29 juin – 29 septembre : simple coïncidence ou pied de nez au débat démocratique ? Les enchères de la 5G - en clair, le moment où les opérateurs vont se partager le gâteau de cette nouvelle technologie - débuteront trois mois, jour pour jour, après le vote des 150 participants à la Convention citoyenne sur le climat. A 98%, ils s’étaient prononcés en faveur d’un moratoire sur la dernière génération de téléphonie mobile...           

Qu’importe ! L’exécutif a choisi d’enjamber leur proposition. Sur ce dossier, il veut aller vite. « On ne va pas faire ce cadeau à nos adversaires ou à nos rivaux économiques de prendre du retard sur le déploiement de la 5G », martelait, ce lundi 14 septembre sur France 2, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire. À moins d’un revirement de dernière minute, l’attribution des fréquences du réseau 5G, déjà retardée pour cause de pandémie (les enchères auraient dû débuter le 21 avril dernier), aura bien lieu dans une quinzaine de jours.    

Ces enchères constituent une première étape avant le lancement des offres commerciales prévues pour la fin de l’année. Un cadeau empoisonné au pied du sapin ( mort ) pour les soixante-huit élus écologistes et de gauche, signataires, ce dimanche, d’une tribune dans Le Journal du dimanche. Ils réclament au gouvernement « un moratoire immédiat sur le déploiement de la 5G au moins jusqu’à l’été 2021 ».            

Parmi eux, les maires de Lyon et de Villeurbanne, Grégory Doucet (EELV) et Cédric Van Styvendael (PS), mais aussi, dans la région, leur collègue écologiste Éric Piolle (Grenoble) ou encore le socialiste Jean-François Debat (Bourg-en-Bresse). Alors qu’une bataille à coups de milliards d’euros s’engage entre Orange, SFR, Bouygues et Free Mobile, une autre bagarre, politique et idéologique, redouble d’intensité. À Lyon, la coordination Stop 5G organisera, ce samedi 19 septembre, une journée de mobilisation.            

Merveille ou cauchemar technologique ?

Considérée comme une rupture technologique, la 5G présente, aux yeux de ses promoteurs, un monde plein de promesses grâce à son débit multiplié par dix par rapport à la 4G. Selon l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes ( Arcep ), « son déploiement doit permettre d’améliorer la compétitivité des entreprises, de développer l’innovation en France ainsi que de répondre aux attentes des utilisateurs d’accéder à des services mobiles toujours plus performants » [voir ci-dessous le rapport rédigé, en 2017, par l’organisme]. Télécharger et communiquer toujours plus et toujours plus vite...               

Cette technologie vouée à remplacer l’actuelle 4G d’ici à 2023 serait utile pour gérer les usines du futur, développer les voitures autonomes, rendre la ville « plus intelligente »... « De la qualité à la demande pour tous les usagers », vantait, au début du mois de septembre, Éric Mercier, responsable Connectivité au CEA-Leti (un centre de recherche spécialisé dans les micro et les nanotechnologies), lors du SIDO 2020, un salon organisé à Lyon autour de la robotique et de « l’Internet des objets ».

> Rapport de l'Arcep : 

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Films pornos en HD

La 5G ? « C’est pour permettre de regarder des films pornos en HD, même quand vous êtes dans votre ascenseur », a dézingué le maire de Grenoble Éric Piolle, dans une sortie provocatrice reprise un peu partout. Pour ses opposants, la nouvelle génération de téléphonie mobile, gourmande en énergie, interroge ni plus ni moins que nos choix de société et nos besoins. « C’est une nouvelle étape vers une société imposée à marche forcée où la technologie prend le pas sur nos rapports humains », s’alarme Sandrine, membre de Stop 5G, qui préfère ne communiquer que son prénom. À son refus de voir déferler les objets connectés, elle ajoute sa crainte concernant le manque de recul et l’absence de données sur les conséquences sanitaires et environnementales de cette évolution.

