Il parcourt l’assistance. Une poignée de main et un « bonjour » à chacun, assortis d’un reniflement. La démarche est assurée, mais sa tête disparaît toujours plus entre ses épaules. Puis il s’installe derrière le pupitre sous les dorures et tentures rouges du premier étage de l’hôtel de ville. Ce mercredi 22 janvier 2020, Gérard Collomb présente ses vœux à la presse. Vingt minutes d’un discours sans souffle. Entouré de ses grognards (les adjoints Richard Brumm, Jean-Yves Sécheresse, Alain Giordano…) et flanqué de son nouveau poulain Yann Cucherat [lire plus bas], le premier édile au pouvoir depuis dix-neuf ans empile les poncifs du collombisme : « L’attractivité », « le rayonnement de Lyon », « l’ouverture internationale ». Pour tenter de rester en phase avec l’air du temps, il s’attarde sur le dernier en date : « L’alliance de l’économie et de l’écologie ».

Ce jour-là, sa main gauche tremble peu. Pas comme la semaine précédente, lors de son grand oral devant la fédération départementale du BTP. À plusieurs reprises, le "septuagémaire" calme ses tremblements en croisant les doigts. Devant les professionnels du béton, il ressort son nouveau mantra (« l’alliance entre l’économie et l’écologie ») pour mieux brocarder « la contrainte écologique » qu’incarneraient les candidats d’EELV, devenus ses plus sérieux adversaires.

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Le 22 janvier 2020, cérémonie des vœux à la presse du maire de Lyon. Photo : NB/Mediacités.

Gérard Collomb, 73 ans en juin prochain, est en campagne. Une dernière fois. Après plus d’une centaine d’années de mandat cumulées selon le décompte de Mediacités [lire notre enquête : « Cumul des mandats : le hit-parade des dinosaures du Rhône »], celui qui a concouru à son premier scrutin sous Georges Pompidou (c’était, sans succès, aux municipales de Sainte-Foy-lès-Lyon de 1971) brigue la présidence de la Métropole de Lyon. Un poste créé par et pour lui.                  

En 2015, avec la complicité de l’ancien président du Rhône Michel Mercier, il fusionne le département et la communauté urbaine sur le territoire de celle-ci. Naît un super Grand Lyon, doté de compétences stratégiques (transports, RSA, habitat, urbanisme, développement économique, environnement, collèges, insertion, aide sociale à l’enfance…), d’un budget de plus de trois milliards d’euros et - c’est une exception en France - d’une élection au suffrage universel.   

Monarque accroché au pouvoir

Si l'hôtel de ville en a conservé l’apparence, la réalité du pouvoir local a migré rue du Lac, au siège de la Métropole. Mais elle a échappé au baron Collomb, obligé de céder son trône métropolitain lors de son départ au ministère de l’Intérieur. Redevenu « simple » maire de Lyon à son retour, Gérard Collomb ne peut s'y ré-installer aujourd'hui qu'en passant par les urnes, lors d’une élection très hasardeuse.

Aux incertitudes du nouveau mode de scrutin (les Grand Lyonnais voteront dans 14 circonscriptions créées pour l’occasion), s’ajoute une ambiance de fin de règne marquée par les divisions, les trahisons et son lot de bourdes. L’image du monarque incapable de quitter le pouvoir, le souvenir d’un ministre tape-dur durant son passage place Beauvau, les affaires ou encore les crispations provoquées par sa femme Caroline quand elle était à la tête de La République en marche (LREM) du Rhône, plombent sa campagne. Qu’importe ! Sondage après sondage, le maire de Lyon reste le favori de la course métropolitaine. D’une courte tête toutefois, avec des intentions de vote autour de 25%. En 2014, aux élections municipales, il recueillait plus de 35% des suffrages au premier tour.            

Incontestablement, l’ex-numéro 2 du gouvernement bénéficie de sa notoriété. Face à ses adversaires François-Noël Buffet (LR), Andrea Kotarac (RN), Bruno Bernard (EELV), Renaud Payre (« Gauche unie ») ou même son ancien dauphin David Kimelfeld, pourtant président sortant de la Métropole, il est le seul à pouvoir s’en prévaloir. « Collomb, c’est une marque, profondément ancrée dans le territoire. Comme Juppé à Bordeaux », assène un de ses colistiers. Cela suffira-t-il à prolonger de six ans sa carrière politique ?

