"Ça va être militaire comme organisation. » Pour Amélie * , professeure dans une école primaire de la Presqu'île de Lyon, la préparation de la rentrée scolaire prend des airs d’opération commando. Et chaque détail compte dans son groupe scolaire de près de 400 élèves. Un bâtiment « tout en hauteur », avec « des couloirs étroits » et « une minuscule cour de récré », où les équipes ont dû mette en place des sens de circulation et des emplois du temps « millimétrés », décrit-elle.                   

Depuis une semaine, Amélie et ses collègues tentent d’adapter à leur école le protocole sanitaire très strict de 56 pages publié il y a seulement une semaine par le gouvernement. Une porte pour entrer, une autre pour sortir. Classes dédoublées pour limiter le nombre d’enfants par salle. Lavage des mains obligatoire plusieurs fois par jour. Mais dans l’établissement d’Amélie, la taille exiguë des toilettes ne permet de faire entrer les élèves qu’un par un. « On a fait le calcul : avec une quinzaine d’élèves, ça va nous prendre presque un quart d’heure pour chaque lavage », estime-t-elle. Pendant ce temps, le reste de la classe attendra dans le couloir, en respectant le quadrillage de ruban adhésif au sol. « Un enfant de CP ne sait pas ce que représente un mètre de distance », rappelle l’institutrice.

« On n’a pas le choix »

Les enseignants doivent aussi modifier leur pédagogie : interdiction de distribuer des fiches ou d’écrire sur les cahiers des élèves. « On va faire des cours magistraux au tableau, avec des masques », anticipe Amélie. Pas franchement l’idée qu’elle se fait de son métier, mais tant pis. « On n’a pas le choix, on va tout faire pour que ça se passe le mieux possible », dit-elle, même si « personnellement, je ne mettrais pas mes enfants s’ils avaient l’âge d’aller à l’école », assume-t-elle.  

Dans les 200 écoles de Lyon, les élèves de grande section de maternelle, les CP et CM2 pourront revenir à partir de jeudi 14 mai. Suivis par les CM1 la semaine suivante et par les CE1 et CE2 à partir du 4 juin. La date de rentrée du reste des élèves de maternelle (petite et moyenne section) n’a pas encore été arrêtée. D’autres villes de la Métropole, comme Vaulx-en-Velin, ont laissé les établissements fixer leurs propres calendriers de reprise.

Pour permettre la création de groupes de moins de quinze enfants, la plupart des écoles du Grand Lyon ont opté pour une rotation dans les classes : les élèves seront présents deux jours par semaine. Une rentrée à mi-temps qui nécessite, pour les parents qui reprennent ces jours-ci le chemin du travail, de repenser leur organisation. « Il faut être clair : si les gens pensent que l’ouverture des écoles est une solution de garde, ils se trompent », prévient Damien Berthilier, adjoint au maire de Villeurbanne chargé de l’Education.

Conditions « inapplicables » selon des syndicats

La réouverture des écoles a suscité plusieurs mouvements de contestation de la part d’enseignants de l’agglomération. Dans le 9e arrondissement de Lyon, 76 professeurs des écoles ont écrit une lettre ouverte à destination de l’inspection académique et de Gérard Collomb pour exprimer leur « inquiétude » et leur « colère » face au calendrier de réouverture.

Près de 45 directeurs d’écoles du Rhône ont lancé un appel relayé par le syndicat Snudi-FO pour refuser le retour des élèves en classe dans les conditions actuelles. Ils les estiment « irréalistes, inapplicables et parfois dangereuses » et demandent des « garanties sanitaires ». « Ce qui devrait se mettre en place ne serait pas l’école, ce serait de la garderie », écrivent-ils. Une position également adoptée par la CGT du Rhône, qui souligne dans un communiqué des insuffisances concernant les livraisons de masques ou de gel hydroalcoolique et le nettoyage des salles, qui rendraient impossible l’application des consignes.

