Le 17 septembre, en commission permanente, qui se déroule à huis clos, la région Auvergne-Rhône-Alpes a voté l’octroi d’une subvention de 36 000 euros à l’ONG Nawraj, basée au Liban. Après l’explosion du 4 août qui a fait 200 morts et plus de 6 000 blessés, la collectivité dirigée par Laurent Wauquiez (LR) a décidé d’apporter cette aide « pour la mise en œuvre d’actions de secours et de soins aux blessés », assure-t-elle dans un communiqué. Quatre mois plus tôt, en avril, la région avait déjà versé 70 000 euros à cette ONG libanaise dirigée par un certain Fouad Abou Nader.

Dans le rapport de la commission permanente, Nawraj est présentée comme une ONG fondée en 2010 ayant « pour principal but de préserver et consolider la présence ainsi que le rôle de la communauté chrétienne dans le pays ». Elle apporte son soutien à « la reconstruction et à l’achat de nouveaux équipements pour l’hôpital Notre-Dame du Rosaire, dans le quartier de Gemmayzé à proximité du port, qui a été presque totalement détruit par l’explosion. L’association souhaite également apporter son soutien au dispensaire de Broummana afin de désengorger les hôpitaux encore en état de fonctionner de la capitale », précise la région. 

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Arrêté de la Région Auvergne-Rhône-Alpes attribuant 70 000 euros à Nawraj. © LD

En 2018, sous l’impulsion de Laurent Wauquiez et Philippe Meunier, son vice-président chargé des partenariats internationaux, la région a initié un plan de soutien aux « Chrétiens d’Orient ». Initialement doté de 350 000 euros, il a été porté à 500 000 euros pour la période 2018-2020. Selon nos informations, les premiers contacts entre la région et les responsables de l’association Nawraj remontent à 2018. Philippe Meunier, vice-président chargé des partenariats internationaux, ainsi que Bruno Chiaverini, directeur des relations internationales, auraient rencontré à Beyrouth Fouad Abou Nader en vue d’un soutien régional.

Présenté comme un simple médecin

Qui est Fouad Abou Nader, présenté comme un simple médecin à la tête d’une ONG veillant au sort des chrétiens au Liban, en Irak ou en Syrie ? Dans un Liban qui est sorti de la guerre civile en promulguant une loi d’amnistie et où les criminels de guerre n’ont jamais été jugés, Fouad Abou Nader n’est pas un inconnu. Engagé au sein des Phalanges, le parti nationaliste chrétien et force paramilitaire responsable de nombreux massacres pendant la guerre civile (1975-1990), Fouad Abou Nader a été un des acteurs des pages les plus sombres de cette période.

À la fois neveu de Béchir Gemayel et petit-fils de Pierre Gemayel (respectivement fondateurs des Forces libanaises et du parti phalangiste), il a très vite gravi les échelons et était le chef d’état-major des Forces libanaises – sous les ordres de Fadi Frem – pendant le massacre de Sabra et Chatila. Du 16 au 18 septembre 1982, cette milice chrétienne – sous le regard bienveillant de l’armée israélienne – a pénétré dans les camps palestiniens de Beyrouth-Ouest et massacré sans doute plusieurs milliers de civils (les bilans varient de 500 à 5 000 civils).

Contacté par Mediapart, l’ancien commandant des Forces libanaises n’a pas répondu à nos questions, invoquant « un déplacement à l’étranger ». Interrogé par des étudiants libanais il y a quelques mois, Fouad Abou Nader s’était dédouané en expliquant qu’il était hors de Beyrouth lors de l’attaque du camp de Sabra et Chatila et aurait découvert « cette triste tragédie » seulement le 17 septembre. Certains responsables des crimes de guerre commis pendant cette période, jamais jugés, ont réintégré le jeu politique libanais après quelques années.

