> De l'entrepôt de l'opérateur Lime peuplé d'intérimaires, à Vénissieux, aux locaux de fortune des juicers, ces auto-entrepreneurs précaires qui rechargent les deux-roues pendant la nuit, le photographe Antoine Merlet a suivi les petites mains qui s'activent, en coulisses, derrière la déferlante des trottinettes électriques.

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QUARTIER GENERAL • Cœur stratégique de la société, l’entrepôt de Lime est installé à Vénissieux. C’est ici que les nouvelles trottinettes sont livrées, par cargaisons de 200, puis dispersées peu à peu au sein de la flotte.  C’est aussi là que les trottinettes abîmées viennent se refaire une beauté. La société Lime, qui nous a autorisé à réaliser ce reportage, nous a en revanche demandé de ne pas prendre de photo en plan large de l’entrepôt. Une manière de ne pas donner trop d’informations à la concurrence, qui fait rage : quatre opérateurs se partagent aujourd’hui le marché, contre sept il y a encore quelques mois.

Premier à se lancer à Lyon en septembre 2018, au départ avec quelques centaines de véhicules, la startup californienne Lime, s’est imposée comme un des leaders du marché, face au suédois VOI, à l’américain Bird ou au français Dott. Selon différentes sources, l’agglomération comptait environ 5000 trottinettes opérationnelles cet été, dont près de la moitié de Lime. « On n'a pas atteint la taille maximale du marché. A chaque fois qu'on met une nouvelle trottinette, elle fait autant de kilomètres que les anciennes », affirme Antoine Bluy, le responsable de Lime Lyon. En un peu moins d’un an d’existence, la société revendique « 3 millions de trajets et 300 000 utilisateurs uniques ».

 

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LOGISTIQUE • Fred est chauffeur, « driver », dans la terminologie maison. Chaque jour les trottinettes sont chargées dans des camionnettes, par lots de soixante environ, pour être déposées dans les « hotspot », les points de dépôts savamment choisis par la société.

 

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RÉGLEMENTATION En matière de stationnement, la mairie de Lyon a tenté de remettre de l’ordre après le développement anarchique des débuts. En attendant une législation plus précise avec l’adoption de la loi Lom (« loi d'orientation des mobilités »), une charte de bonne conduite a été signée au printemps dernier avec les différentes entreprises du secteur, qui s’engagent notamment à retirer la majorité de leur flotte pendant la nuit et à stationner leurs trottinettes de façon à ne pas gêner les piétons. Le texte prévoit aussi l’interdiction du stationnement dans certaines zones de forte affluence, notamment dans la Presqu’île. Depuis septembre, les opérateurs doivent aussi s’acquitter d’une taxe d’occupation de l’espace public de 30 euros par an et par trottinette.

 

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TRAÇABILITÉ Lors de chaque dépôt, les trottinettes sont « flashées » pour être remises en service. Dans l’entreprise, le téléphone portable est l’un des principaux outils de travail. Selon Antoine Bluy, le responsable de Lime Lyon, la société n’enregistre aucune donnée personnelle relative aux clients (nom, âge, sexe…). Reste les données GPS, une mine d’information sur les usages des clients pour l’entreprise. Trajets, durée, zones fréquentées… autant d’informations précieuses pour Lime.

 

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AVIS DE RECHERCHE • En parallèle de leurs dépôts, les chauffeurs doivent aussi tenter de ramasser les trottinettes égarées, pour éviter les « pertes ». « C'est une des contraintes de notre métier, les trottinettes doivent être rechargées quasi tous les jours. Sinon elles meurent. Dès qu'il n'y a plus de batterie on perd le signal GPS et on a plus de mal à les récupérer », détaille Antoine Bluy.

Un travail de Sisyphe, d’autant que les opérateurs doivent compter avec un nombre important de dégradations et d’actes de malveillance. Mi-septembre, l’association Odysseus 3.1 a ainsi repêché 109 trottinettes dans le Rhône en seulement trois heures de plongée. Un phénomène observé aussi à Marseille ou à Paris, particulièrement problématique du fait du risque de pollution via le lithium présent dans la batterie.

 

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RATISSAGE • « On fait un tour le matin et un l'après-midi pour déposer les trottinettes », raconte Fred, le chauffeur. « Mais j’en récupère aussi en même temps : celles qui n’ont plus de batterie, qui sont abîmées… On clean la zone. »

 

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PRÉCAIRES Fred est intérimaire. Selon Antoine Bluy, responsable de Lime Lyon, « près de 150 personnes » travaillent chaque jour pour la société dans l’agglomération. Un chiffre qui recouvre des réalités très diverses. Le directeur est l’unique salarié permanent de l’entreprise. Les chauffeurs et mécaniciens du siège (une quarantaine en tout) sont employés en intérim, tandis que les « juicers » qui collectent et rechargent les trottinettes, sont auto-entrepreneurs.

