Des clients qui font la queue et l’ambassadrice de Suède en invitée d’honneur : le 10 septembre dernier, Ikea a ouvert les portes de son nouveau magasin à Vénissieux, sur le site de Parilly. A en croire Le Progrès, les 40 000 mètres carrés du vendeur de meubles suédois ont immédiatement été « pris d’assaut » par une foule impatiente de monter des étagères en kit. A quelques kilomètres de là, autre ambiance : le rideau tombe pour l’ancien Ikea Porte des Alpes, vidé entièrement le samedi 7 septembre. Dans les prochaines semaines, ce sera au tour du Leroy Merlin tout proche de migrer lui aussi vers Vénissieux.

Mais que les consommateurs se rassurent : d’ici à 2022, en lieu et place d’Ikea, un centre commercial tout nouveau, tout beau, baptisé « Yellow Pulse » sortira de terre. L’hypermarché mitoyen Auchan s’étendra sur ces futures surfaces, ainsi qu’une centaine de boutiques dont Kiabi ou Primark. Le magasin Leroy Merlin se transformera lui en galerie marchande, qui accueillera des enseignes comme Boulanger ou Zodio (magasins de déco). En tout, 54 059 mètres carrés pour « ce projet de nouvelle urbanité harmonieuse et festive, qui favorise la découverte et les rencontres », dixit son site internet. L’enquête publique, en mairies de Saint-Priest et de Bron, est en cours jusqu’au 2 octobre prochain.  

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Le projet Yellow Pulse du groupe Auchan. Image : @Arte Charpentier

« Ferme urbaine » sur le « roof top »

A la manœuvre, on trouve Ceetrus (ex-Immochan) , filiale immobilière du groupe Auchan et géant du secteur (524 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018 et plus de 7 milliards d’euros de patrimoine). « A travers le projet Yellow Pulse, Ceetrus signe sa propre transformation qui se traduit par une vision fédératrice, novatrice et contributive », écrit carrément le promoteur, qui n’y va pas avec le petit dos de la cuillère en matière de communication.       

C’est que le futur centre commercial de la Porte des Alpes se veut résolument moderne : panneaux photovoltaïques sur le toit, loisirs « familiaux ludo-pédagogiques », concerts, espace de co-working, garderie et même ferme urbaine sur le toit… Pardon : sur le « roof top ». Le tout enserré d’un nouveau parking de 2500 places en silo pour « mieux trouver sa place ». Et pour « mieux trouver » Yellow Pulse, deux bretelles seront créées sur l’A43 qui longe la zone. Le nombre d’entrées et de sorties passera ainsi de deux à cinq. Coût de l’ensemble du projet : 170 millions d’euros.

« Entre 3 et 7 millions d’euros »

Seulement voilà, ce que ne disent pas les présentations sur papier glacé, c’est que Ceetrus ne réglera pas la facture tout seul. Si les travaux relatifs aux bâtiments sont (logiquement) à sa charge, la Métropole sortira son chéquier pour les rénovations routières. Combien ? Question simple, réponse complexe…

D’après une délibération votée en septembre 2018 [voir ci-dessous], le chantier est évalué à 8,1 millions d’euros toutes taxes comprises et Ceetrus y participera à hauteur de 5,7 millions d’euros. Un chiffre que la filiale d’Auchan confirme auprès de Mediacités : elle versera à la Métropole de Lyon « une participation pour équipement public exceptionnel d’un montant de 5 756 160 euros, correspondant à la part des travaux d’accessibilité rendus nécessaires par le projet, objet de la demande de permis de construire en cours d’instruction ». Cette somme comprend une enveloppe de près de 480 000 euros que la collectivité redistribuera aux villes de Bron et de Saint-Priest pour financer l’éclairage public [lire plus bas]. Après une rapide soustraction, il en coûterait donc 2,8 millions d’euros (2 855 280 euros exactement) au Grand Lyon. Sauf que… 

> Délibération de la Métropole votée en septembre 2018

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Au service presse de la Métropole de Lyon, on avance des chiffres légèrement différents : ces travaux d’infrastructures s’élèveront à 9,4 millions d’euros et la participation de Ceetrus à 6,4 millions d’euros. Coût pour la collectivité : trois millions d’euros. Mais il ne s’agit que de la phase 1 de l’opération. Car il est prévu une phase 2 pour après 2022, qui concerne la zone située de l’autre côté du boulevard André Bouloche. A l’étude, elle n’est pas encore chiffrée comme on peut le lire dans une délibération votée par le Grand Lyon en décembre dernier.

> Délibération de la Métropole votée en décembre 2018

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Pour autant, le magazine de la Métropole semble vendre la mèche sur son site internet : le montant total des nouveaux accès routiers autour de Yellow Pulse s’élèverait à 15 millions d’euros, dont 10 millions d’euros à charge pour la collectivité ! Pas tout à fait la même addition que les 2,8 ou 3 millions annoncés précédemment… Recontacté par Mediacités, le Grand Lyon reconnaît que la facture sera un peu plus lourde que prévue : la phase 2, visant à construire des bureaux sur le boulevard Bouloche et « des loisirs marchands » est estimée à 4 675 000 euros. En tout, « entre 3 et 7 millions d’euros » seront dépensés par le contribuable pour l’opération de ripolinage du centre commercial la Porte des Alpes, reconnaît-on finalement rue du Lac. Pour la précision, il faudra donc attendre…

