«Depuis dix ans, personne ne prend ses responsabilités. On se sent usés, impuissants. » Attablée à la terrasse d’un café du centre de Lyon, Blandine Cherière a bien du mal à cacher son dépit. Depuis 2009, la jeune femme et d’autres membres de l’Eglise catholique locale dénoncent les agissements d’un prêtre du diocèse de Lyon, le père F.*, affecté dans différentes paroisses de l’agglomération ces dernières années. Comme elle, plusieurs anciens paroissiens ou salariés du diocèse pointent les « dérives » de ce prêtre, qu’ils accusent d’abus spirituels, d’abus de pouvoir ou de harcèlement moral. Ces faits, remontant pour l'essentiel aux années 2008-2010, font actuellement l’objet d’une enquête préliminaire du parquet de Lyon, ainsi que d’une enquête canonique menée par le diocèse de Lyon, selon les informations de Mediacités.

Les plaignants décrivent un processus complexe de mise sous emprise qui a connu son paroxysme en 2009 avec la tentative de suicide d’un jeune homme accompagné spirituellement par le clerc. Contacté par Mediacités, le prêtre en question conteste l’intégralité des accusations dont il fait l’objet et déplore des « calomnies », tout en admettant que le dossier n'a « pas été bien géré » par le diocèse. Il affirme par ailleurs avoir découvert les accusations à son encontre seulement cet été. 

Un signalement dix ans après les faits

Alertés dès 2009, les responsables du diocèse de Lyon, dont le cardinal Barbarin, n’ont pas réagi, se contentant de muter le prêtre dans une autre paroisse. Ce n’est qu’après avoir été relancé ces derniers mois par les plaignants que l’évêché a finalement ouvert une enquête canonique en septembre et signalé les faits au parquet de Lyon mi-novembre. Un signalement envoyé quelques semaines après que les plaignants ont eux-mêmes écrit au procureur de la République de Lyon mi-octobre.

Au mépris de la confidentialité des échanges, le diocèse de Lyon a cru bon de transmettre cet été certains courriers des plaignants au prêtre mis en cause. Une « trahison », estime Blandine Cherière. Suite à la réception des courriers, l’avocat du père F. a menacé les plaignants de poursuites en dénonciation calomnieuse. Cette affaire illustre à nouveau les difficultés du diocèse de Lyon à prendre en compte la parole de possibles victimes qui l'alertent. Elle survient alors que le procès en appel du cardinal Barbarin, condamné en mars dernier à six mois de prison avec sursis pour « non-dénonciation d’agression sexuelle sur mineurs », doit se tenir ce jeudi 28 novembre.

Visions et comportements mystiques

Tout commence en 2007. A l’époque, le père F. se trouve à la tête d’une paroisse de l’Est lyonnais. La paroisse est dynamique, marquée par un fort engagement des jeunes catholiques. Une émulation qui ravit les responsables du diocèse de Lyon, en tête desquels le cardinal Barbarin, admiratif de l’action du père F. Mais les choses se seraient gâtées à la suite d’un pèlerinage à Paray-le-Monial (Saône-et-Loire), raconte Peggy Faure, alors salariée de la paroisse. A cette occasion, le prêtre et une autre salariée de la paroisse seraient entrés dans un « délire mystique », estime-t-elle. « Ils auraient eu une vision, dit-elle. Le père F. faisait des prophéties, il ne tenait plus debout, comme s’il était dans une sorte de transe. A partir de cet “événement”, comme ils l’ont appelé, ils se sont imaginé une mission portant sur la vocation des jeunes. »

Dans les mois qui suivent, le prêtre multiplie les accompagnements spirituels (un suivi personnel visant à l’approfondissement de la foi). Avec une obsession : que certains jeunes embrassent une carrière ecclésiastique, comme prêtre ou religieuse. Blandine Cherière, alors âgée de 18 ans, en fait partie. Elle affirme avoir été victime d’un « abus spirituel ». La trentenaire, aujourd’hui médecin, décrit « des gestes déplacés » du prêtre lors de ses rendez-vous mensuels. « Il me prenait dans ses bras, me disait que j’étais spéciale. Il m’incitait à me méfier de mes parents, comme s’il voulait m’isoler du reste du monde », raconte-t-elle. Une attitude a minima « inappropriée » pour un prêtre, estime-t-elle.

