Il en va de notre démocratie locale comme de nos libertés individuelles : la crise sanitaire du Covid-19 la met à rude épreuve. Le 1er avril dernier, dans une ordonnance, le gouvernement a réorganisé le fonctionnement de nos collectivités « afin de faire face à l’épidémie ». Le texte donne les pleins pouvoirs, ou presque, aux patrons des exécutifs - maires, présidents de région, de département, de métropole. Ils peuvent s’abstenir de réunir leurs assemblées plénières, dont les conseils municipaux, et disposent de « la quasi-totalité » de leurs attributions, comme le souligne une note de l’Association des maires de France.

Pour autant, de l’hôtel de ville de Lyon au siège de la région Auvergne-Rhône-Alpes, en passant par celui de la Métropole, la vitalité démocratique en temps de confinement varie fortement comme l’illustre notre enquête ci-dessous. « Ces périodes peuvent souvent être des révélateurs dans une carrière politique. Ce sont celles où la fonction d’incarnation devient colossale et où le caractère personnel de l'élu peut prendre le dessus, analyse Alain Faure, directeur de recherche au CNRS et professeur de science politique à l’université de Grenoble. Dans ce type de crise grave, on sort de la simple gestion des affaires publiques et du registre partisan. Les maires [et autres présidents d’exécutif] doivent se positionner personnellement, émotionnellement et, souvent, leur conception profonde de la politique et de la gouvernance émerge. »

 

1/ Ville de Lyon : l’autocrate Collomb sans entraves

Fidèle à lui-même. En cette période d’épidémie, la conduite des affaires de la ville de Lyon se concentre plus que jamais dans le bureau du maire - Gérard Collomb continue de se rendre à l’hôtel de ville d’où il mène ses entretiens et où il a enregistré ses deux adresses aux Lyonnais. « Que voulez-vous, ce n’est pas parce qu’on est en crise qu’on change », ironise l’opposant LR Stéphane Guilland.

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L'hôtel de ville de Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Alors qu’un peu partout en France, les conseils municipaux en visio-conférence se multiplient, selon nos informations, le baron n’envisage pas de réunir le sien avant la mi-mai. Soit trois mois et demi, au moins, après le dernier qui s’est tenu le 27 janvier. Légalement, Gérard Collomb est dans son bon droit : l’ordonnance du 1er avril 2020 suspend l’obligation d’organiser un conseil municipal tous les trois mois minimum (à Lyon, on en compte habituellement une dizaine par an).  

« C’est pourtant nécessaire d’en tenir un car la cellule de crise autour de Gérard Collomb est très restreinte et très éloignée des élus d’arrondissement qui sont sur le terrain », déplore la maire du 7e Myriam Picot, présidente du groupe de conseillers pro-Kimelfeld. « Sur les marchés alimentaires par exemple, la mairie centrale a géré la question sans tenir compte de nos avis, ni même nous les demander ! », blâme-t-elle.

Deux petites notes

Malgré nos sollicitations, le cabinet du maire de Lyon n’avait pas répondu aux questions de Mediacités au moment de notre bouclage. Gérard Collomb attendrait de disposer, de la part de ses services, du chiffrage des conséquences économiques du coronavirus pour préparer un conseil municipal lors duquel seraient votées des modifications budgétaires. Mais ce temps de latence n’arrange pas sa réputation d’autocrate...

De fait, l’ancien ministre de l’Intérieur n'a réuni (en visio-conférence), pour la première fois, les présidents des groupes politiques que le 10 avril. Un rendez-vous sans ordre du jour, qui a servi avant tout à transmettre des informations. Pour comparaison, à Nantes, la maire socialiste Johanna Rolland s’entretient deux fois par semaine au téléphone avec les chefs de file de son conseil, opposition comprise. « Contrairement à la Métropole ou au Sytral [le syndicat des transports en commun] qui nous adressent des communications régulières, la ville n’a envoyé à l’ensemble de ses élus que deux notes depuis le début de la crise. Deux ! », se désolait, la semaine dernière, Stéphane Guilland qui souligne « ne pas vouloir polémiquer » : « On réglera les comptes après ».

