N’entre pas qui veut au “Rock”. Pour visiter ce nouveau data center , situé au cœur du 8ᵉ arrondissement de Lyon, le passage au poste de contrôle est obligatoire. Puis une porte, blindée. La carte d’identité. Une empreinte. Deux empreintes. Un Sas. Et le sourire au vigile, derrière la caméra. Aucun doute, côté sécurité, on est rassuré. Physiquement du moins.               

Le but, « c’est d’être invisible », explique Nicolas Pitance, le président de DCforDATA, l'entreprise propriétaire des lieux. La donnée est sensible, aucun nom de clients ne pourra être ébruité. « Dans cet univers, il faut toujours être vigilant, pour assurer la meilleure protection du site », reconnaît le fondateur du Rock qui possède déjà un autre centre à Limonest. « Non Seveso, non inondable, hors risque sismique, hors de tout couloir aérien et pas de risque de foudre » : les arguments s'égrènent sur le site du prestataire pour rassurer le client.

« Lyon se trouve sur une énorme artère télécom »          

Avec deux salles déjà en service - sur huit prévues au total - et une surface de 4000 m², le Rock est l’un des plus gros data center de la région Auvergne-Rhône-Alpes, et le premier de Lyon. « Les clients ont le choix : soit ils optent pour une salle individuelle dédiée à leur équipement, avec un grillage privé pour encadrer l’espace, soit ils louent des baies et des racks  et partagent une pièce commune, comme une colocation » poursuit le gérant. Les clients, pour plus de la moitié, sont des collectivités publiques, des grosses entreprises et des sociétés de service du numérique proposant de la maintenance, de l’installation et gestion de systèmes d’information, du conseil en informatique… Mais, à côté des clients régionaux, il s’agit d’attirer des entreprises nationales, voire mondiales.                 

C’est en tout cas le rêve du patron du Rock. « Lyon se trouve sur une énorme artère télécom. Tout le monde connaît le tunnel de Fourvière ou la gare de la Part-Dieu, et bien il existe également une artère télécom du nord au sud de l’Europe en direction de Marseille » s’enthousiasme Nicolas Pitance. Pourtant, vu de l’étranger, l’argument ne convainc pas toujours. « Lyon n’est pas dans une position géographique idéale », estime Samuel Triolet, directeur de Rezopole, association qui favorise et promeut l’interconnexion des différents acteurs sur le territoire. « Paris, c’est la France, alors on comprend son attrait. À Marseille, de nombreuses fibres trans-méditerranéennes et trans-océaniques partent vers l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie. Mais à Lyon, il n’y a aucun effet d’aspiration similaire », estime-t-il. 

La réalité est à nuancer. Chiffres à l’appui. La Métropole lyonnaise compte aujourd'hui quatorze data centers - contre un seul il y a dix ans - quand les autres métropoles en dénombrent entre deux et cinq. Paris, toutefois, reste largement en tête, avec plus de 80 % des parts du marché.

Où se situent les data centers de la région ? Carte établie par l'association lyonnaise Rezople, avec l'autorisation de Samuel Triolet.

Souveraineté des données

Pour une entreprise régionale, pourquoi stocker ses serveurs localement ? La réponse est d’abord pratique : s’il faut intervenir sur un aspect technique, relancer des serveurs, mieux vaut ne pas être à l’autre bout de la France. Implanter ses données à proximité, c’est également réduire considérablement le temps de latence, le délai de transmission des données. Surtout, la question de la protection des données est devenue omniprésente.

Dans un monde connecté où tout est stocké virtuellement, ordinateurs et serveurs sont les nouveaux coffre-forts des entreprises. « C’est important pour les sociétés françaises d’héberger leurs services sur le territoire national car c’est un hébergement souverain : les entreprises restent soumises à une législation française de contrôle des données, c’est à dire une législation plus sévère qu’aux Etats-Unis et leur Patrioct Act », confirme Cyrille Frantz Honegger, le directeur des relations régionales de SFR. Le géant des télécoms détient sept centres de données en France dont le NetCenter, installé à Vénissieux sur une surface de 7 000 m². Peu bavardes sur leurs motivations, les entreprises qui hébergent leurs données dans ces bunkers reconnaissent ce besoin de proximité, de disponibilité de leurs informations mais aussi de mutualisation des infrastructures afin de réaliser des économies.               

