Il faut parfois feuilleter Lyon People. Fin septembre 2018, quelques jours après la publication du premier épisode de notre série d’articles consacrée à "L’empire Larose", le mensuel des nuits lyonnaises réalise un reportage-photo « exclusif » sur l’inauguration du club Azar, à la Confluence. Cette boîte de nuit, située sur les Docks, près de la Sucrière, est la propriété d’un quatuor composé de Benjamin Lavorel [aperçu dans notre récente enquête sur le groupe Lavorel], Sylvain Auclair et des frères Larose, Sylvain et Jean-Christophe. Avec plus de 600 invités, selon le journal people, la soirée se révèle être un condensé du tout-Lyon réputé si discret.

Sur les clichés, on croise Michel Le Faou, adjoint au maire de Lyon à l’urbanisme et vice-président de la Métropole chargé du même dossier. Il pose aux côtés de Caroline Auclair, ancienne journaliste du Progrès reconvertie dans la conciergerie de luxe. Un peu plus loin, on retrouve Michaël Peters, le patron franco-allemand d’Euronews, Agnès Benoist, directrice des relations presse de la ville de Lyon et de la Métropole, Jean-Claude Lavorel, propriétaire du nouvel hôtel du stade de l’Olympique lyonnais, et même… Michel Neyret, l’ancien grand flic et numéro 2 de la police judiciaire lyonnaise, condamné en appel en juin dernier à deux ans et demi de prison ferme pour corruption et association de malfaiteurs.

Politique, médias, culture, grands patrons, police : le raout du club Azar livre un aperçu des réseaux de Jean-Christophe Larose. Avec son air bonhomme et son sens aigu des affaires, le fondateur du groupe Cardinal a tissé sa toile dans tous les milieux du pouvoir lyonnais. Avec son portefeuille aussi… A travers sa holding Urban State Group – dont Mediacités a consulté les comptes –, le promoteur de la Confluence n’a pas investi que dans l’immobilier, mais aussi dans les secteurs de la restauration, du monde de la nuit ou encore des médias.

« Jean-Christophe Larose fait du business, mais il s’intéresse sincèrement à la ville », défend François Sapy, directeur de l‘hebdomadaire Tribune de Lyon, dont le patron de Cardinal est actionnaire minoritaire. Ses collaborateurs ou amis le décrivent « intelligent », « affable », « romanesque », « flamboyant » mais aussi « manipulateur ». Mediacités n’a pas pu se faire son idée : Jean-Christophe Larose a refusé notre demande d’interview [lire En coulisses].

Réseaux à droite, succès à gauche

À 51 ans, le patron de Cardinal compte déjà plusieurs vies. La première est celle d’un jeune homme pressé, parti de zéro. Né à Lyon en 1967, diplômé d’une école de commerce, il est « passionné d’architecture et d’urbanisme », selon son CV officiel. Dans les années 1990, ses premières expériences professionnelles le poussent dans la banque, puis dans le conseil en immobilier. Il investit alors dans ses premières sociétés : Cour Carrée, Stratis Conseil et MCE. Entre 1997 et 2000, toujours selon la version officielle, il s’engage aux côtés du Canadien Jacques Villeneuve, champion du monde de Formule 1. « Jacques est un ami d’enfance, j’étais son manager : je gérais ses sponsors et ses activités annexes », raconte-t-il, en 2011, à Lyon Capitale.

Au début des années 2000, avec plusieurs associés, il se lance dans ses premières grandes opérations immobilières à Lyon. C’est le début de la success-story Cardinal, que Mediacités a narré dans le deuxième épisode de « L’empire Larose ». 

Capture> A (re)lire sur Mediacités
« Confluence, le jackpot du groupe ,Cardinal »

 

En parallèle, Jean-Christophe Larose se serait tourné vers la politique. À la fin des années 1990, il serait devenu, selon ses propres dires, le collaborateur d’un baron de l’Isère, le LR Bernard Saugey. Franc-maçon assumé à la Grande loge nationale française (GNLF), successivement député (de 1993 à 1997), président du conseil général (de 1998 à 2001) puis sénateur de l’Isère (de 2001 à 2017), Bernard Saugey dispose d’un solide carnet d’adresses. « Je faisais tout ce dont il avait besoin », confiait Jean-Christophe Larose à Lyon Capitale. « Ses réseaux sont à droite », nous confirme un ancien collaborateur de Cardinal. Problème : Bernard Saugey, contacté par Mediacités, explique que Jean-Christophe Larose n’a jamais travaillé pour lui ! « Il n’a jamais été mon collaborateur. Je le regrette, car c’est un homme de qualité, nous affirme Bernard Saugey, joint par téléphone. C’est un ami que je connais depuis tout petit, son père était l’un de mes adjoints. »

C’est pourtant grâce à un élu de gauche – pour mémoire, Gérard Collomb fut un jour socialiste – que ses affaires décollent. Après son élection en 2001, le président du Grand Lyon met en chantier la Confluence. Jean-Christophe Larose s’y engouffre, remporte ses premiers marchés dans le quartier en friche des Docks. Il est l’un des rares promoteurs à y croire. Pari gagnant ! Le grand œuvre de Gérard Collomb propulse Cardinal. Le business ne s’encombre pas de politique. « Il n’était pas particulièrement proche de Collomb, mais il a été malin. Il a commencé à bâtir le siège du Progrès, puis celui des douanes », se rappelle l'un de ses collaborateurs des débuts. Suivront le cube vert d’Euronews, le cube orange (siège du groupe Cardinal depuis 2010), le Pavillon 52 cette année et bientôt Lumen, la cité de la lumière pour 2020.