« On sent Collomb dépassé par la crise »

Le vendredi 10 avril toujours, Gérard Collomb a contacté les maires d’arrondissement, l’un après l’autre. « La discussion a duré 45 minutes. Je n’avais pas échangé avec le maire de Lyon depuis un bref appel de sa part le 19 mars. On était dans de la transmission d’informations et de l’écoute, raconte la maire du 1er Nathalie Perrin-Gilbert. Sur certains sujets, comme la mise en place de paniers alimentaires, la mairie centrale a suivi nos propositions. Sur d’autres, comme la réouverture des bains douches, on m’a donné une fin de non-recevoir. »

« On sent Collomb dépassé par la crise », juge un conseiller municipal sous le couvert de l’anonymat. « La ville de Lyon a mis du temps à trouver son mode de fonctionnement, qui reste très centralisé, comme en temps normal », abonde Myriam Picot. Le baron réunit toutefois son exécutif toutes les semaines en présence de membres de son cabinet et du directeur général des services Claude Soubeyran de Saint-Prix.

En attendant un hypothétique conseil à l’hôtel de ville, les mairies d’arrondissement organisent les leurs. Dans le 7e, Myriam Picot prévoit une réunion d’adjoints élargie aux membres de l’opposition le 28 avril. Maire du 4e, David Kimelfeld a réuni l’ensemble des élus de son arrondissement pour une visio-conférence ce mardi 21 avril. Dans le 1er, Nathalie Perrin-Gilbert a organisé, le 14 avril, un conseil inédit sur la plateforme Zoom, retransmis en direct sur Facebook.

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Le conseil du 1er arrondissement du 14 avril. Capture d'écran Facebook.

« Nous n’avions pas d’avis à émettre sur des délibérations puisqu’aucun conseil de la ville n’est programmé, explique l’élue des Pentes. Mais une telle rencontre me semblait importante pour envoyer le signal que l’organisation démocratique de la cité ne doit pas être suspendue. C’est peut-être symbolique. » Un symbole dont ne s’est pas encombré Gérard Collomb jusqu’à présent.

 

2/ Métropole de Lyon : Kimelfeld peaufine son image de démocrate

Ce sera une première : ce jeudi 23 avril, près de 150 élus siègeront au conseil métropolitain du Grand Lyon par visio-conférence. Ne seront physiquement présents dans l’hémicycle que David Kimelfeld et les présidents des groupes politiques, soit 17 personnes. Le tout sera retransmis en direct sur Youtube.

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Le siège de la Métropole de Lyon, dans le 3e arrondissement de Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

En organisant cette séance historique, le patron de la Métropole, candidat à sa succession, parfait sa réputation d’élu attaché à une gouvernance collégiale. Au passage, il souligne une nouvelle fois sa différence avec son ancien mentor Gérard Collomb [lire la partie précédente]. « Ce conseil m’a semblé nécessaire pour acter devant l’ensemble des élus le pouvoir d’agir élargi du président que je suis », confie à Mediacités David Kimelfeld. « Réunir l’assemblée métropolitaine n’était pas obligatoire vu que l’ordonnance du 1er avril lui donne les pleins pouvoirs, mais il a le droit de rendre compte de son action et de faire voter des délibérations. Cela ne mange pas de pain ! Les décisions prises le 23 auront aussi plus de poids », considère l’opposant LR Stéphane Guilland.                  

 

Analyse un peu dissonante du côté de Philippe Cochet, chef de file de l’opposition de droite. « À partir du moment où le président du Grand Lyon n’a pas été réélu dès le premier tour des élections métropolitaines [le 15 mars dernier], se pose la question de sa légitimité. Alors qu’il s’apprête à demander des pouvoirs exceptionnels, on le voyait mal ne pas organiser ce conseil », estime le maire LR de Caluire-et-Cuire, qui réclame l’intégration de représentants de l’opposition au sein de la commission permanente (ce n’est pas le cas jusqu’à présent).

Le patron de la Métropole ne devrait toutefois pas réunir cette commission avant la fin de la crise. « Ce ne sera pas utile puisqu’en vertu de l’ordonnance du 1er avril, certaines délégations, comme les garanties d’emprunt, sont données à l’exécutif », justifie-t-on au cabinet de David Kimelfeld.

« Sexe des anges »

« Ce conseil métropolitain ne sera pas un exercice démocratique classique : il est prévu pour durer trois heures. D’habitude, il prend une journée entière », note le maire sortant de Saint-Germain-au-Mont-d’Or Renaud Georges. « On va tout de même voter sur l’essentiel et j’espère que les partis éviteront le cirque habituel. Ce n’est pas le moment de discuter du sexe des anges », exhorte celui qui a co-dirigé la campagne métropolitaine de Gérard Collomb.