J. Pain
Vue de l'extérieur du "Rock". Une fois le chantier terminé, le data center installé dans le 8e arrondissement de Lyon comptera 4000m² de salles. Photo : Jérémy Pain

Les data centers ne tarissent pas d’arguments pour attirer de nouveaux clients. En premier lieu, donc, la sécurité. « Les données qui sont stockées sur les serveurs, même moi je n’y ai même pas accès. Seul le client peut se rendre de l’autre côté du grillage. Et tout est tracé : caméras, verrouillage des baies, enregistrement de chaque personne qui entre dans le centre. On a même pris des gardiens dans des sociétés privées. Et puis la meilleure sécurité c'est l'anonymat. Quand vous avez 800 racks, comment savoir lequel est le bon ? », enchaîne Nicolas Pitance. En gage de sérieux, le Rock a reçu tous les agréments pour héberger, potentiellement, les données de santé des hôpitaux de la ville de Lyon.

Pourtant, il est encore un sujet qui préoccupe les entreprises : la menace de hacking et de vol de données. Contre cela, tous les vigiles et les caméras du monde ne peuvent rien. « Le data center protège des intrusions de personnes dans le bâtiment. Mais ce sont les gens qui exploitent les serveurs qui gèrent la sécurité informatique », explique le chercheur en mathématiques appliquées Hervé Gilquin, en charge d’un data center à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Lyon.

Pour lui, le risque cybernétique est une réalité quotidienne. « Des tentatives d’intrusions par des hackers, même nous on en bloque en permanence ! », assure l’expert. Et il n’y a aucune raison de croire que l’ENS serait un cas isolé. Mais cette question ne semble pas être le problème de Nicolas Pitance. « Un data center n'est responsable que si quelqu'un pénètre physiquement dans le bâtiment et en extrait des données. En revanche c’est la responsabilité des sociétés qui vendent des services d’assurer un niveau de sécurité élevé pour leurs clients », se défend le gérant du Rock.

1000 euros par mois le rack

D'autres institutions publiques ont pourtant fait le choix de stocker en interne. L’ENS de Lyon possède son propre data center depuis 2017. Raccordée au réseau très sécurisé Renater, réseau de télécommunication de la recherche, l’école a en effet choisi de garder au plus proche les données produites. « Les chercheurs font du développement, il faut bricoler quotidiennement sur les lieux, et avec tous les calculs que nous réalisons, nos serveurs sont en activité permanente, ce serait trop coûteux pour nous d’externaliser », explique Hervé Gilquin. L’ENS possède 60 racks. À 1 000 euros la location du rack par mois, l’addition peut être vite salée pour un établissement public. Voilà qui explique le profil des clients des data centers : grandes entreprises avec des moyens, ou PME gérant des données sensibles, mais n’ayant pas les compétences en interne. Le gestionnaire de l’ENS, lui, a fait les comptes : l’investissement de leur propre data center sera amorti en quelques années seulement.

Bien-sûr au sous-sol, les infrastructures sont moins impressionnantes qu’au Rock, mais ici les machines tournent déjà à plein régime. D'ailleurs, il faut tendre l’oreille pour continuer à entendre la voix du chercheur dans le brouhaha qui émane de la ventilation. Si la sécurité des lieux est assurée, les coupures d’électricité ne sont pas rares. Elles ne provoquent toutefois pas de grosses inquiétudes. « Nous ne stockons que des résultats de calcul ; si on les perd, on peut toujours les refaire », assure Hervé Gilquin. Un discours indéfendable pour les gestionnaires de data centers, qui misent sur une disponibilité optimale des données.

« Moins vendeur qu’un stade de foot »

Mais atteindre ce niveau d’exigence coûte cher. Au Rock, tout est doublé pour éviter les interruptions de service : un réseau d’eau glacée pour refroidir les serveurs, la climatisation, les groupes électrogènes de 72 heures d’autonomie qui prendront le relais en cas de coupure d’électricité dans le quartier. « En cas de feu, un gaz se déclenche pour l’éteindre. Nous on meurt, mais les machines continuent », annonce Nicolas Pitance très sérieusement. Dans un contexte de plus en plus concurrentiel, la valeur des données justifie toutes les précautions.

Pour mener cette bataille, les pouvoirs publics ont tardé à se mobiliser. « La Métropole a mis du temps à comprendre l’intérêt économique d’un datacenter», raconte Samuel Triolet, le directeur de Rezopole. « Pendant des années, les acteurs économiques lyonnais étaient persuadés que ça ne créait pas d’emploi. Mais sans data center au niveau local, les boîtes vont d’abord exporter leur gestion informatique, puis la finance, puis le marketing, et finalement les ventes », détaille-t-il. « Disons que ce n’est pas aussi visible et vendeur qu’un stade de foot », ironise de son côté le PDG de DCforData, pourtant convaincu de l’attractivité économique de son nouvel outil.