Elle n’est pas la seule. En 2017, plus de 170 scientifiques du monde entier avaient, dans un appel, pointé du doigt les dangers de cette technologie. Selon eux, la 5G augmenterait sensiblement l’exposition aux ondes électromagnétiques, qui, écrivent-ils, auraient des effets sur l’organisme (risques accrus de cancer, troubles de la mémoire…). [voir ci-dessous, pour les anglophones]. L’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) souligne, elle, un manque de données scientifiques sur le réseau 5G. Elle doit remettre un rapport officiel - et très attendu - sur son impact sanitaire d’ici au printemps prochain. Trop tard pour le gouvernement, qui, comme le racontait Le Canard enchaîné du 9 septembre, a commandé un rapport express, début juillet, à quatre services ministériels pour justifier l’ouverture des enchères dans quelques jours.

> L'appel de 170 scientifiques :

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« Au-delà du manque de recul sanitaire et environnemental, d’autres questions se posent autour du déploiement de la 5G : celle de l’obsolescence programmée de nos smartphones actuels [il faudra s’équiper de nouveaux téléphones si on souhaite bénéficier de la 5G], celle de la consommation de nouvelles ressources naturelles non renouvelables, celle des dérives possibles d’une société du tout numérique », énumère Émeline Baume, première vice-présidente EELV du Grand Lyon, chargée du numérique.

La coordination Stop 5G boit du petit lait et applaudit « ce basculement majeur par rapport au modèle économique prôné par Gérard Collomb ». « Qui aurait imaginé un tel revirement il y a an ? », interroge la militante Sandrine. Signe que le vent tourne pour les antennes 5G, plusieurs maires de la Métropole (Mohamed Boudjellaba, soutenu par EELV, à Givors, l’ex-UDI Marylène Millet, à Saint-Genis Laval) ont manifesté leur intention de recevoir la coordination. Quand, à Lyon, les anti ont l’oreille de Bertrand Maes, adjoint de Grégory Doucet, chargé de « la politique du numérique ».

22 antennes 5G déjà en activité

Mais, dans les faits, que peuvent les élus locaux face à l’arrivée de la 5G ? C’est l’État, avec l’Arcep et l’Agence nationale des fréquences (ANFR), qui donne son feu vert à l’émission de nouvelles ondes. À Lyon et à Villeurbanne, le réseau est d’ailleurs déjà largement déployé, comme l’illustre ci-dessous notre carte exclusive qui recense les antennes 5G déjà actives, à titre expérimental, dans l’agglomération.

Voir en plein écran (réalisation carte : B.Peyrel)

Depuis le début de l’année, Bouygues en teste 22 : l’une est installée sur le toit d’une maison de retraite, d’autres aux abords d’écoles ou de collèges. Le premier appel passé en 5G dans les rues de Lyon date du 4 janvier 2019. Bouygues Telecom est le seul opérateur à disposer d’antennes expérimentales à Lyon et Villeurbanne, implantées en partenariat avec Ericsson, suite un appel à projets lancé par l’Arcep. Malgré nos sollicitations, la filiale de télécommunications du groupe de BTP n’a pas souhaité nous répondre, arguant qu’elle préférait attendre le lancement officiel des enchères. Bouygues expérimente aussi la 5G à Bordeaux, Paris, Vélizy ou Rouen.

A ces 22 antennes s’ajoutent deux sites expérimentaux : l’un à la gare Part-Dieu et l’autre sur une plateforme à Saint-Priest en lien avec l’automatisation de l’industrie et l’émergence de l’IoT (« Internet of things » ou « Internet des objets »). Sur le premier, la SNCF teste 28 nouveaux usages, comme des applications de réalité augmentée ou de chat-bot (des robots assistants capables de traduire en quasi simultané une conversation). « La 5G va permettre l’extraction de très grandes quantités de données techniques dès l’arrivée des trains à quai, s’enthousiasme Sébastien Kaiser, directeur "Connectivité et réseaux" à la société nationale des chemins de fer. Ces terras de données seront transmises en un temps record aux centres de maintenance, ce qui raccourcira les délais d’anticipation. » Elle permettra aussi, selon lui, plus de sécurité en gare avec la généralisation des caméras de surveillance.