« J’ai mis toute ma passion et toute mon énergie dans cette ville »

« Je me suis réveillé un matin, je n’avais plus d’idées », confie le premier édile de Lyon... campé par Fabrice Lucchini, dans le film Alice et le maire de Nicolas Pariser. La réalité flirte avec la fiction. Dans ses discours, son clip de campagne et sur ses tracts, Gérard Collomb vante son bilan. Ce 20 janvier, devant les journalistes, il convoque les berges du Rhône ou l’arrivée des Vélo’v… des réalisations de son premier mandat (2001-2008). « Que propose-t-il ? Il ne se projette plus. Son slogan "Prendre un temps d’avance" dit le contraire de sa campagne », raille le marcheur Charles Florin, colistier des macronistes dissidents Georges Képénékian (pour les municipales) et de David Kimelfeld (pour les métropolitaines). « Oui, nous insistons sur le bilan car il illustre notre sincérité », défend Yann Cucherat.

Gérard Collomb lui-même assume de se présenter aux élections au nom de ce qu’il a construit plutôt qu’au nom de ce qu’il veut construire. « J’ai mis toute ma passion et toute mon énergie dans cette ville pour qu’elle soit puissante, qu’elle rayonne économiquement tout en étant belle et agréable à la fois », répond-il quand Mediacités l’interroge sur la motivation profonde de sa candidature. « Je ne voulais pas me résoudre à la voir prendre une direction qui n’est pas la bonne », poursuit-il. Un tacle autant adressé aux écologistes qu’à David Kimelfeld, taxé un peu rapidement de décroissant par le clan du maire.  

Soyons honnête, Gérard Collomb a un projet : le bouclage du périphérique ouest aussi connu sous le nom « d’Anneau des sciences ». Une Arlésienne. « L’Anneau des sciences inscrit Collomb dans l’autrefois, considère l’ex-élu Olivier Brachet, qui fut son directeur de campagne lors des précédentes municipales. Car indépendamment des arguments techniques sur les innovations automobiles, le message qu’il véhicule et que retient l’électeur, c’est : "Ce que je disais sur ce projet il y a vingt ans est toujours vrai". »             

Gérard Collomb « contre le reste du monde »

La bataille électorale s’est cristallisée sur ce fameux « ADS ». « C’est devenu épidermique », commente l’UDI Christophe Geourjon, rallié au camp Collomb. Hormis le baron, tous sont contre. L’écologiste Bruno Bernard évidemment, mais aussi David Kimelfeld (après l’avoir soutenu pendant des années) ou même le LR François-Noël Buffet qui prône un prudent moratoire. « C’est Gérard Collomb contre le reste du monde !, s’exclame sa co-directrice de campagne Fouziya Bouzerda, présidente du Sytral, le syndicat des transports en commun. Il a poussé toute son équipe à se radicaliser sur la question. » « Stratégiquement, le pari sera gagnant, veut-elle croire. À l’Est de l’agglomération, ceux qui subissent les embouteillages de la rocade entendent très bien son discours. »

Il n’empêche. En s'arc-boutant sur son périph’, Gérard Collomb peine à convaincre de sa sincérité sur l’enjeu écologique, au cœur des préoccupations de l’électorat citadin. « Il est le dernier à soutenir une autoroute urbaine, tout est dit », cingle David Kimelfeld. En creux, sa posture renvoie aussi ce féru d'urbanisme à son image d'élu qui impulse les chantiers d'envergure, après le quartier de la Confluence, le Grand Hôtel-Dieu ou les tours de la Part-Dieu. Au risque de paraître anachronique, là aussi ? « La figure du grand maire bâtisseur, porteur de très gros projets, a tendance à disparaître. Les édiles accordent davantage la priorité à la cohésion des sociétés territoriales, au développement doux et à l’écologie », observait récemment le politologue Pascal Perrineau dans La Gazette des communes.

Même décalage quand le candidat à la présidence de la Métropole ressasse l’antienne de « l’attractivité », à l’heure où l’immobilier atteint des prix astronomiques et où des quartiers entiers se standardisent sous l’effet de la gentrification. Pour Gérard Collomb, la gestion reste une affaire de compétition. Pour preuve, son tract de campagne qui fait étalage de classements (sans donner leurs sources) : « 1ère métropole française la + dynamique », « 1ère ville en Europe pour la qualité de vie », etc. Une évolution néanmoins : alors qu’il ne jurait que par les exemples de Barcelone ou de Milan, il cite désormais en modèle Amsterdam… La capitale des Pays-Bas présente à ses yeux l’avantage de disposer d’un périphérique bouclé !

« Qui imagine Yann Cucherat s’asseoir dans le siège d’Edouard Herriot ? »

Retour à l’hôtel de ville de Lyon. Ce 27 janvier, Gérard Collomb préside son dernier conseil municipal - après avoir laissé planer le doute, il a annoncé qu’il ne se rabattrait pas sur la mairie en cas d’échec à la Métropole. La solennité du moment n’empêche pas les rancœurs de polluer la séance. Face au maire, une partie de sa majorité a fait sécession, jusqu’au Premier adjoint Georges Képénékian. Ce jour-là, celui-ci adresse à son ancien mentor politique des vœux aigres-doux : il fustige la réussite qui « grise » et « l’entêtement ».