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La cour de récréation de l'école élémentaire Edouard-Herriot, à Villeurbanne. Photo : MP

« Même avec toute la bonne volonté du monde, les gestes barrières ne pourront pas être appliqués. On veut nous envoyer au casse-pipe », fulmine Frédéric Arsane, professeur des écoles de Villeurbanne et militant du syndicat Force ouvrière. Avec d’autres enseignants, il a écrit au maire (PS) de Villeurbanne Jean-Paul Bret pour demander un report de la rentrée. Une requête également formulée à Lyon par certains responsables politiques, comme le candidat EELV aux municipales Grégory Doucet, qui souhaite décaler de quinze jours le retour en classe.

Risques de fermetures

Ailleurs, les frictions portent sur la question des équipements de protection. Exemple à l’école Cavenne, dans le 7e arrondissement : « A ce jour, la totalité des conditions requises par le protocole sanitaire de l’Education nationale n’est pas réunie dans notre école », a fait savoir l’établissement dans un mail adressé aux parents ce lundi 11 mai. « Aucun gel hydroalcoolique à l’entrée de l’école, dans les classes, au restaurant scolaire, aucune lingette désinfectante, cinquante masques pour les deux écoles, dont une vingtaine a déjà été utilisée par le personnel », énumère le message. Une pénurie qui met en péril l’ouverture prévue le 14 mai, prévient l'équipe enseignante de Cavenne, qui souligne qu'il « ne s’agit nullement d’un manque d’engagement ou de volonté de [leur] part ».

Prudents, les responsables politiques préfèrent rappeler que les décisions n’ont pas été prises à leur niveau. « Nous ne sommes ni l’Education nationale, ni le gouvernement. On essaie de lever les inquiétudes au cas par cas, à notre échelle », pointe Guy Corazzol, l’adjoint à l’Education de la ville de Lyon. « Notre souci, c’est que le protocole soit respecté de manière optimale - je ne dis pas maximale. Il y aura forcément une phase de rodage », complète le “Monsieur écoles” de Gérard Collomb.

« Je comprends les inquiétudes, mais la plupart des enseignants veulent transformer les inquiétudes en solutions », estime pour sa part Damien Berthilier à Villeurbanne. « Nous mettons en œuvre des décisions nationales, avec des annonces qui se succèdent et se contredisent », poursuit l’élu, pour qui les « bons rapports » entretenus localement avec l’inspection académique et avec les enseignants permettent d’atténuer « le flou des directives du gouvernement ».

« Au niveau local, les choses se font plutôt en bonne intelligence, abonde Benjamin Grandener, directeur d’école et secrétaire départemental du SNUipp-FSU (majoritaire). Il y a de fortes différences d’un établissement à l’autre, du fait de l’architecture des lieux notamment. Mais l’immense majorité des enseignants se démène depuis des jours pour permettre une rentrée correcte. » Le responsable syndical dénonce plutôt la « précipitation » du gouvernement. « Qu’était-il de si urgent pour qu’on ne puisse attendre le 18 mai ? », s’interroge-t-il. Selon lui, l’incompréhension est plus grande parmi les enseignants de maternelle : « C’est l’école de la socialisation, de l’apprentissage du collectif. Si on applique les consignes sanitaires, leur ouverture n’aurait aucun sens. »

Incertitudes sur le nombre d’élèves

Reste une inconnue : combien de familles renverront leurs enfants à l’école ? La fédération des parents d’élèves FCPE du Rhône et de la Métropole a mené un sondage auquel ont répondu plus de 3 000 familles. Un tiers des parents indiquait ne pas vouloir remettre leurs enfants à l’école le 11 mai, un tiers répondait positivement, tandis que le dernier tiers répondait « peut-être » (11,3%) ou « je ne sais pas encore » (24,3%).

Près de la moitié des parents indiquaient que leur hésitation était liée à un manque d’informations sur les aménagements prévus. Le questionnaire, réalisé du 28 au 30 avril, soit en pleines vacances scolaires et avant la publication du protocole sanitaire, est à prendre avec précaution. Mais cette estimation est corroborée par les sondages menés par les communes et au sein des établissements.

