«Un acte de censure caractérisé. » La lettre adressée, cette semaine, à Florence Verney-Carron, vice-présidente de la région Auvergne-Rhône-Alpes chargée de la Culture, n’y va pas par quatre chemins. Mediacités se l’est procurée. Ses signataires, les membres du comité de lecture de la commission d’aide au documentaire – des professionnels du cinéma, producteurs et réalisateurs, au nombre de cinq – dénoncent le retrait, exigé par la Région, d’un film qui candidatait à une aide régionale. Et pas n’importe quel film ! Intitulé « De Gérard à M. Collomb : itinéraire d’un baron », ce documentaire de Sylvie Perrin et Raphaël Ruffier-Fossoul (par ailleurs rédacteur en chef du magazine Lyon Capitale) retrace les trois mandats du maire de Lyon. Il sera diffusé lundi prochain, le 18 novembre, sur France 3 Rhône-Alpes.

Le 28 octobre dernier, comme trois fois dans l’année, le comité se réunit. Son rôle : passer en revue les projets de documentaires qui espèrent obtenir un financement régional, jauger leur intérêt artistique et leur viabilité économique, et émettre pour chacun d’entre eux un avis sur l’attribution ou non de subsides de la collectivité. Charge ensuite aux élus – qui suivent toujours les préconisations des experts – de voter les crédits. Parmi les films de la liste, celui sur Gérard Collomb. Comme de coutume, les membres du comité avaient reçu à l’avance son dossier pour préparer leur réunion. Surprise, le jour J, le documentaire politique n’est plus à l’ordre du jour. Décision des services, avancent les représentants de la Région devant le comité. Motif invoqué : « Le principe de précaution » (sic) à l’approche des élections locales de mars 2020.

« Il ne relève pas de la région d’apprécier ou pas l’opportunité de faire un film »

« Cela n’arrive jamais. Jamais », s’offusque une productrice, qui souhaite conserver l’anonymat. « Cette décision qui nous a été imposée est assimilable à un acte de censure caractérisé car il ne relève pas de la Région d’apprécier ou pas l’opportunité de faire un film sur une personnalité politique locale et encore moins sa légalité », cingle la lettre du comité, envoyée en copie au cabinet de Laurent Wauquiez, président LR de la collectivité. « Au vu de la gravité des faits, nous demandons que ce projet soit étudié lors de la prochaine commission », réclame-t-elle.

« C’est une première, n’en revient toujours pas Cyrille Perez, producteur délégué de 13 Productions, la société marseillaise qui porte le documentaire. Notre film pouvait très bien ne pas être financé. Mais c’était aux experts d’en décider sur la base de la qualité de son écriture, pas aux services de la région. » Le producteur espérait décrocher entre 15 000 et 25 000 euros pour un projet dont le coût total s’élève entre 130 000 et 150 000 euros. Le film a par ailleurs reçu le soutien du Centre national du cinéma (CNC) et de la Procirep (société de producteurs de cinéma et de télévision).

Pour Aubry, aucun souci

Ce récit des années Collomb que Mediacités a pu visionner en avant-première s’inscrit dans une série de documentaires de 13 Productions : Jean-Claude Gaudin à Marseille, Alain Juppé à Bordeaux et Martine Aubry à Lille. Pour ce dernier film, la région Hauts-de-France, présidée par l’ex-LR Xavier Bertrand, participe au financement. Sans difficulté.

Sollicitée pendant plus d’une quinzaine de jours par 13 Productions, la Région a daigné se justifier par mail. Elle argue que « le financement par une collectivité d’un documentaire, pendant le délai légal de la période électorale, à charge ou à décharge de l’un des candidats, constituerait une dépense électorale illégale ». Une justification irrecevable pour Cyrille Perez : « La collectivité régionale n’est nullement concernée par l’élection municipale ». La candidature de son premier vice-président Etienne Blanc, qui brigue pour Les Républicains l’hôtel de ville de Lyon, n’est d’ailleurs pas une seule fois évoquée dans le film.

L’argument de la « dépense électorale illégale » ne tient pas. Certes, depuis le 1er septembre dernier, la communication municipale doit respecter certaines règles pré-électorales. Mais celle-ci concerne les supports de diffusion des collectivités (journaux institutionnels, sites des mairies, etc.), pas une œuvre de création comme un documentaire.    

« C’est particulièrement dangereux pour la démocratie »

Contacté par Mediacités, le cabinet de Laurent Wauquiez nous a adressé la réponse déjà formulée à 13 Productions. « La présentation désavantageuse de l’action du maire de Lyon pourrait être considérée, par le juge électoral, comme la fourniture illégale de moyens à un autre candidat à la mairie de Lyon », écrit-il notamment. En clair, la Région redoutait que Gérard Collomb lui fasse le reproche de financer un film en sa défaveur. Un procès d’intention : le film est loin d'être un pamphlet – même l’ennemi juré David Kimelfeld, interrogé par les réalisateurs, se montre bien peu incisif avec le baron. Et le documentaire égrène, au fil des 52 minutes, les grandes réalisations du maire (les berges, Confluences, les tours de la Part-Dieu…).    

Faut-il voir dans la décision de la Région une motivation politique ? Aucune consigne de la part d’un élu, assure, dans sa réponse à 13 Productions, la collectivité. La décision serait purement juridique et ne relèverait que de la direction de la Culture. « Si c’est le cas, c’est particulièrement dangereux pour la démocratie de laisser les services décider quel documentaire a le droit ou non d’exister », souligne Cyrille Perez. Sa société prépare une réponse à la Région avec l’aide d’un avocat.

Cette affaire rappelle celle du film produit par le journaliste Denis Robert sur la ville de Cogolin (Var), détenue depuis 2014 par le Front national [lire cet article de Télérama]. Le financement de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur lui avait été refusé par les élus parce que jugé « trop politique », alors qu’il avait reçu un avis favorable du comité d’experts. Dans les Pays-de-la-Loire, c’est un documentaire sur Notre-Dame-des-Landes qui a été écarté, l’an dernier, par les conseillers régionaux. De mémoire de plusieurs professionnels du secteur, c’est la première fois qu’un tel scénario se produit en Auvergne-Rhône-Alpes.