Entre le Grand Lyon et Cardinal, le lien est alors assuré par Alexis Perret. De 2001 à 2006, ce conseiller au cabinet de Gérard Collomb (côté communauté urbaine) est chargé de la stratégie de développement urbain. Le technicien passera ensuite dans le privé comme directeur du pôle tertiaire de Nexity. A ce poste, il monte des dossiers avec Cardinal comme celui présenté pour la rénovation de la prison Saint-Luc. Depuis 2014, Alexis Perret dirige PRD Office, société de promotion immobilière basée à Paris, et filiale de PRD, co-promoteur du Pavillon 52 de la Confluence, réalisé également en partenariat avec Cardinal. Le passage d’Alexis Perret au Grand Lyon a-t-il facilité l’ascension du groupe Cardinal à la Confluence ? L’ancien “Monsieur urbanisme” de Gérard Collomb est catégorique : « Je n’ai pas eu de relations d’affaires avec Cardinal avant de travailler à Nexity », assure l’intéressé à Mediacités. Ce pantouflage illustre à tout le moins la porosité entre la Métropole et le groupe immobilier.

L'ami du Progrès

L’immobilier n’est pas tout. Mediacités s’est procuré les derniers comptes disponibles (2015) de la holding personnelle de Jean-Christophe Larose, Urban State Group. Ils révèlent des investissements tous azimuts. Dans les médias d’abord. Le fondateur de Cardinal a été pendant plusieurs années l'actionnaire de la chaîne de télévision locale TLM (qui vient d’être rachetée par BFM TV). Depuis 2007, il est également actionnaire de Tribune de Lyon, à hauteur de 15%. Avec 27% des parts, les journalistes gardent une minorité de blocage. « Et selon nos statuts, les actionnaires ne peuvent pas intervenir sur le contenu, souligne François Sapy, le directeur de la publication, qui poursuit : « Je n’ai jamais eu un coup de fil de mes actionnaires. Moins je les vois, mieux je me porte. Si je vais les voir, c’est pour des questions techniques sur la gestion de la boîte. Quand j’ai créé le canard, j’ai dit à tous mes actionnaires qu’on ne sera jamais leurs danseuses. »

Quand, à la suite des révélations des Panama Papers, Jean-Christophe Larose est auditionné par le  Parquet national financier , c’est à Tribune de Lyon qu’il réserve une interview exclusive en juillet 2016. « C’est moi qui lui ai demandé, se souvient François Sapy. On aurait pu faire le choix de ne pas en parler, de mettre la poussière sur le tapis. Il me semblait que l’interview était le bon moyen d’aborder le sujet. »              

Jean-Christophe Larose a toujours montré un intérêt pour le monde de la presse et les journalistes, qu’il n‘hésite pas à débaucher pour leur carnet d’adresses. A l’instar de Caroline Auclair, ancienne du Progrès devenue directrice des relations institutionnelles de Cardinal, partie ensuite fonder Lord Nelson, son entreprise de conciergerie de luxe. Ou encore de Fernand Galula, aujourd’hui décédé. L’homme de presse et de réseaux, patron des Petites Affiches lyonnaises puis fondateur de Tribune de Lyon avait été nommé directeur de la filiale Foncière Cardinal en 2010.

Avec le quotidien régional Le Progrès, les relations sont étroites. Jean-Christophe Larose, on l’a dit, a construit le siège du journal à la Confluence en 2007. Comme Mediacités l’a révélé en mai dernier, Cardinal est l’un des plus importants sponsors des événements du journal. Quelques exemples ? La « Grande soirée de l’été du Progrès », en juin dernier, au fameux club Azar, propriété des frères Larose (avec Sylvain Auclair et Benjamin Lavorel). La « Grande soirée de la chandeleur » avec l’ex-maire de Lyon George Képénékian poêle à crêpe à la main, en janvier dernier, dans un autre restaurant de la Confluence des frères Larose, le Selcius. Sans oublier le « Trophée des maires du Rhône et de la Métropole de Lyon », sponsorisé par Cardinal et toujours organisé par Le Progrès.