A Lyon, un peu moins de la moitié des familles concernées par la réouverture ont répondu au questionnaire envoyé par la ville avant le 5 mai : 60% d’entre elles pensaient remettre leurs enfants en classe. « Les équipes sur le terrain travaillent sur cette base pour la constitution des groupes et les mesures de distanciation sociale dans les circulations et à la cantine, précise Guy Corazzol. Les effectifs pourront être revus fin mai afin d'accueillir des enfants supplémentaires. »

Décrochage massif dans les quartiers prioritaires

Ces moyennes cachent de fortes disparités entre les établissements, qui ont mené leurs propres sondages. Une école du 2e arrondissement de Lyon estime ainsi à 70% le taux de retour de ses élèves, tandis qu’un établissement du 8e l’évalue plutôt aux alentours de 40% « alors qu’on appelle déjà les familles une par une depuis plusieurs jours pour essayer de les convaincre », précise une enseignante.

A y regarder de plus près, l’absentéisme s’annonce bien plus élevé dans les réseaux d’éducation prioritaire (REP et REP+). Un décrochage massif se profile, alors même que l’inclusion des élèves en difficulté était l’un des arguments principaux du gouvernement en faveur de la réouverture des écoles.

« L’écart est monstrueux d’une école à l’autre »

A Rillieux-la-Pape, « l’écart est monstrueux d’une école à l’autre », s’inquiète Alexandre Vincendet. Selon le maire (LR), entre 60 et 65% des élèves devraient revenir en classe « dans les quartiers résidentiels » contre seulement 25 à 35% dans les « quartiers prioritaires », d'après les chiffres dont dispose la municipalité.  

Alexandre Vincendet analyse cette désertion comme une « rupture entre certaines familles et les institutions républicaines ». Fidèle à sa ligne de droite dure, le patron des Républicains du Rhône et de la Métropole a demandé aux écoles de cesser l’envoi des devoirs en format papier organisé pendant le confinement. « Il faut que les parents se responsabilisent. On ne peut pas laisser un enfant sans école pendant six mois », assume-t-il.

Dans son école de Vaulx-en-Velin, Benjamin Grandener ne recense que 25% de familles prêtes à remettre leurs enfants en classe. « La variable sociale mise en avant par Jean-Michel Blanquer ne se vérifie pas sur le terrain », estime-t-il en référence aux déclarations du ministre de l'Education pour qui la reprise des cours est d'autant plus nécessaire dans les milieux populaires. Mais il avance une explication différente : « Les familles sont rationnelles : elles connaissent l’état des locaux, elles savent que certaines écoles étaient déjà surchargées avant le confinement. Quand vous allez dans des petits communes plus rurales de la Métropole, les conditions sont très différentes. »

De fait, dans les collines huppées des Monts-d'Or, la reprise s'annonce plus sereine. A Saint-Cyr-au-Mont-d'Or, « entre 60 et 70% » des familles ont accepté de remettre leurs enfants en classe, indique Marc Grivel, le maire de la commune et vice-président de la Métropole. « Pour la vingtaine de communes Synergies , on est dans la même fourchette », assure-t-il.               

A Bron, comme à Villeurbanne, une petite moitié des parents seulement indiquait vouloir reprendre le chemin de l'école en fin de semaine dernière. « Plus le temps va passer, plus les familles vont revenir », veut croire l'élu villeurbannais Damien Berthilier. Dans sa commune, les élèves de CE1 des écoles REP reprendront dès le 18 mai, pour tenter de ralentir l’hémorragie.

Un quart des élèves présents

Le décrochage s’annonce tout aussi massif dans les collèges, qui organiseront leurs rentrées à partir du 18 mai (d’abord pour les 6e et les 5e, le retour des 4e et 3e n’est pas prévu avant le mois de juin). « Pour l’instant on a environ 70% de retour dans les collèges favorisés, et 40% en REP », estime Gérard Heinz, proviseur et délégué du SNPDEN, principal syndicat des chefs d’établissements, pour l’académie de Lyon.

