L’événement est incontournable pour les professionnels de la montagne en quête de bonnes affaires. À Chambéry, le salon Grand Ski rassemble, chaque année, à la fin du mois de janvier, des centaines de tour-opérateurs venus des cinq continents. En l’espace de deux jours, plus de 10 000 entretiens d’affaires sont organisés entre des visiteurs désireux de vendre les stations de ski françaises à leur clientèle internationale et des exposants qui espèrent négocier des contrats juteux avec les voyagistes du monde entier.

Plus que des rencontres, le rendez-vous offre aussi à la région Auvergne-Rhône-Alpes une formidable vitrine. Certains voyagistes du salon sont invités en amont de l’événement par l’office de tourisme régional dans les plus belles stations du territoire.

GrandSki
Capture d'écran du site Grandski.org.

Mais on n’obtient pas un tel événement en claquant des doigts. Tous les trois ans, Atout France, l’unique opérateur d’État en matière de promotion touristique et organisateur du salon depuis près de trente ans, lance un appel à candidatures pour choisir la ville où se déroulera Grand Ski. Nice, Grenoble ou encore Annecy se sont portées candidates ces dernières années. Las ! Depuis 2013, c’est Chambéry qui rafle la mise, chipant l’événement à l’éternelle rivale de Haute-Savoie, Annecy. Avec des retombées économiques directes estimées à 800 000 euros, selon l'office de tourisme local, le salon est âprement disputé.      

La préfecture savoyarde l'a conservé à deux reprises, en 2015 puis en 2018 pour trois nouveaux salons. À la manœuvre : Xavier Dullin, président de la communauté d’agglomération, le Grand Chambéry, et conseiller régional LR membre de la majorité de Laurent Wauquiez. Un activisme au service de son territoire bien entendu, mais entaché d’une incroyable situation de conflit d’intérêts comme l’a découvert Mediacités.

En parallèle du choix de la ville hôte de Grand Ski, Atout France délègue, via un appel d’offres, l’organisation du salon. En 2018, la société d’événementiel Théra Conseil remporte le marché pour trois éditions (2019, 2020 et 2021). Montant du jackpot : 1,9 million d’euros. Or son dirigeant n’est autre que… Xavier Dullin.

De GL Events à l’Institut Mérieux

Méconnu à Lyon, Xavier Dullin siège au conseil régional depuis 1998. À l’époque, il compte parmi les élus qui restent solidaires de Charles Millon, reconduit, avec le soutien du Front national et fracas, à la tête de la collectivité. À Chambéry, il fréquente les bancs du conseil municipal depuis près de vingt ans. Par deux fois, en 2001 et 2008, il tente de ravir le fauteuil de maire. Sans succès. Il tient sa revanche en 2014 lorsque l’UMP Michel Dantin éjecte la socialiste Bernadette Laclais de l’hôtel de ville. Xavier Dullin s’installe alors à la présidence du Grand Chambéry.         

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Xavier Dullin (à gauche), avec le président de la région Laurent Wauquiez, en juin 2019. Photo : E.Merle.

En parallèle de son ascension politique, le patron de l’agglo savoyarde mène carrière dans l’événementiel. Directeur général d’une filiale de GL Events, il rejoint, en 2013, Théra Conseil, filiale de l’Institut Mérieux, au poste de directeur général délégué avec un salaire confortable : sa rémunération oscille entre 90 000 et 100 000 euros par an, selon sa déclaration d’intérêts. Sur son site, la société se décrit comme une « agence de communication à taille humaine qui réunit différents talents […] guidés par une même vision : communiquer c’est avant tout donner du sens ». Entre autres faits d’armes, elle a organisé, en 2014, la visite du président chinois Xi Jinping à l’Institut Mérieux.         

Avec près de 6 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2018 pour une dizaine de salariés à temps plein, Théra Conseil est florissante. Ses clients sont issus de la galaxie Mérieux (BioMérieux, Mérieux Nutrisciences ou encore l’institut privé-public BioAster) ou plus généralement du secteur pharmaceutique (Aguettant, Merial, ex-filiale de Sanofi). Grâce au recrutement du savoyard Xavier Dullin, l’agence basée à Tassin-la-Demi-Lune étend son terrain de jeu à l’industrie du tourisme, avec l’organisation de Grand Ski.

« GL Events n’était pas très content que je leur pique le marché »

Pour comprendre les liens qui unissent le président du Grand Chambéry et ce salon, il faut remonter en 1991, année de la création du rendez-vous. Bien avant de rejoindre Théra Conseil, Xavier Dullin a fondé sa propre entreprise, Package organisation, qui organisait l’ancienne version de Grand Ski. Interrogé par Mediacités, l’élu se souvient : « Après avoir rejoint GL Events [en 1998], nous avons postulé à l’appel d’offres d’Atout France et gagné le droit d’organiser Grand Ski. Puis, lorsque je rejoins Théra Conseil, je postule à nouveau et nous gagnons. D’ailleurs, GL Events n’était pas très content que je leur pique le marché ».