Par curiosité, nous avons cherché dans les archives du quotidien régional comment il couvrait les informations liées à Cardinal. Aucune enquête fouillée sur le promoteur, ni de reprises des révélations sur les montages fiscaux de Jean-Christophe Larose, soupçonné par la justice d’abus de biens sociaux depuis plus de cinq ans [lire l’épisode 1 de « L’empire Larose »]. Seul un article au sujet de l’audition de Jean-Christophe Larose par le PNF a été publié en 2016. Interrogé en mai dernier par Mediacités, le rédacteur en chef du Progrès Xavier Antoyé reconnaissait n’avoir jamais demandé à ses équipes de d’enquêter sur Jean-Christophe Larose.

Incursions dans le monde de la nuit

Depuis une décennie, Cardinal est aussi devenu un bienfaiteur de grands événements culturels lyonnais. Dès 2009, le groupe est partenaire officiel de la prestigieuse Biennale d’art contemporain de Lyon. Lors de l’édition 2017, Jean-Christophe Larose co-organise une soirée privée pour découvrir l’exposition « Les mondes flottants ». Avec des invités de prestige : Jean-Jack Queyranne (ancien président PS de la Région), Florence Verney-Carron (vice-présidente à la Région chargée de la culture), Michel Noir (ancien maire de Lyon) ou encore Michel Le Faou (adjoint à l’urbanisme à la Ville de Lyon et vice-président de la Métropole). Toujours au rayon culturel, le groupe de Jean-Christophe Larose compte parmi les plus grands mécènes des Nuits de Fourvière. Difficile néanmoins de connaître le montant du soutien de Cardinal envers l’événement, financé également par l’argent public. Le service de communication des Nuits de Fourvière nous a renvoyé vers le groupe Cardinal, sourd à nos questions.

En son nom propre, Jean-Christophe Larose a investi dans le monde de la restauration et de la nuit lyonnaise. Notamment à la Confluence, où il se sent décidément comme à la maison. Outre le club Azar, il est actionnaire avec son frère Sylvain des restaurants Fratelli et Selcius, après avoir possédé le club-restaurant branché Docks 40, tous situés à deux pas du cube orange de Cardinal. Et dans ce secteur d’activité aussi, l’entregent de Jean-Christophe Larose fait des merveilles. Après le rachat du Selcius (anciennement La Rue Le Bec), alors en difficulté financière, le patron de Cardinal obtient en 2014, quelques mois après les municipales, l’autorisation de transformer le restaurant en établissement de nuit, valorisant considérablement le fonds de commerce jusqu’ici peu rentable.

Au cours des soirées à la Confluence, il n’est pas rare de croiser Michel Neyret, l’ancien grand flic déchu de la PJ lyonnaise. L’ex-policier est un ami de Jean-Christophe Larose. « Nous nous sommes rencontrés en 2010 à l’occasion du tournage du film Les Lyonnais », explique Michel Neyret, contacté par Mediacités. Le policier était à l’époque consultant du réalisateur Olivier Marchal. « Nous passions nos soirées dans les clubs de Jean-Christophe Larose, le Selcius et le Docks 40. On a sympathisé », confie l’ancien numéro deux de la PJ lyonnaise, qui assure n’avoir jamais intercédé en faveur de Jean-Christophe Larose au moment de ses ennuis judiciaires : « Il ne m’a jamais rien demandé concernant ses affaires. D’ailleurs, je ne savais même pas qu’il y avait encore une procédure en cours ».

Depuis plus de cinq ans, le patron de Cardinal fait pourtant l’objet d’une enquête préliminaire pour abus de biens sociaux. Mais même pour ses ennuis judiciaires, Jean-Christophe Larose sait mettre à profit ses réseaux. Pour assurer sa défense, le bâtisseur de la Confluence a choisit l’avocat Richard Zelmati. Le même que Gérard Collomb...

 

Le 3 septembre dernier, nous avons sollicité le service de communication du groupe Cardinal pour une interview avec son fondateur Jean-Christophe Larose. Quelques jours plus tard, une chargée de communication nous a promis, par téléphone, qu’elle donnerait une réponse à notre demande. Faute de retour de sa part, nous avons envoyé au groupe Cardinal une liste de questions précises, par courriel, le 11 septembre. Deux jours plus tard, le service de communication nous a finalement répondu par un bref message que « Monsieur Larose a[vait] pris connaissance de [n]otre mail » : « Il ne souhaite pas s’entretenir avec vous pour répondre à ce type de questions, ayant déjà répondu à la plupart d’entre elles. Concernant la stratégie du Groupe, il ne manquera pas de s’exprimer sur les supports adéquats. »

Mathieu Martiniere
Basé à Lyon, cofondateur de We Report, un collectif européen de journalistes indépendants, Mathieu enquête pour des médias français et européens (Mediacités, Mediapart, Les Jours, La Cité...). Il a notamment travaillé sur l'affaire Barbarin et la pédophilie dans l'Eglise catholique française, travail qui a donné lieu à la publication d'un livre (Eglise, la mécanique du silence), ou encore sur l'agence policière Interpol avec un documentaire diffusé sur Arte (Interpol, une police sous influence ?), fruit de cinq ans d'enquête.