« La 5G arrivera qu’on le veuille ou non mais il faut oser poser les bonnes questions »

Le « flicage » de la société, c’est justement ce que redoute Émeline Baume : « Regardez ce qui se passe avec Huawei en Chine et l’espionnage massif des données personnelles ». L’équipementier chinois, soupçonné d’être aux ordres de Pékin, a la main mise sur la 5G dans son pays. Donald Trump a fait en sorte de le bannir des États-Unis et mène un intense lobbying sur ses alliés européens pour qu’ils fassent de même. Avec plus ou moins de succès : en Espagne, le français Orange commercialise ses offres 5G grâce, entre autres, aux antennes de Huawei…

« La 5G arrivera qu’on le veuille ou non mais il faut oser poser les bonnes questions, se laisser le temps d’en parler. On n’a pas eu de débat autour de la transparence de cette technologie », reprend la numéro 2 de la Métropole de Lyon. Le discours est partagé dans les rangs de la gauche. De passage à Lyon, le 2 septembre dernier, l’insoumis François Ruffin réclame lui aussi un débat public. « Je ne suis pas forcément contre la 5G mais il faut une exigence de démocratie sur ce sujet, quitte à proposer des référendums à l’échelle locale », a plaidé le député de la Somme, devant un parterre de plusieurs centaines de personnes réunies sur la place Guichard.

Arsenal juridique

En attendant un très hypothétique débat - « Nous allons lancer les enchères sur la 5G, cette technologie essentielle à la compétitivité du pays », déclarait au début de l’été, à l’Assemblée nationale, Agnès Pannier-Runacher, la ministre de l'Industrie - des collectivités dégainent l’arsenal juridique. À Vernaison, au sud du Grand Lyon, Julien Vuillemard, maire (divers droite) depuis mai dernier, a fait annuler l’installation d’une antenne 5G de trente mètres de haut, qui aurait dû être plantée aux abords d’un gymnase, de jeux pour enfants et d’un terrain de tennis. Le permis de construire avait été accordé en avril par l’ancienne majorité.

« Nous n’avons aucun recul sur l'impact sanitaire de la 5G. Et sur le plan paysager, l'implantation de cette antenne aurait été catastrophique. Elle n'avait pas sa place à Vernaison », justifie Julien Vuillemard, partisan, lui aussi, d’un moratoire. Découragée, la société ATC, dépositaire du permis de construire, a décidé d’abandonner son projet.

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Une antenne de téléphonie mobile. / Photo : CC - CreepCreep - Pixabay

Les maires réfractaires à la 5G peuvent éventuellement jouer du PLU-H (Plan local d'urbanisme et de l’habitat voté à l’échelle du Grand Lyon), recourir au code de l’urbanisme qui protège les paysages naturels et urbains, ou invoquer le principe de précaution, prévu à l'article 5 de la Charte de l'environnement. À Villeurbanne, Cédric Van Styvendael brandit ce dernier outil. S’il n’a pas le pouvoir d’interdire les treize expérimentations en cours dans sa ville, le successeur de Jean-Paul Bret annonce à Mediacités qu’il a l’intention de prendre un arrêté municipal « suspendant les travaux de modification ou les nouvelles implantations d’antennes 5G au titre du manque d’information sur les effets sur la santé et/ou de la préservation du climat, et au titre de la surconsommation énergétique engendrée par cette technologie ».