En prévision de ce jeudi 23 avril, David Kimelfeld a réuni, vendredi dernier, en visio-conférence, les présidents des groupes politiques. « Je souhaite renouveler ce rendez-vous tous les quinze jours, précise-t-il. C’est un lieu qui doit nous permettre de préparer collectivement la gestion de la sortie de crise. Nous ne sommes pas dans le temps du combat politique. » Il avait, par ailleurs, organisé des réunions d’information avec les maires de l’agglomération, au début du confinement, secteur par secteur. « Et je les ai régulièrement au téléphone depuis, complète-t-il. Paradoxalement, je suis davantage en lien avec eux qu’en temps normal car, avec le confinement, je n’ai plus de mission de représentation. Cela m’a dégagé du temps. »

Au sein de l’exécutif, des échanges, toujours par écrans interposés, sont organisés par thématiques. « J’ai par exemple participé aux discussions sur les Nuits de Fourvière [le festival a été annulé], témoigne Myriam Picot, vice-présidente chargée de la culture. Avec les moyens de communication d’aujourd’hui, ce n’est pas compliqué de continuer à travailler de manière collégiale. »

« La vie démocratique est confinée, nuance l’écologiste Béatrice Vessiller, vice-présidente chargée de la rénovation thermique. Les réunions de pôles servent avant tout à transmettre des informations du haut vers le bas. Toutes les décisions sont préparées par le président et son petit groupe constitué du directeur général des services, du directeur général adjoint et d’une poignée d’élus. » « Ils font un peu leur sauce dans leur coin, abonde Renaud Georges, également membre de l’exécutif. Mais vu la situation, je peux le comprendre. »  

« Habilement, David Kimelfeld essaie d’exister politiquement pendant le confinement »

Depuis le début de la crise, David Kimelfeld ne néglige aucun sujet. Les violences conjugales aggravées par le confinement ? Lundi dernier, il visite une association d’aide aux femmes victimes. L’approvisionnement alimentaire ? Via sa plateforme spéciale Covid, le Grand Lyon liste les initiatives qui mettent en relation producteurs et consommateurs. La précarité étudiante ? La collectivité participe à la distribution de « colis de première nécessité ». Sans oublier les commandes de masques - David Kimelfeld en promet deux millions, en tissu, pour tous les Grand Lyonnais - ou la mise en bouteille de gel hydroalcoolique par les volontaires de « la réserve métropolitaine ».

Bref, « Kim » mouille la chemise. Et il le fait savoir : communiqué de presse quotidien ou presque, séance de questions-réponses en direct sur Facebook, interviews. « Habilement, David Kimelfeld essaie d’exister politiquement pendant le confinement, commente la maire du 1er arrondissement Nathalie Perrin-Gilbert. Mais qu’il s’occupe déjà de ce dont il doit s’occuper : des mineurs étrangers isolés, de la protection de l’enfance, des Ehpad dont la Métropole a la tutelle. »

Dans sa stratégie d’être sur tous les fronts, le big boss du Grand Lyon n’évite pas les contradictions. Fin mars, ses services affirmaient à Mediacités que la collectivité ne désinfecterait pas l’espace public, car cette mesure ne présente « aucun intérêt, si ce n’est celui de rassurer la population ». Le 3 avril, David Kimelfeld annonçait sur Twitter qu’il ferait procéder à la désinfection du mobilier urbain à proximité des gares et des hôpitaux.

 

3/ Région Auvergne-Rhône-Alpes : le show Wauquiez permanent

Il y a de quoi y perdre son Wauquiez… Depuis le début du confinement, Jean-Charles Kohlhaas, élu du groupe RCES (gauche écologiste) se trouve face à un « paradoxe » : habitué à fustiger les manquements à la démocratie locale du président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes, le voilà fort dépourvu. « Laurent Wauquiez a toujours décidé seul avec son cabinet et quelques élus. On s’attendait à ce que ça empire avec le confinement. Mais finalement, sur la forme c’est presque mieux », admet-il.

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Le siège de la région Auvergne-Rhône-Alpes, à Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

De fait, le débat démocratique se poursuit tant bien que mal à la Région. Si l’assemblée plénière (qui réunit 204 élus pendant au moins deux jours), initialement prévue les 16 et 17 avril, a été reportée à après le déconfinement, deux commissions permanentes ont été organisées par visio-conférence les 1er et 17 avril, pour voter des aides d’urgence. Les présidents de groupes sont aussi conviés régulièrement à des réunions d’information.