Une analyse partagée par Philippe Heili, principal du collège Gabriel Rosset, dans le quartier de Gerland, également élu SNPDEN au Comité de liaison entre le Grand Lyon et les chefs d’établissements (Coperpri). Classé REP, son établissement ne sait pas encore combien d’élèves il devra accueillir, le sondage à destination des familles n’ayant été lancé qu'en fin de semaine dernière. « On était dans l’expectative jusqu'à jeudi, nous n’avions pas de certitude sur le classement en vert ou rouge du département », explique-t-il, assurant que « tout était prêt sur le papier ».

Son collège accueille « 90% de familles défavorisées », estime Philippe Heili. « La participation est déjà faible en temps normal. Nous ne pouvons pas demander aux familles de s’engager dès aujourd’hui pour plusieurs semaines. Il va falloir être tolérant. Nous pouvons commencer avec des petits groupes et augmenter ensuite la prise en charge », suggère-t-il. Une position plus souple que celle d’Eric Desbos, conseiller délégué à l’Education et aux collèges de la Métropole de Lyon : « Les familles vont devoir s’engager. Ça ne sera pas à la carte. » Selon l’élu, le Grand Lyon « a besoin de visibilité sur les effectifs », notamment pour organiser la distribution des paniers repas (froids) prévue chaque jour.

Eric Desbos indique n’avoir pas encore de chiffres sur le nombre d’élèves attendus dans les établissements. « Ce qui serait souhaitable, c’est que ceux qui sont le plus loin de l’éducation reviennent assez rapidement », espère-t-il. Rien n’est moins sûr, comme Mediacités a pu le constater sur le terrain : dans ce collège du sud de la Métropole, seule une cinquantaine de familles se sont engagées pour l’heure à remettre leurs enfants jusqu'au 2 juin, sur près de 230 élèves scolarisés en 6e et 5e. Soit moins d’un quart des élèves.  

Risques de fermeture des établissements

A l’inverse, les établissements de centre-ville se montrent plus optimistes. Au collège Vendôme (Lyon 6e), environ deux tiers des élèves devraient revenir, indique la principale Odile Revel. Dans ce collège « pas trop concerné » par le décrochage, les inquiétudes portent plus sur la gestion du calendrier. « On ne peut pas tout changer tous les 15 jours. On passe notre temps à nous adapter alors qu’on devrait déjà commencer à préparer la rentrée de septembre », s’inquiète Odile Revel.

Il faudra attendre les premiers jours pour juger de la fiabilité des sondages. En attendant, comme en primaire, les équipes mettent en place des emplois du temps pour des classes en demi-groupes, afin de conformer aux exigences du ministère. Mais chaque établissement doit aussi évaluer sa capacité d’accueil maximale, qui dépend entre autres du nombre d’agents disponibles – notamment pour le nettoyage des salles – ou de la livraison effective des équipements de protection. Les mesures mises en place seront présentées cette semaine en conseil d’administration dans chaque collège. « Pour nous, ce sera une condition sine qua non d’appliquer la totalité des paramètres du protocole, prévient Philippe Heili. Sinon ce sera la fermeture. »

Alors que beaucoup d’établissements manquent encore de matériel, la Métropole se veut rassurante. Le nettoyage des salles sera réalisé, promet Eric Desbos : « Nous allons veiller à remplacer les absences d’agents si nécessaires. » Le Grand Lyon fournira du gel hydroalcoolique, installé à l’entrée des établissements. Des masques seront distribués aux agents de la collectivité, pas aux enseignants dont la protection relève de la responsabilité de l’Education nationale. « Nous, on gère l’intendance. Après s’il manque 100 masques par-ci par-là, on s’en occupera bien sûr », rassure le conseiller métropolitain.

Les services de la Métropole ont d'ailleurs appelé certains établissements pour évaluer le nombre de masques à fournir le cas échéant. Pour Eric Desbos, la situation pourrait évoluer cette semaine, notamment en ce qui concerne le retour des élèves : « Les parents attendent de voir comment cela va se passer en primaire avant de se décider pour le collège. »

 

Sollicitée, l’académie de Lyon s'est contentée de nous répondre, le 4 mai : « Nous travaillons actuellement avec les collectivités sur la réouverture des établissements, conformément au protocole sanitaire d'accueil qui a été diffusé hier. » Sans donner suite à nos autres demandes de précisions et d'interviews. 

 
Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).