). Ecophyto apparaît ainsi, pour les agriculteurs, plus comme une punition que comme une véritable solution d'avenir. »

 

Bidule pesticide

Pour aller plus loin, découvrez notre carte exclusive de la France toxique. Retrouvez également nos enquêtes détaillées sur la situation des pesticides dans les régions Hauts-de-France, Pays de la Loire et Occitanie.

 

 

En coulisses : d'où viennent les chiffres de Mediacités ?
« Je commençais à en avoir assez de répondre non », explique Laurent Coudercy, responsable du services Données de l’Agence française pour la biodiversité. Ce fonctionnaire basé à Orléans était régulièrement sollicité pour donner accès à la BNV-d, soit la Banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires, dont sont issus les chiffres publiés par Mediacités. Qui lui demandait ? Des militants environnementaux, des entreprises, des collectivités, syndicats des eaux, etc. Et régulièrement, il devait leur expliquer à tous que ce n’était pas possible… Fait surprenant, il assure n’avoir jamais reçu de demande de journalistes, avant celle de Mediacités. Il faut dire qu’il a fallu attendre quatre mois, envoyer une vingtaine de mails et autant d’appels téléphoniques, harceler (poliment) deux services communication remonter via moult services obscurs pour obtenir seulement les coordonnées de ce monsieur. C’était en septembre 2017, et nous aurions pu obtenir la même fin de non-recevoir que les autres. Mais à ce moment-là, tout venait de changer pour la BNV-d... Car pendant l’été, la CADA, a tranché. D’un coup de plume, le 6 juillet, la Commission d’accès aux documents administratifs a réglé son compte à l’argument de “secret industriel et commercial” mis en avant par les distributeurs et le lobby des pesticides, depuis la création de la BNV-d, en 2009, pour permettre le calcul de la redevance pour pollutions diffuses et la traçabilité des ventes des produits phytosanitaires, selon le fameux principe du “pollueur-payeur”. Au nom de l’intérêt général, et dans le cadre fixé par le Code de l’Environnement, toutes les données recensées depuis 2008 ont été libérées. La CADA a été saisie par Etienne Dervieux, retraité breton et bénévole au sein d’Eaux et Rivières, une association qui a déjà fait ployer Monsanto… Le militant, un expert des données sur les pesticides basé à Vannes, a décidé de tenter le coup. « Nous avons fait une demande, c’est relativement facile, et voilà… », sourit Etienne Dervieux. Les données de la BNV-d sont donc désormais en ligne, téléchargeables sur le site data-Eau-France. Les chiffres sont déjà venus enrichir le “visualiseur” de données sur les pesticides d’Eaux et Rivières, un outil incroyable qui combine 1 milliard d’infos chiffrées sur ce sujet hautement sensible en Bretagne… Ils devraient intéresser plus largement, tant cette “banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires”, n’est rien de moins que « le meilleur outil qu’on ait pour évaluer l’utilisation des phytosanitaires en France », selon Laurent Coudercy. On y trouve pour chaque année plusieurs types d’informations : les substances vendues dans chaque département, leur poids en kilos, le type de distributeur, etc. Ces chiffres permettent ainsi de connaître avec précision la quantité de glyphosate ou de n’importe quelle autre des 500 substances vendues, dans chaque département, depuis 2008.Ces données ne sont toutefois pas parfaites… Premier biais à garder en tête : elles sont déclaratoires. Plus gênant encore, ce sont de simples chiffres de vente et la BNV-d ne dit rien des acheteurs des produits phytosanitaires, ni de la façon dont ils les ont utilisés. Difficile alors d’en tirer des conclusions définitives sur leur utilisation. Difficile aussi de calculer des ratios à l’hectare de surface agricole utilisée, puisqu'on sait que ces produits ont été achetés dans un département mais pas s'ils y ont été utilisés. Enfin, la BNV-d ne montre rien non plus des phytos achetés à l’étranger, notamment dans les régions frontalières. Bref : la BNV-d n’est pas un miroir de l’état des pratiques agricoles. C’est un outil imparfait, qui plus est compliqué à lire. Mais c’est aussi un des seuls dont on dispose.
Julie Reux