Tentative de suicide

Les témoins évoquent surtout la situation d’un homme de 19 ans entré en 2008 dans la paroisse en « service ecclésial jeune ». Cette sorte de service civique catholique peut constituer une première étape en vue d’une future prêtrise. A la demande du père F., le jeune homme emménage dans la maison paroissiale. Peu à peu, une forme d’emprise se serait mise en place, estiment les témoins, coupant le jeune homme de sa famille. « Le père F. avait “vu” que ce jeune allait devenir prêtre. Il fallait faire coller la réalité à cette vision », analyse Peggy Faure. Le prêtre aurait exercé une forte pression morale sur le jeune homme pour qu’il entre en première année de propédeutique, aussi appelée « année de discernement », la première étape avant l’entrée au séminaire.

Le dossier du jeune homme ayant été refusé, celui-ci aurait alors été brutalement « lâché » par le père F., qui l’aurait rendu coupable de son échec, le poussant à déménager rapidement. Isolé, le jeune homme tente de se pendre en septembre 2009, dans la cure de la paroisse, mais finit par contacter in extremis le père F. et la salariée de la paroisse mentionnée plus haut. Tous deux auraient alors veillé sur lui pendant plusieurs jours, sans appeler sa famille ou le conduire à l’hôpital, se contentant de solliciter un paroissien médecin retraité. Le jeune homme ne sera finalement pris en charge en psychiatrie que quatre jours après sa tentative de suicide et restera hospitalisé trois mois.

Encore très fragile dix ans après les faits, l’homme n’a pas souhaité s’exprimer. Mais il soutient les démarches entamées par Blandine Cherière et Peggy Faure, qui ont repris contact avec lui récemment. « Ils se sentait très seul », expliquent-t-elles. L’épisode l’a fragilisé sur le plan psychologique et a beaucoup nui à ses études et à son orientation professionnelle, racontent-elles.

Interrogé par Mediacités, le père F. se dit « estomaqué » par ces accusations. Mais il n’a pas souhaité entrer dans le détail du dossier, souhaitant attendre les conclusions de l’enquête canonique en cours. « Ce que je peux vous dire, précise-t-il tout de même, c’est que je n'ai eu vent que cet été des accusations tenues dans mon dos depuis dix ans. Ce sont des éléments très graves. On ne peut pas refaire l’histoire après coup. Les motifs évoqués par ce jeune à l’époque ne sont pas du tout ceux présentés aujourd’hui. » Selon le prêtre, les accusations d’abus spirituels ou d’abus de pouvoir sont également infondés. « Qu’il puisse y avoir des conflits dans une paroisse, cela arrive. Il peut y avoir des maladresses, mais rien qui ne justifie tout ça, assure-t-il. J’ai l’impression qu’on cherche à me désigner comme bouc-émissaire pour régler des comptes avec l’institution ou des problèmes personnels. »

Muté dans une autre paroisse

A la suite de cette tentative de suicide, Blandine Cherière cesse son accompagnement spirituel. Peggy Faure, elle, écrit quelques semaines plus tard aux cadres du diocèse (vicaire général, DRH…) pour signaler les faits. Une collègue salariée contacte aussi un cadre du diocèse. « J’avais alors confiance dans l’Eglise, se souvient Peggy Faure. Mais ils ont résumé l’affaire à un simple problème de communication. » Le père F. sera simplement muté l'été suivant dans une autre paroisse de l’agglomération lyonnaise, alors qu’il ne devait partir qu’un an plus tard.