De « l’urbanisme négocié »

Michel Le Faou, le vice-président chargé de l’urbanisme, temporise : « Si la phase 1 des travaux est votée, la phase 2 n’est pas encore réalisable au PLU-H ». De fait, il faudra modifier le tout nouveau Plan local de l’urbanisme et de l’habitat, adopté en mai dernier. D’après l’élu, au vu des « mutations économiques » très rapides, la Métropole se réserve le temps de « prendre position (…) à la fin du prochain mandat ». C’est ce qu’on appelle, explique-t-il, « l’urbanisme négocié [sic], on ne va pas lâcher tous les droits d’un coup ». Surtout si on n’est plus aux affaires…

Reste que Michel Le Faou assume le choix d’aider financièrement Ceetrus pour les accès routiers : « Nous, notre volonté, c’est d’améliorer l’accessibilité du site non pas uniquement pour venir en aide au centre commercial. Autour, nous avons l’université Lyon-2, le parc technologique... ». Autant de lieux qui seront donc plus accessibles en voiture à la faveur du méga-projet d’Auchan. Mais à croire Michel Le Faou, tout ceci ira dans le sens de la « transition énergétique », vu qu’une partie du lieu sera re-végétalisée…

« Investir sur l’évolution du site, c’est quand même du ressort du propriétaire du terrain »

Pas de quoi convaincre le député LREM Yves Blein. Ce dernier n’a pas caché sa colère suite au déménagement d’Ikea sur sa circonscription de Vénissieux qu’il qualifie d’ « énorme bêtise » dans un post de son blog daté du 9 septembre dernier. « Pour les Vénissians et les Lyonnais du 8e arrondissement, c’est surtout une promesse de méga bouchons », s’agace-t-il. Interrogé par Mediacités sur le projet Yellow Pulse, l’élu se montre tout aussi sceptique : « La grande distribution n’est pas forcément le modèle d’avenir. Qu’ils aient l’ambition de reconvertir le site ? Pourquoi pas. Mais mettre de l’argent de la Métropole, je ne suis pas convaincu ».

« Il y a des investissements lourds qui ont été faits à cet endroit-là. Investir sur l’évolution du site, c’est quand même du ressort du propriétaire du terrain, poursuit-il. Je ne vois pas l’intérêt de remettre la main à la poche ! » Pourquoi ne l’a-t-il pas dit au moment du vote du Grand Lyon en septembre 2018 (Yves Blein ne siège plus à la Métropole depuis 2012 mais reste élu municipal à Feyzin) ? Réponse : « Ce sont des projets un peu au long cours qui exigent plusieurs délibérations qui définissent les investissements. Ça ne passe pas forcément par des instances officielles en tant que tel… Ce qui ne facilite pas les positions politiques ». Voire. La délibération numéro 2018-3030 [lire plus haut] reprend bien le détail du financement de l’opération.

Du côté de l’hôtel de ville de Saint-Priest, on se lave les mains du dossier. A Mediacités, le maire LR Gilles Gascon se borne à répondre que la « décision a été prise par la Métropole », et que sa «  commune paiera zéro centime là-dessus ». Faux !, lui rétorque Michel Le Faou. Selon le « Monsieur Urbanisme » du Grand Lyon, Bron et Saint-Priest débourseront 700 000 euros pour modifier l’éclairage du site. Elles se rembourseront en partie (477 600 euros) sur l’enveloppe que Ceetrus versera au Grand Lyon.

Commerçants blasés, élus coincés

Gilles Gascon souligne par ailleurs avoir signé une convention pour ne pas déséquilibrer l’offre commerciale du centre-ville avec les futures boutiques de Yellow Pulse. Claude Laval, président de l’Association des commerçants et artisans de Saint-Priest hausse les épaules : « Le commerce souffre ici depuis très longtemps. Aujourd’hui dans cette grande couronne lyonnaise, saturée de centres commerciaux, le centre-ville se vide de ses commerces. A Saint-Priest, il ne reste plus que des banques et des prestataires de services, un peu d’alimentaire. Les gens sont blasés ! »

Et les élus coincés, comme l’explique Rachel Linossier, chercheuse à l’Institut d’urbanisme de Lyon (université Lyon 2) : « Normalement, ce n’est pas à la collectivité de prendre en charge des investissements privés. Mais il y a toujours un chantage à l’emploi de la part des entreprises : "Si je n’obtiens pas satisfaction de votre part, je déménage à Villefranche !". On est aussi sur des questions de taxe sur les surfaces commerciales . On ne peut pas comprendre le choix de certains maires sans cette dimension économique ». Avec ses 54 059 mètres carrés de plancher, Yellow Pulse devrait ainsi rapporter 1,8 million d’euros par an à la Métropole. Un argument de poids quand il s’agit de négocier des accès routiers…      

« Pas sûr qu’il accepte de s’exprimer sur Auchan », nous avait prévenu son assistant. Mediacités a contacté le député Yves Blein après avoir repéré sa prise de position sur le déménagement d’Ikea. Or, il se trouve que le parlementaire a un lien de parenté avec la famille Mulliez détentrice du groupe Auchan, via son ancienne épouse, décédée, et, aujourd’hui, via son fils Robin. L’ancien socialiste a cependant tenu à nous donner son point de vue sur le dossier Yellow Pulse, en précisant qu’il n’avait personnellement aucun lien avec Auchan.