Depuis son retour à Lyon, à l’automne 2018, l’ancien ministre de l’Intérieur a vu son équipe se disloquer. Dévitalisée de l’intérieur par les ralliements à David Kimelfeld. « Disons que son entourage n’a plus la même vigueur qu’avant », commente Michel Le Faou, jusqu’alors pilier de son système, adjoint et vice-président chargé de l’urbanisme.

Les maires des 3e, 5e et 7e arrondissements (Catherine Panassier, Béatrice Gailliout et Myriam Picot) lui ont tourné le dos au profit des deux K. (Kimelfeld et Képénékian). Idem pour les députés LREM de Lyon Thomas Rudigoz, Anne Brugnera, Jean-Louis Touraine et Hubert Julien-Laferrière, un compagnon de route. « C’est plutôt rassurant qu’il soit capable de ne pas faire de la politique pendant vingt ans avec les mêmes personnes », balaie Fouziya Bouzerda.

Outre la patronne du Sytral, le nouveau dispositif de Gérard Collomb s’appuie sur le président de Lyon Parc Auto (LPA) Louis Pelaez, sur le maire de Saint-Germain-au-Mont-d’Or Renaud Georges, co-directeur de campagne, et sur Yann Cucherat. Pour tenter de garder la ville (la loi interdit désormais à un même élu de cumuler un mandat de maire avec celui de président de la Métropole), le baron parie sur cet ancien gymnaste multi-médaillé, son adjoint aux Sports depuis 2014, de trente-deux ans son cadet.

Bonne pioche ? « Collomb joue le rajeunissement, c’est bon pour son image. Et puis Yann ne lui fera ni ombre ni ennui. Il n’a aucun poids politique, il obéit au coach. C’est une marionnette », dézingue le député Thomas Rudigoz. « Qui imagine Yann Cucherat s’asseoir dans le siège d’Edouard Herriot ?, abonde son collègue parlementaire Jean-Louis Touraine, longtemps Premier adjoint de Gérard Collomb. Il n’a pas les épaules pour. Dans dix ans peut-être… »

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Gérard Collomb et Yann Cucherat le 4 février. Photo : NB/Mediacités.

De fait, le poulain peine à se faire un nom. « Il passe complètement sous les radars », lâche Charles Florin. Écrasé par son binôme jusqu’à la devanture de leur local commun de campagne, rue de la République : le portrait de Gérard Collomb s’y étale deux fois contre une seule pour celui qui aspire à devenir maire de Lyon. « Cucherat existe par Collomb. Il a tout intérêt à être associé à lui », théorise, sous le couvert de l'anonymat, un conseiller municipal resté fidèle au baron.

« Le procès public et médiatique qu’on nous fait est très éloigné de la réalité. Nous avons une relation très forte, je ne l’ai jamais trahi. Depuis plusieurs mois, il me consulte et m’écoute », se défend Yann Cucherat. Ce 5 mars, Gérard Collomb accorde une interview à France 2 dans un commerce du 5e arrondissement. Louis Pelaez, grand ordonnateur de la communication de campagne, place le jeune candidat à la droite du patron. Sans succès. Pas une seule fois le micro ne lui sera tendu.

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Le 5 mars, lors d'une interview pour France Télévisions. Photo : NB/Mediacités.

Sans comité de soutien

À l’hémorragie des troupes de Gérard Collomb s’est ajouté le départ de ses plus proches collaborateurs. En quittant le gouvernement, le Lyonnais a laissé derrière lui sa plume Jonathan Guémas (aujourd’hui à l’Elysée), son « Monsieur réseaux sociaux » Arthur Empereur et surtout son chef de cabinet Jean-Marie Girier. Reste l’inoxydable Arabelle Chambre-Foa, à ses côtés depuis 2001 [lire le portrait que nous lui avions consacré]. La directrice de cabinet du maire de Lyon hante la campagne, discrète comme à son habitude. Le 4 février dernier, elle attend les dernières minutes d’une conférence de presse sur les « mobilités » pour sortir du fond du local de la rue de la République.

« Collomb n’a plus d’équipe parce qu’il a un petit défaut : il a toujours raison tout seul, juge Olivier Brachet. Il lui reste Arabelle, c’est tout. » « Où sont par ailleurs les milieux économiques, le milieu médical, celui de la culture ? », interroge l’ancien directeur de Forum réfugiés. Contrairement aux précédentes municipales, le maire de Lyon n’a pas aligné de comité de soutien. « La campagne a démarré très tardivement car LREM a mis du temps à se positionner [entre Gérard Collomb et David Kimelfeld]. Donc nous sommes allés à l’essentiel : le programme et les habitants », rétorque Renaud Georges pour justifier cette impasse.     