Quelques semaines après la tentative de suicide, Peggy Faure se place en arrêt maladie « pour se libérer de l’emprise » du père F., dit-elle. Elle ne pourra pas revenir à son poste, les clefs de la paroisse lui ayant été retirées. Elle dit avoir été exclue peu à peu des activités de la paroisse. Peggy Faure, ainsi qu’une autre salariée de la paroisse, se voient finalement proposer une rupture conventionnelle et quittent leurs postes. Dans la foulée, elle trouve un emploi dans l’enseignement catholique mais son contrat est annulé la veille de la signature « à la demande du diocèse », affirme-t-elle, convaincue qu’elle paie ainsi ses prises de position vis-à-vis d’un prêtre bien vu par sa hiérarchie.

Les années suivantes, plusieurs hauts responsables de l’Eglise catholique sont alertés des faits de 2009. En 2010, un courrier est adressé au nonce apostolique – l’ambassadeur du Vatican en France – Luigi Ventura . Une copie est adressée à la Conférence des évêques de France (CEF) et à deux « ministères » du Vatican. Un seul répondra… pour renvoyer la balle vers l’évêque de Lyon. En 2016, Blandine Cherière écrit au cardinal Barbarin. Alors en pleine tempête Preynat, l’archevêque de Lyon prend le temps de la recevoir et de revenir sur la façon dont le diocèse a géré les suites de la tentative de suicide. « Il m’a dit que le père F. avait été envoyé trente jours en retraite spirituelle chez les Ignatiens, se souvient la jeune femme, mais qu’il faisait confiance à ce prêtre. Je suis sortie effarée de ce rendez-vous. »                             

Cette "mise au vert", suivie d'une mutation, n'est pas sans rappeler la stratégie d’éloignement régulièrement prisée des diocèses, notamment pour traiter les cas de prêtres accusés d’agressions sexuelles, comme l’ont démontré de multiples enquêtes.

Le prêtre suspendu « par mesure de prudence »

A partir de 2018, les plaignants reprennent contact avec le diocèse de Lyon. Condamné en première instance pour non-dénonciation dans l’affaire Preynat, le cardinal Barbarin n’est plus aux commandes. Après un premier échange avec Mgr Gobilliard, évêque auxiliaire de Lyon, quatre personnes dont Blandine Cherière et Peggy Faure sont finalement reçues en juillet 2019 par Mgr Yves Baumgarten, vicaire général qui assure l’intérim. Là encore, le prélat estime que le dossier est clos.

Un mois auparavant, en juin 2019, les plaignants ont écrit aux Foyers de Charité, une communauté animant des retraites spirituelles auxquelles participe le père F. En réponse, l’association fait savoir qu’elle a décidé de « suspendre toute collaboration » avec le prêtre « par mesure de prudence » et invite les plaignants à contacter la cellule de lutte contre les dérives sectaires au sein de la CEF, ce qui est fait dans la foulée. Sollicités par Mediacités, les Foyers de Charité nous ont renvoyés vers le diocèse de Lyon. La Conférence des évêques de France n’avait pas répondu au moment de la publication.

Le cas du père F. a-t-il été pris au sérieux par le diocèse de Lyon ? « Au sujet du dossier que vous évoquez, les autorités diocésaines l’avaient traité à l’époque, estime Mgr Yves Baumgarten. Des plaintes ont été réitérées par la suite. Au printemps dernier, une enquête interne a été faite et toutes les personnes concernées ont été reçues et entendues. Elle a conclu que les éléments rapportés ne permettent pas de retenir des accusations d’abus ou d’emprise psychologique. » Et le vicaire général de conclure : « Les plaignants n’étant pas satisfaits, Mgr Dubost a ouvert une enquête canonique. Une décision sera prise au regard de ses conclusions prochaines. »                      

Toujours est-il que même le père F. admet lui-même que le dossier a été « mal géré » par le diocèse. Il affirme n’avoir jamais été sollicité par sa hiérarchie depuis dix ans, mais avoir « rendu compte » de son action à ses supérieurs après la tentative de suicide de 2009. Selon lui, l’Eglise aurait dû faire la lumière sur ce dossier dès le début. « Il a sûrement manqué quelque chose à l’époque. La gestion du diocèse a pu donner le sentiment que l’affaire n’avait pas été traitée à sa juste mesure », regrette-t-il, tout en espérant que l’enquête canonique permettra « de démêler les fils ».

