C’est une branche moins connue de l’immense empire Mérieux. À côté de sa société phare bioMérieux, basée à Marcy-l’Etoile près de Lyon et devenue l’un des leaders mondiaux du diagnostic in vitro , l’Institut Mérieux gère depuis dix ans un portefeuille d’investissements dans le domaine de la santé et de la nutrition sous le nom de Mérieux Développement. Si cette branche, basée à Lyon, est moins connue, elle n’en demeure pas moins fort intéressante à observer.               

En se plongeant dans le dédale des opérations financières de Mérieux Développement, on découvre qu’elle a créé, le 29 mars 2013, une société nommée « MPL1 » au Luxembourg . Et dix jours plus tard, cette toute nouvelle structure entre au capital de Lavorel Medicare à hauteur de 10% du capital (2,2 millions d’euros d’investissement). Or cette filiale du groupe lyonnais Lavorel, implantée au Luxembourg, ne possède aucune activité dans le Grand-Duché.               

Immatriculation MPL1

Cette étrange transaction a titillé notre curiosité. Malheureusement, l’Institut Mérieux n’a pas répondu à nos questions [lire ci-dessous l'encadré En coulisses]. En octobre dernier déjà, le groupe de santé et d’hôtellerie Lavorel n’avait pas été plus disert alors que nous souhaitions l’interroger sur son goût avéré pour les plaisirs de la fiscalité douce et avantageuse du Grand-Duché, que nous avions révélés.

2,4 milliards d'euros de chiffre d'affaires

Tentons donc de comprendre par nous-mêmes. Mais tout d’abord, plantons le décor. À Lyon, la famille Mérieux est à la santé ce que Bocuse est à la cuisine. Une institution, doublée d’un solide héritage qui se perpétue de père en fils. L’Institut Mérieux a été fondé à Lyon, en 1897, par Marcel Mérieux, disciple de Louis Pasteur, qui va produire ses premiers vaccins et lancer l’entreprise. Trois générations de Mérieux vont lui succéder : Charles, puis Alain, fondateur de bioMérieux en 1963 et toujours président de l’Institut Mérieux à 80 ans, et enfin Alexandre, actuel PDG de bioMérieux. Alain et Alexandre, père et fils, détiennent 68% de la SAS Mérieux Alliance, la holding du groupe. Le reste du capital est détenu par la Fondation Christophe et Rodolphe Mérieux, une fondation familiale placée sous l’égide de l’Institut de France.

Devenu un géant mondial de la pharmacie, l’Institut Mérieux arbore une santé de fer. En 2018, bioMérieux (dont il est actionnaire majoritaire à 59%) affiche un chiffre d’affaires de 2,4 milliards d’euros (+ 10% sur un an) et emploie 11 200 personnes dans 150 pays. Alain Mérieux (avec sa famille) est classé au premier rang des plus grosses fortunes lyonnaises, la 16e en France, selon le classement 2018 du journal Challenges, avec environ 5,5 milliards d’euros. Un montant qui a triplé en cinq ans. Le fils, Alexandre, a été nommé PDG de bioMérieux en décembre 2017. Vice-président de l’Institut Mérieux et président de Mérieux Développement, il est l’héritier désigné.

Des alliés « prédateurs »

C’est en 2009 que l’Institut Mérieux décide de lancer son propre portefeuille d’investissements via Mérieux Développement. En moins de dix ans, trois véhicules d’investissement sont créés : Mérieux Participations 1, 2 et 3. En septembre 2018, Mérieux Développement avait déjà investi 200 millions d’euros auprès de 25 sociétés dans les domaines de la santé animale (entreprise Ceva en France) ou de la fibrillation cardiaque (Kalida Medical aux Etats-Unis), selon ses propres chiffres. Et l’entreprise n’entend pas en rester là.

Lancé en juillet 2018 avec Mérieux Equity Partners, Mérieux Participations 3 est le dernier né des véhicules d’investissement de Mérieux. Il a pour objectif de lever plus de 300 millions d’euros de fonds . Un résultat en voie d’être facilement atteint puisque, deux mois seulement après son inscription auprès de l’Autorité des marchés financiers (AMF), 200 millions d’euros avaient déjà été levés auprès de fonds familiaux « amis ». Car cette fois, Mérieux Développement Participations 3 joue collectif et se réjouit de compter à ses côtés des « souscripteurs prestigieux ». On y trouve, par exemple, la holding familiale Dassault (GIMD), mais aussi le Crédit Agricole Centre-Est, le Crédit Agricole Assurances et La Compagnie Financière La Luxembourgeoise.               