« On n’a pas le logo, mais 85 % des militants »

C’est un paradoxe : alors qu’il a obtenu, après des mois de tergiversations, l’investiture du parti présidentiel, Gérard Collomb ne bénéficie pas de ses petites mains. Pas toutes. « On n’a pas le logo, mais 85 % des militants, notamment à Lyon. Cela change tout quand il faut aller tracter », revendique Sarah Peillon, porte-parole de David Kimelfeld. « Je dirais que les marcheurs se divisent à parts égales entre les deux camps », évalue de son côté Morgan Griffond, référent LREM du Rhône et directeur de campagne de Yann Cucherat.

Le passage de Caroline Collomb à la tête du mouvement dans le département, entre 2017 et 2019, a laissé des traces. Accusée de vouloir mettre au pas les marcheurs au profit de la candidature à venir de son mari, elle a contribué à garnir les rangs de David Kimelfeld. De cette période, Gérard Collomb a gagné l’image d’un responsable s’adonnant au népotisme. Exfiltrée en amont des élections européennes de mai 2019, l’épouse du maire est totalement absente de la campagne.

Sa deuxième compagne, Meriem Nouri, est aussi venue perturber le retour lyonnais de Gérard Collomb. A la faveur d’un rapport de la Chambre régionale des comptes sur la ville de Lyon, le Parquet national financier a ouvert une enquête préliminaire pour détournements de fonds publics à propos des emplois municipaux dont a bénéficié l’ex-femme du maire [lire notre enquête : « Affaire Nouri : les faiblesses du contre-feu de Gérard Collomb »]. L’affaire a valu au baron une perquisition de sa mairie et de son domicile.

Bizarrement, cette casserole a jusqu’à présent résonné moins fort dans la campagne qu’une série de bourdes. Pêle-mêle : un premier tract avec une photo du candidat prise six ans plus tôt ; une interview au magazine Têtu dans laquelle le maire de Lyon lie homophobie et islam : les violences à l’encontre des LGBT+ « émanent aussi de personnes plutôt d’origine musulmane », déclare-t-il ; un autre tract sur lequel il se prévaut, à tort, du soutien de plusieurs maires du plateau Nord ; ou encore la « végétalisation » expérimentale et précipitée de la rue du Président-Edouard-Herriot : des pots de fleurs sur les pistes cyclables qui ont fait hurler les adeptes du vélo comme les commerçants.             

Lâché par une partie des siens, Gérard Collomb ne peut plus reconquérir seul le trône du Grand Lyon. David Kimelfeld exclut tout rapprochement avec son ancien patron entre les deux tours. Le baron s’alliera-t-il avec la droite de François-Noël Buffet et d’Etienne Blanc, seule réserve de voix possible ? Publiquement, le candidat macroniste élude la question : « L’enjeu est de faire le meilleur score au premier tour pour négocier en position de force et qu’on nous rejoigne sur la base de notre projet », répète-t-il.

Et en cas d’échec ? « J’aurais le temps de la lecture », rétorque à Mediacités l’ancien professeur de lettres classiques. La réponse n’est pas sans rappeler la dernière scène d’Alice et le maire, quand le personnage de Fabrice Lucchini, retiré des affaires publiques dans un appartement du centre de Lyon, se voit offrir un livre d’Herman Melville. A moins que Gérard Collomb ne parvienne à écrire un énième chapitre de sa saga.

Pour cet article, nous avons échangé avec une quinzaine de personnes. Gérard Collomb nous a accordé un court tête-à-tête, jeudi 5 mars, en marge d’une conférence de presse consacrée au projet de métro E, organisé au Point du jour, dans le 5e arrondissement. Nous l’avons par ailleurs suivi à plusieurs reprises depuis début janvier, lors d’événements de campagne (conférences de presse, oral devant la fédération du BTP) ou dans ses fonctions de maire (conseil municipal, cérémonie de vœux). Yann Cucherat nous a reçus près d’une heure dans son local de campagne le 3 mars.

De ces semaines d’observation se dégage l’impression générale que Gérard Collomb joue cette élection sur la défensive. Contrairement à sa campagne des municipales 2014, que nous avions suivie pour un autre journal à l’époque, le maire de Lyon s’agace au quart de tour en conférence de presse. Titillé le 4 février par un confrère sur sa politique cyclable, il s’emporte en prenant à partie son interlocuteur sur son physique.

Sur l’Anneau des sciences, l’engueulade n’est jamais loin, comme ce 5 mars, où, interrogé une énième fois sur le sujet, il s’exaspère : « On veut nous faire passer pour des défenseurs de la voiture… Mais on a fait les berges du Rhône et Vélo’v quand même ! » Fouziya Bouzerda lui trouve l'excuse suivante : « Il n’y a pas un seul article positif sur Gérard Collomb alors qu’il a un super bilan. »