Les courriers des plaignants transmis au prêtre

De fait, la réaction du diocèse de Lyon interroge : ses responsables ont transmis à l’été 2019 deux courriers de Blandine Cherière au père F. Alors même que ces lettres avaient été adressées au cardinal Barbarin en 2016 et à la CEF en 2019 et n’avaient pas vocation à être divulguées. Résultat : en juillet 2019, l’avocat du prêtre, maître Jean-François Barre, a écrit un courrier en forme de mise en garde à Blandine Cherière évoquant de possibles poursuites pour « dénonciation calomnieuses », tout en invitant la plaignante à un dialogue avec le prêtre pour « discuter sereinement » des faits évoqués par la jeune femme. « J’ai un sentiment de trahison, bouillonne Blandine Cherière. C’est un manque de professionnalisme énorme ! »

Auprès de Mediacités, le père F. confirme que ces courriers lui ont été transmis par le diocèse, à sa demande : « J’avais besoin de savoir de quoi on m’accusait pour pouvoir me défendre », justifie-t-il. « J’ai fait deux tentatives de médiation, en proposant à ces personnes d’en discuter. Elles ont refusé. On ne peut pas dire tout et n’importe quoi sans preuve. Il s’agit de calomnies et de rumeurs. Je me sens harcelé et je ne comprends pas les raisons d’un tel acharnement », précise-t-il.

L’épisode interpelle Edmond-Claude Frety, l’avocat des plaignants. « Depuis dix ans, huit personnes ont fait la démarche d’aller voir le diocèse pour exposer des dysfonctionnements. Résultat : le diocèse balance leurs courriers au prêtre concerné, pointe-t-il. On a un accueil qui donne tout sauf confiance. La réponse du diocèse n’est pas adaptée. Ils mettent en danger les témoins qui se retrouvent avec une menace de plainte, alors que leur démarche n’était pas judiciaire au départ. »

Edmond-Claude Frety déplore l’ouverture très tardive d'une enquête canonique, près de dix ans après les premières alertes, mais aussi l’utilisation d’une « simple procédure disciplinaire, sans moyens d’investigation ». « On ne demande pas à l’Eglise de mener l’enquête à la place du parquet. Des faits aussi graves auraient dû être signalés à la justice depuis longtemps », indique l’avocat, qui évoque une « parodie de justice ». Devant l’inertie du diocèse, les plaignants ont adressé mi-octobre un courrier au procureur de la République de Lyon, s’interrogeant sur un possible abus de situation de faiblesse. Suivis par le diocèse de Lyon, qui a également signalé les faits au parquet… le 13 novembre 2019. Une décision bien tardive, qui semble n’avoir été prise qu’en réaction aux multiples relances des plaignants. Le parquet de Lyon indique que l'enquête préliminaire a été confiée à la police judiciaire du Rhône. 

Grand ménage au diocèse de Lyon 

L’affaire intervient dans un contexte de reprise en main d’un diocèse de Lyon traumatisé par l’affaire Barbarin. Depuis le retrait du cardinal, ses successeurs Mgr Baumgarten puis Mgr Dubost tentent en effet de « faire le ménage » dans les affaires de l’évêché, selon l'expression d'un cadre du diocèse. Deux cas, portant sur des violences sexuelles, ont fait l’objet d’un signalement à la justice, comme le mentionnait récemment France Info. Comme le reste de l’Eglise française, le diocèse de Lyon s’est aussi plongé dans ses archives pour signaler les cas problématiques à la Commission indépendantes sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) présidée par l’ancien magistrat Jean-Marc Sauvé. Selon nos informations, plusieurs dizaines de cas remontant jusqu’aux années 1950 et concernant des prêtres aujourd’hui décédés ont ainsi été transmis à la commission par le diocèse de Lyon. L’Eglise lyonnaise affiche aujourd’hui son volontarisme et sa politique de « tolérance zéro », mais le chemin reste encore long avant que la lumière soit faite sur l’ensemble des dossiers.

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).