Certains des alliés de Mérieux Développement posent toutefois question. En 2014, Mérieux Participations 1 et 2 ont bénéficié d’un investissement de Sienna Capital à hauteur de 75 millions d’euros – en échange d’une prise de participation de 15% au capital de Mérieux Participations 1 et de 37,7% dans Mérieux Participations 2. Or ce fonds, basé là encore au Luxembourg, a des origines décriées. Il est la filiale du Groupe Bruxelles Lambert (GPL), l’empire du milliardaire belge Albert Frère décédé en décembre dernier. Celui-là même qui est l’un des « héros » du livre « Les prédateurs » (Editions du Cherche Midi, septembre 2018), co-signé par les journalistes d’investigation Denis Robert et Catherine Le Gall. Le titre renvoie aux « prédateurs de la finance » qui s’enrichissent aux dépens des Etats, notamment de la France lors de la vente du groupe de fast-food Quick.

Un spécialiste des montages fiscaux

On le voit, le Luxembourg n'est jamais éloigné de toutes ces transactions. Mais la création de MPL1 par Mérieux Développement marque une rupture. Elle semble en effet n’avoir été créée que pour prendre une participation dans une société, Lavorel Medicare, dans des conditions fiscales privilégiées. Rappelons le : contrairement au groupe Lavorel, la filiale Lavorel Medicare concentre ses investissements en Allemagne, en France (et un peu en Israël) mais ne possède pas d’activités au Luxembourg.

https://twitter.com/MediacitesLyon/status/1052470844981690368

Au sein de son conseil d’administration, on retrouve logiquement Jean-Claude et Stanislas Lavorel, père et fils – une autre famille dorée lyonnaise classée à la 220ème place des plus grandes fortunes françaises –, mais aussi François Valencony, directeur général de Mérieux Développement et président de Mérieux Equity Partners. Fait curieux, l’avocat luxembourgeois Michaël Dandois apparaît également. Le nom de ce fiscaliste commence à devenir familier aux lecteurs de Mediacités. C’est un habitué du démarchage auprès des grandes fortunes lyonnaises. On le trouve aussi au cœur des montages du promoteur de la Confluence Jean-Christophe Larose, notamment ceux menant jusqu’au Panama.

MPL1 actionnaire Lavorel Medicare

Une lecture attentive des bilans comptables des groupes Mérieux et Lavorel permet de constater que des flux financiers transitent par la société luxembourgeoise MPL1 de l’Institut Mérieux. En 2013, par exemple, Mérieux Participations, basée en France et en perte cette année-là, contracte « une créance avec une prise de participation » de 4,5 millions d’euros dans la toute jeune MPL1. La même année, MPL1 – société luxembourgeoise –, octroie un « prêt exceptionnel » de 7,5 millions d’euros à Lavorel Medicare. « Le but d’un prêt intra-groupe avec un créancier au Luxembourg est généralement de profiter d’une taxation luxembourgeoise plus légère sur le produit de l’intérêt grâce aux rescrits fiscaux », nous expliquait un expert en fiscalité, lors de notre enquête sur le groupe Lavorel.

Optimisation et discrétion

Dans les faits, il s’agit pour une entreprise de faire valoir à son profit, auprès de l’administration, ses interprétations de la loi fiscale. Le Luxembourg octroie des « rescrits fiscaux », c’est-à-dire des allégements d’impôts très profitables aux entreprises, comme l’a révélé le scandale LuxLeaks . En février 2019, la Commission spéciale du Parlement européen sur les délits financiers, la fraude et l’évasion fiscales (Tax3), dont la député verte Eva Joly est la vice-présidente (lire notre interview), indiquait que sept pays de l’UE, dont le Luxembourg, « présentent certaines caractéristiques d’un paradis fiscal et facilitent la planification agressive ».               

La famille Mérieux a-t-elle cherché à optimiser une partie de ses impôts en créant cette société au Luxembourg ? Le groupe Mérieux n’a pas jugé opportun de répondre à cette question simple et précise que nous lui avons adressée. Comme nous l’écrivions en juin dernier lors de notre enquête sur ces Lyonnais qui jouent avec le fisc français, en matière de paradis fiscaux, le silence est toujours d’or…

Le 6 mars 2019, nous avons adressé par mail une liste de questions aux services communication des entreprises Mérieux Développement et Mérieux Equity Partners, à destination d’Alexandre Mérieux et de François Valencony. Nous avons envoyé un mail de relance le 11 mars 2019. Le 25 mars, devant l'absence de réponse, nous avons contacté une dernière fois par téléphone le service communication de Mérieux Equity Partners… qui nous a assuré une réponse dans la journée. Nous l'attendons toujours.

Mathieu Martiniere
Basé à Lyon, cofondateur de We Report, un collectif européen de journalistes indépendants, Mathieu enquête pour des médias français et européens (Mediacités, Mediapart, Les Jours, La Cité...). Il a notamment travaillé sur l'affaire Barbarin et la pédophilie dans l'Eglise catholique française, travail qui a donné lieu à la publication d'un livre (Eglise, la mécanique du silence), ou encore sur l'agence policière Interpol avec un documentaire diffusé sur Arte (Interpol, une police sous influence ?), fruit de cinq ans d'enquête.