« C’est d’ailleurs à l’occasion d’une de ces conférences qu’a été actée en commun la proposition formulée par le groupe PCF de financer les protections en plexiglas pour les pharmaciens et les petits commerces ouverts », se félicite le service presse de la Région. Une façon de vanter la capacité d’écoute de la majorité en cette période de crise… quitte à s’attribuer la paternité des bonnes idées. « Notre proposition sur l’aide financière au profit des étudiants infirmiers mobilisés a été reprise comme sienne par le président, c’est un peu frustrant », regrette l’opposante LREM Françoise Casalino. « Nous n’avons pas été associés aux décisions des premières semaines, mais les mesures vont dans le bon sens. Le consensus républicain n’est pas compromis », juge de son côté le socialiste Jean-François Debat.

Taxis, flacons et logo

Si Laurent Wauquiez a évité la dérive autoritaire, le personnage reste en revanche fidèle à lui-même sur le volet communication. C’est bien simple : le président d’Auvergne-Rhône-Alpes est partout. Qu’il s’agisse de lancer un grand plan de dépistage dans les Ehpad du territoire (avec l’ARS) ou d’annoncer la commande de 9 millions de masques réutilisables pour tous les habitants de la région, l’élu mêle habilement son image à celle de son institution. « Il se met en scène à outrance, on ne se refait pas », ironise Jean-Charles Kohlhaas.

L’ancien patron des Républicains n’a pas hésité à en faire des tonnes sur la transformation de l’hôtel de région, à la Confluence, en auto-proclamée « plateforme logistique ». Grâce à l’action bénévole d’une partie de ses agents, la collectivité a notamment distribué 35 000 kits de protection aux soignants libéraux. De quoi permettre à Laurent Wauquiez de parader devant des cartons de matériel et des bénévoles remplissant des flacons de gel hydroalcoolique, tout en comparant l’opération aux « taxis de la Marne », sous l’œil des caméras invitées pour l’occasion.

Un petit coup de pouce pour les intéressés – le colis ne comportait pas de masques mais des gants, surblouses, gel… – mais un gros coup de com’ : dans chaque envoi a été glissé un petit mot de remerciements rédigé à la première personne et signé Laurent Wauquiez. « Même si cela ne fait pas partie de nos compétences, il m’a semblé indispensable que la Région fasse tout ce qui est en son pouvoir pour vous aider et vous protéger », écrit-il.

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Courriers accompagnant les kits envoyés aux infirmiers libéraux. Photos : DR.

Depuis, l'élu a annoncé qu'il distribuerait, par l'intermédiaire des communes, 9 millions de masques aux Auvergnats et aux Rhônalpins. Détail qui n’en est pas vraiment un quand vous le porterez sur le visage : le logo de la Région est imprimé dessus [voir la page Facebook du président du conseil régional]. Pas question de perdre une occasion de placer les couleurs de la collectivité, dont les dépenses de communication ont explosé depuis l’arrivée de Laurent Wauquiez à sa tête. Précédemment, c’était sur les vêtements des lycéens professionnels qu’il avait fait apposer son macaron bleu ciel [(re)lire notre enquête : « Laurent Wauquiez case son logo jusque sur le dos des lycéens »]. « J’estime qu’on ne doit pas perdre, même une heure, pour mettre ces logos, déplore Jean-François Debat, au sujet des flacons de gel hydroalcoolique. Mais je me refuse à en faire une polémique politique qui serait puérile. » 

« Wauquiez, il emmerde son monde, il la joue perso »

En pleine traversée du désert depuis son départ de la tête des Républicains (précipitée par la débâcle de son parti aux élections européennes l’an dernier), Laurent Wauquiez profiterait-il de la crise du coronavirus pour redorer son image ? « Je veux juste me rendre utile », répète-t-il, candide. Mais l’élu irrite. « Wauquiez, il emmerde son monde, il ne veut pas participer au fonds de solidarité de l'Etat, il la joue perso », dézingue, dans Le Parisien et sous le couvert de l’anonymat, un autre président de région.

Union sacrée oblige, localement, son opposition se montre prudente. « La situation lui donne encore plus de moyens pour décider seul, ce qui est bien car cela permet d’aller vite, mais cela suppose aussi un contrôle de la part de l’ensemble des élus. Or nous ne sommes pas associés à tout », déplore toutefois Françoise Casalino. « Je ne dis pas qu’il fait du mauvais travail. La mobilisation du tissu industriel local pour fabriquer des protections est une bonne idée, nuance Jean-Charles Kohlhaas. Mais la communication ne doit pas tout recouvrir. Il ne faut pas brasser du vent trop longtemps… »