Sauf qu’entretemps, notre homme est devenu président du Grand Chambéry. Xavier Dullin feint de ne pas voir où se trouve le problème. « Toutes les villes candidates pour accueillir le salon savent que je dirige l’entreprise chargée d’organiser l’évènement ! », assure Xavier Dullin. Vraiment ? Contacté, l’office de tourisme de la métropole grenobloise conteste. « Non, nous n’étions pas au courant. C’est vrai que si on avait eu cette information, on n’aurait peut-être pas postulé... Cela fait deux fois que nous perdons face à Chambéry. Nous avons décidé de ne plus nous porter candidat », confie Yves Exbrayat, le directeur de Grenoble Alpes Tourisme.

Quadruple casquette

Le salon semble désormais bien installé à Chambéry. Il faut dire que le parc des expositions qui accueille l’événement a tout pour plaire à Atout France. En 2017, Savoiexpo, l’association chargée d’exploiter l’établissement, annonce de grands travaux de rénovation du parc à hauteur de 12,9 millions d’euros, soutenus financièrement par le Grand Chambéry. Lors de la sélection de la ville hôte, Atout France justifiait d’ailleurs le choix de Chambéry pour accueillir Grand Ski par les « véritables atouts » de ce programme d’investissement. Le chantier - décidé par le président Xavier Dullin - a été un argument pour garder la confiance d’Atout France - client du spécialiste de l’événementiel Xavier Dullin.         

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Le parc des expositions de Chambéry. Photo : E.Merle.

« Si on veut être dans la course du tourisme d’affaires, il faut continuellement investir, revendique l’élu-homme d’affaires. Mais si la question est de savoir si j’ai pris une décision, par ma gouvernance, pour toucher un centime sur un événement qui concerne ma société, la réponse est non ! » « Est-ce que le parc des expositions casse les prix pour le salon Grand Ski ? La réponse est non, s’agace-t-il encore. Pour ne rien ne vous cacher, ça me mettrait bien à l’aise que le salon soit ailleurs. Au moins, il n’y aurait plus d’ambiguïté et personne ne viendrait m’emmerder. »

La situation de conflit d’intérêts de Xavier Dullin ne se limite pas à cette double-casquette. Le patron de l’agglomération occupe d’autres fonctions dans des structures partenaires de Grand Ski. Il est d’abord vice-président chargé de la montagne d’Auvergne-Rhône-Alpes Tourisme, le comité régional du tourisme (CRT). Un poste de « bénévolat à outrance », selon les mots de Laurent Cormier, son directeur. C’est cette structure qui accueille, dans le cadre du salon d’affaires, des voyagistes internationaux dans les stations de ski pour promouvoir le tourisme local. Le directeur a beau assurer que Xavier Dullin « ne s’occupe pas du dossier Grand Ski », le conseiller régional, en sa qualité de vice-président du CRT, intervient bien aux « rencontres presses » du salon, comme lors de l’édition 2019.

Ce n’est pas tout. Xavier Dullin préside aussi Grand Chambéry Alpes Tourisme, établissement commercial financé par le Grand Chambéry et avec lequel l’agglo postule auprès d’Atout France pour accueillir Grand Ski. Cette structure organise la soirée du salon, moment prisé des tour-opérateurs qui a lieu le premier soir. « Mais cette soirée fait l’objet d’un autre appel d’offres auquel Théra Conseil n’a jamais postulé », se défend Xavier Dullin. Nous voilà rassurés !         

« Moralement discutable et, au pire, pénalement répréhensible »

« Toute cette histoire est, a minima, très limite et moralement discutable. Au pire, cela pourrait être pénalement répréhensible », analyse Mathias Amilhat, membre de l’Observatoire de l’éthique publique spécialisé dans les marchés publics. « À mon sens, le conflit d'intérêts paraît constitué, ajoute une juriste contactée par Mediacités. L'implication de Xavier Dullin dans les décisions emportant des conséquences économiques favorables pour des structures qu'il gère est même susceptible de constituer une prise illégale d'intérêts. »

L’élu, on s’en doute, conteste ces allégations : « Que celui qui veut m’attaquer, m’attaque ! Je n’ai rien à me reprocher ». Il assure être « aidé par des spécialistes », sans préciser lesquels, pour éviter « tout mélange des genres ».

Passion montagne

Contacté, Atout France a préféré répondre à Mediacités par mail. En partie seulement : l’organisme a ignoré toutes nos questions concernant un potentiel favoritisme au profit de la société de Xavier Dullin et sur les risques d’une concurrence faussée entre les villes. Dommage, car en matière de mélange des genres, la nature des relations entre Xavier Dullin et Christian Mantéi, l’actuel président du conseil d’administration d’Atout France (il en a longtemps été le directeur général), interroge.

Les deux hommes font affaire depuis au moins les années 1990. À l’époque, comme écrit plus haut, ils collaborent pour l’organisation de la première version de Grand Ski. Depuis, outre le rendez-vous chambérien, Atout France confie à Théra Conseil l’organisation de « Rendez-vous en France », un salon qui a lieu à Nantes, à Paris ou encore à Marseille.

En 2015, un an après l’accession de Xavier Dullin à la tête de l’agglomération, sa passion commune avec Christian Mantéi pour la montagne se traduit aussi par l’inauguration des locaux de la délégation montagne d’Atout France, en plein Chambéry bien entendu. L’année suivante, ils signent, lors du salon Grand Ski, un partenariat entre Atout France et le Cluster Montagne, une structure qui réunit collectivités et entreprises de la filière. Et qui retrouve-t-on à sa présidence, chargée des relations institutionnelles ? Xavier Dullin !