La municipalité socialiste va un peu vite en besogne ? Comme écrit plus haut, c’est à l’État que revient le pouvoir de suspendre ou non le déploiement des antennes. « Mais en cas de carence, les villes peuvent se substituer à cette responsabilité et agir en conséquence », précise le cabinet de Cédric Van Styvendael, en invoquant le droit à la subsidiarité. L’élu doit donc procéder dans l’ordre : dans les prochains jours, une demande de suspension du déploiement de la 5G sera envoyée au Premier ministre. En cas de refus ou de non-réponse dans les deux mois, il pourra prendre un arrêté, en constatant la carence de l’État. Lyon, Grenoble, Bordeaux et tous les signataires de la tribune du JDD devraient agir de même.

« On va tordre le coup à toutes les fausses idées »

S’ils veulent parvenir à leurs fins, les maires anti-5G doivent faire fissa : dans l’hypothèse où le rapport de l’Anses conclut à l’innocuité de la nouvelle technologie, le principe de précaution ne sera plus mobilisable. Et les recours contre les antennes compliqués voire impossibles. En octobre 2011, le conseil d’État a invalidé trois arrêtés municipaux qui réglementaient l’implantation d’antennes. En la matière, la plus haute juridiction administrative reconnaît « une compétence exclusive aux autorités de l'État ».

« Évidemment qu’on va passer à la 5G. La France est le pays des Lumières, de l’innovation. On va expliquer, débattre, lever les doutes, tordre le coup à toutes les fausses idées », martelait, ce lundi, Emmanuel Macron devant des entrepreneurs de la French Tech réunis à l’Elysée. Le chef de l’État a brocardé les écologistes en les comparant aux Amish, une communauté américaine qui rejette le progrès. « S’il y a un front commun des maires nouvellement élus sur ce sujet, cela pourrait changer les règles du jeu et montrer qu’ensemble, nous pouvons peser et résister face à l’État », veut croire Cédric Van Styvendael. Réponse d’ici au 29 septembre.

> A lire par ailleurs sur Mediacités Nantes : Moratoire sur la 5G à Nantes : les coulisses du revirement de Johanna Rolland

La bande « pionnière » qui inquiète

En plus de la bande des 3,5 GHz concernée pour le moment par les enchères du 29 septembre, de nouvelles fréquences bien supérieures à celles utilisées aujourd'hui seront nécessaires pour déployer la 5G. Ces bandes sont dites millimétriques (supérieures à 24 GHz). Elles permettront d’atteindre de très hauts débits pour répondre à des besoins localisés de réseaux mobiles en zones très denses et développer de nouveaux services 5G dédiés à l'industrie. Leur puissance augmentera aussi l’exposition de la population aux ondes électromagnétiques…

De l’aveu même de l’Arcep, qui la qualifie de « pionnière », la bande 26 GHz représente un saut dans l’inconnu. En France, cette partie du spectre radioélectrique n'a encore jamais été utilisée par un réseau mobile, à l’inverse de la bande 3,5 GHz déjà déployée pour les générations de téléphonie mobile précédentes. « Avec cette fréquence, on est encore dans l’expérimental, c’est une bande vraiment novatrice », renchérit-on du côté de l’ANFR.

« Nous n’avons aucun recul scientifique sur son utilisation, déplore Sandrine, de la coordination Stop 5G. Aucune information n’est transmise aux populations, que ce soit sur les fréquences ou sur le niveau de puissance utilisé par les opérateurs durant leurs expérimentations. » Or, la bande 26 GHz est censée être testée à Lyon sur les deux sites expérimentaux de la gare Part-Dieu et de Saint-Priest. C’est en tout cas ce que mentionne le site de l’Arcep, qui a donné une autorisation en ce sens à Bouygues.

De fait, tout l’intérêt de cette fréquence réside dans la couverture d’espaces à forte densité de population (comme les gares). Interrogé par l’ANFR, l’opérateur assure que « pour l’instant, il n’y a pas d’expérimentation ouverte » sur cette fameuse bande. Jusqu’à quand ? Sur cette question également, Bouygues n’a pas donné suite à nos sollicitations.