 

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MECANO • Une fois les trottinettes ramenées au dépôt, elles passent au contrôle technique et subissent des réparations si besoin. Une dizaine de mécaniciens travaillent au sein de l’entrepôt. Selon Antoine Bluy, une trottinette neuve coûte environ 500 euros pièce. « C’est notre bien le plus précieux et le plus cher. On fera tout pour qu'elle dure le plus longtemps possible », assure-t-il.

 

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DIAGNOSTIC • Toute la journée, différents postes de mécaniciens se répartissent le travail selon la gravité des dommages. Pour certaines trottinettes, il suffit de resserrer quelques vis, changer une sonnette. D’autres nécessitent des interventions plus lourdes, sur la commande de frein, le boîtier de commande, le « skate » ou la batterie.

 

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ÉPIDÉMIE • Au printemps dernier, les opérateurs de trottinettes ont vu se multiplier des actes de vandalisme. Les QR codes, qui permettent de débloquer la trottinette avec son téléphone portable, ont particulièrement été visés, souvent en les taguant au marqueur pour les rendre inutilisables.  « On en avait près de 20 par jour au mois de mai », admet le responsable de Lime Lyon. 

 

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RECYCLAGE • Batteries, consommation électrique, durée de vie… L’impact environnemental des trottinettes en libre-service fait l’objet d’un vif débat. Pour redorer son image, Lime doit montrer patte blanche. « Seule la partie non réparable va être mise au recyclage, le reste est réutilisé sur d’autres trottinettes. On recycle 78% de la batterie, 95% pour les autres pièces », affirme Antoine Bluy.

 

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ESPÉRANCE DE VIE • La durée de vie des trottinettes est un sujet sensible. « Notre intérêt c'est que ça soit le plus long possible. Cette durée dépend des villes, des saisons... On a parlé de 28 jours dans la presse. Mais ça évolue sans cesse. On fait des progrès techniques pour identifier les trottinettes qui ont un souci, on est meilleurs en pièces détachées, en maintenance… Aujourd'hui ce chiffre est de plusieurs mois », assure Antoine Bluy. Dans l’entrepôt, le responsable de Lime montre les statistiques d’une trottinette après deux mois de service : 353 trajets et 450 milles (plus de 700 kilomètres). 

 

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TROIS-HUIT • Au dépôt de Lime, trois équipes de chauffeurs et trois équipes de mécaniciens se succèdent en permanence, « sept jours sur sept quasiment 24h/24 », selon la direction. Tous sont intérimaires.

 

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RECHARGE • La nuit tombée, place aux juicers, qui collectent et rechargent les trottinettes. Ils ont deux heures, entre 22 heures et minuit pour ramasser un quota de véhicules, les recharger pendant la nuit et les remettre en place entre 5 heures et 7 heures le lendemain. En début de soirée, chacun adopte une stratégie pour en récupérer le plus en un moins de temps possible. Ils guettent l’apparition des trottinettes sur l’application Lime.                    

Mohamed est juicer depuis quatre mois. « Ici, la Guillotière, c'est mon terrain. Tu as la place Bellecour, Confluence et son centre commercial, la gare de Perrache. C'est des endroits qui bougent, dit-il. A 22 heures, tu as pas mal de trottinettes qui s'affichent. Le long des quais aussi. Je sais que j'arrive à en récupérer au moins une dizaine assez facilement. Ensuite je commence à checker la carte vraiment, et à bouger un peu », raconte le jeune homme.   

 

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COURSE CONTRE LA MONTRE • Aussitôt les petits points apparus sur la carte de son téléphone, la chasse commence. En moins de deux heures, Mohamed doit localiser et collecter 30 trottinettes. Les juicers ont des plafonds de ramassage imposés par Lime. « On commence à dix, puis vingt-cinq ou trente. On peut monter à 50 en négociant avec la société », précise Mohamed.

 

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TARIFS • Chaque trottinette collectée et chargée est payée 5 euros, 3 euros si le juicer se contente de la ramener à l'entrepôt de Vénissieux. Dans les premiers mois après l’arrivée de Lime, plus une trottinette était loin du centre-ville, plus la rémunération était élevée (jusqu’à 20 euros). Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Lime garde la main sur les tarifs en vigueur et peut les modifier selon ses intérêts.