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Au "Rock", l'un des plus gros data centers de la région, dans le 8e arrondissement de Lyon. Photo : Jérémy Pain

Alors, faute de soutien public au démarrage, le patron a dû convaincre des investisseurs privés... « Aujourd’hui, on en est déjà à 12 millions d’euros d’investissement », souligne Nicolas Pitance, qui a contracté une dette auprès de banques privées et de la Banque publique d'investissement (BPI). Surtout, il a fait entrer au capital de son entreprise, à hauteur de 40%, l’opérateur français Jaguar Network, gestionnaire depuis 2012 d’un datacenter de 8 000 m² à Marseille et d’une vingtaine d’autres centres en France et en Europe.

640 000 euros de subvention

Les acteurs institutionnels se sont finalement laissés convaincre. Le Rock a ainsi perçu une subvention de 640 000 euros de la région Auvergne-Rhône-Alpes, qui veut modestement faire du territoire « la Silicon Valley de l’Europe ». « Pas énorme, mais toujours bon à prendre » pour Nicolas Pitance. La Métropole, de son côté, a vendu le terrain « au prix du marché » selon les intéressés.

« C'est une très belle initiative. Beaucoup de sociétés ont besoin de projets comme celui-ci, pour faire face à la transition digitale » se félicite Karine Dognin-Sauze, vice-présidente de la Métropole en charge de l'innovation et du développement numérique. Les subventions versées au secteur des data-center sont assez récentes et rares pour le moment en comparaison des 340 millions d’euros mobilisés par la métropole ces dernières années pour les projets de “smart city”.

Le changement de cap politique est stratégique. Selon une étude de l’entreprise informatique américaine Cisco, la capacité de stockage des centres de données devrait encore être multipliée par deux d’ici 2021. De quoi attiser les rêves de grandeur des entreprises du secteur. Dans le Netcenter de Vénissieux, le directeur régional du géant SFR annonce la fin des travaux au quatrième et dernier étage du bâtiment. Dans les prochains mois, serveurs, baies et racks devraient remplir l’immense salle encore vierge de données.

Les data-centers, des gouffres énergétiques

La question du coût énergétique des datacenters préoccupe de plus en plus les écologistes. Fin 2017, un rapport publié par l’association Negawatt alertait sur les hausses non contrôlées de la consommation d’énergie de ces mastodontes. Le calcul de l'indicateur d'efficacité énergétique, le PUE (en anglais Power Usage Effectiveness) permet de comparer les différents centres. Plus le PUE est proche de 1 (rapport entre la consommation globale entre l’énergie consommée par les serveurs), plus le bâtiment est vertueux énergétiquement. Le Rock cible un PUE de 1,35. Il est de 2,1 pour le Netcenter de Vénissieux.

Les géants Facebook et Google installent désormais leurs propres centres dans le nord de l’Europe afin de profiter d’un refroidissement naturel. « Actuellement on gaspille énormément avec les data centers. Le problème majeur vient du surdimensionnement de matériel et de service » abonde Laurent Lefevre, chercheur à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique. Une fois intégralement en service, le Rock consommera au minimum cinq mégawatt, soit la consommation annuelle de près de 3 000 foyers. Côté politique, on tente de rassurer. La chaleur créée par les serveurs devrait être utilisée et écoulée dans le réseau urbain de la ville de Lyon.

Le débat ne devrait pas s’arrêter là. Selon l’entreprise Cisco, le monde comptera 50 milliards d’objets connectés en 2025 - au lieu de 15 aujourd’hui. Or l’usage que nous en faisons produit sans cesse des données. « Le data center est l’usine de notre siècle. Mais les utilisateurs ont trop peu de notions sur les données qu’ils produisent et sur leur localisation. Lorsqu'on prend une photo avec son smartphone et qu'on demande que cette photo soit stockée instantanément sur le cloud, transférée sur les réseaux sociaux, ou envoyée à une liste de contacts, très souvent on utilise un data center pour le transfert et le stockage », regrette Laurent Lefevre. Mi-octobre, la majorité parlementaire a adopté un amendement permettant aux datacenter de réduire par deux leur facture d’électricité. Le but : attirer davantage de centres sur le territoire national. Au risque d’aller à l’encontre d’une politique de sobriété énergétique.