Pour Mohamed « l’appât du gain » est réel. « Dix trottinettes c'est 50 euros, et tu peux les ramasser en quinze minutes. Le matin tu les déploies entre 5 et 7 heures en quinze minutes aussi. Donc tu peux rapidement te faire un petit salaire correct », calcule-t-il. « Même en retirant l'essence, le local, la camionnette, l’assurance, ça va. Par jour, je suis à près de 20 euros d'essence ». Mohamed estime cependant que son activité est rentable grâce à l’Acre, une exonération partielle de cotisations sociales dont il bénéficie en tant qu’ancien demandeur d’emploi : il ne paie que 5% de cotisations sur son chiffre d’affaires, contre 23% normalement. « Sans ça, ça ne vaudrait pas le coup », lâche-t-il.

 

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AMPLITUDE • Juicer la nuit, Mohamed travaille la journée… chez Lime, où il est chauffeur depuis six mois. Salarié en intérim de 9 heures à 17 heures, il collecte les trottinettes de 22 heures à minuit et les place en ville de 5 heures à 7 heures du matin. Soit près de 12 heures de travail par jour. Jamais plus de cinq heures sans travailler. « Ouais, je fais des grosses journées, mais j'ai l'habitude depuis mes 18 ans d'enchaîner deux ou trois boulots en même temps. Je ne dors pas beaucoup mais ça me va comme ça », résume-t-il.

 

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INDÉPENDANTS Ils seraient environ 80 juicers à travailler pour Lime à Lyon chaque soir, en tant qu’auto-entrepreneurs. Un statut précaire, fortement contesté, comme pour les plateformes Uber ou Deliveroo. Face à ces critiques, Lime a annoncé récemment qu’elle allait cesser de faire appel aux auto-entrepreneurs à Paris… Mais pas dans les autres villes pour le moment.

 

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COLLOCATION • Un peu avant minuit, les trottinettes sont ramenées dans un petit entrepôt : 120 mètres carrés loués conjointement par quatre juicers, qui se sont associés pour réduire leurs frais. Le local partagé avec le petit frère de Mohamed, qui ramasse chaque soir 50 trottinettes, et deux autres juicers. « C’est ma femme qui a poussé pour que je loue un local, rigole Mohamed, quinze trottinettes dans un appartement, ça prend de la place ! ».

 

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FACTURES • Les quatre associés ont négocié un forfait d’électricité avec leur bail. Ils déboursent chaque mois environ 400 euros pour la consommation des chargeurs.

 

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MANUTENTION • Chaque trottinette pèse 12,5 kilos. A la fin de la soirée, chaque juicer aura porté plusieurs centaines de kilos à bout de bras. Un travail éprouvant.

 

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PROFESSIONNALISATION • Le local voisin dans l’entrepôt est également utilisé par des juicers. Alors que les premiers travailleurs du secteur chargeaient au départ les trottinettes chez eux ou même dans des camionnettes via des groupes électrogènes, le volume nécessaire pour se dégager un salaire les incite progressivement à investir dans des locaux et du matériel. Dans les deux hangars mitoyens, jusqu’à 200 trottinettes peuvent être rechargées certains soirs.

 

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BRICOLAGE • Certains font venir un électricien pour s’assurer du bon fonctionnement des chargeurs. Pour d’autres l’installation est plus artisanale.

 

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RECONVERSION • L’un des juicers rencontré affirme avoir quitté son CDI à Marseille pour venir travailler pour Lime à Lyon. Un autre revendique un chiffre d’affaires brut de près de 6000 euros par mois : une performance exceptionnelle, car réalisée au prix de centaines d’heures de travail et avec un quota de 50 trottinettes par jour, soit beaucoup plus que la plupart de ses confrères.

 

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PROVISOIRE • Chez Lime, la plupart des travailleurs considèrent leur activité comme un travail d’appoint ou temporaire, le temps de terminer ses études, de retrouver un contrat plus stable ou d'économiser pour financer un projet professionnel. C’est le cas de Mohamed : « J'essaie surtout de mettre de l'argent de côté, pour d’autres projets. Je ne me vois pas faire ça pendant des années et des années. Je pense que mon corps lâchera avant. C'est un rythme assez élevé. Le matin se lever pour les déposer, c'est dur. Je pense le faire encore un an et stop ».

 

Ce reportage (photos et interviews) a été réalisé par le photographe indépendant Antoine Merlet. Au mois d'août la société Lime, habituellement assez discrète sur ses activités, l'a autorisé à visiter son siège local, installé à Vénissieux.