« Les forces libanaises ont réussi à regagner du terrain sur le jeu électoral »

Comme le rappelle l’historien libanais Karim el-Mufti, professeur de sciences politiques à l’université La Sagesse à Beyrouth, « les forces libanaises ont été mises au banc de la vie politique après la guerre et leur leader (Samir Geagea) a passé onze ans en prison ». « Encore aujourd’hui, les forces libanaises et le parti des Phalanges ont du mal à sortir de leur étiquette milicienne » mais « les forces libanaises ont réussi à regagner du terrain sur le jeu électoral car elles ont énormément investi dans les structures communautaristes de charité et de soutien à la population », explique-t-il.

Si Fouad Abou Nader rejette l’idée aujourd’hui de recréer des milices chrétiennes, son association Nawraj revendique une action non seulement politique, de défense des intérêts chrétiens au Liban, mais aussi « sécuritaire » auprès des villages chrétiens, en collaboration avec l’armée libanaise. L’armée étant la seule institution encore perçue comme relativement neutre au Liban, cette coopération permet à l’association communautaire de « se mettre en avant et de se donner une image d’efficacité et loyauté envers l’État ».

Soutiens à l'extrême-droite

En France, ces anciens miliciens chrétiens ont conservé de forts soutiens à l’extrême droite et dans une partie de la droite française. Dans un entretien à Radio Courtoisie, Fouad Abou Nader rappelait d’ailleurs le soutien de quelques « jeunes Français » engagés auprès de « leurs frères chrétiens » pour lutter contre les Palestiniens… À l’époque, quelques figures de l’extrême droite française avaient en effet rejoint les Phalangistes pour leur prêter main-forte. Ce 14 février 2018, l’homme qui mène l’entretien sur cette radio phare de l’extrême droite française, n’est autre que le cofondateur de l’association SOS Chrétiens d’Orient et assistant du député européen RN Thierry Mariani : Charles de Meyer louant un « résistant libanais » engagé face aux « islamo-progressistes ».

Les deux hommes se connaissent bien et leurs deux ONG sont partenaires sur le terrain. Comme le précise sur son site SOS Chrétiens d’Orient, ce partenariat remonte à 2016. « À partir de décembre 2016, avec l’aide de l’association libanaise Al Nawraj, SOS Chrétiens d’Orient mène des dizaines de projets comme l’irrigation des terres arables à Jabboulé ou l’aide à l’achat de tracteurs et matériels agricoles pour une coopérative agricole à Beit Lahia », peut-on lire sur leur site. Fouad Abou Nader et Charles de Meyer ont fait plusieurs conférences publiques pour expliquer leurs actions communes en faveur des chrétiens d’Orient. SOS Chrétiens d’Orient envoie des enseignants à Nawraj et lui a même fait deux dons. L’un de 25 000 dollars pour une école et le second de 40 000 euros pour des villages où intervient Nawraj selon le site d’extrême-droite Le Salon beige.

Si SOS Chrétiens d’Orient et Nawraj semblent partager la même vision communautariste et identitaire du christianisme, leur coopération souffre tout de même d’étonnantes contradictions. Alors que Fouad Abou Nader a combattu par le passé l’ingérence du régime syrien au Liban, SOS Chrétiens d’Orient soutient ouvertement le clan Assad en travaillant avec ses milices chrétiennes et organes caritatifs (lire l'enquête de Mediapart « Une ONG en Syrie »).

Le soutien financier de la région Auvergne-Rhône-Alpes à cette association est d’autant plus intéressant que, par deux fois, Laurent Wauquiez a essayé – sans succès – de financer l’association SOS Chrétiens d’Orient. En juin 2019, Laurent Wauquiez a ainsi présenté une subvention pour l’ONG de 22 000 euros pour, selon l’association, aider un projet de carrière près d’un monastère à Ninive en Irak.

Le profil des dirigeants de l’organisation liés au Rassemblement national ou à l’extrême droite radicale avait alors provoqué l’indignation de l’opposition régionale et la subvention avait d’abord été retirée, avant d’être à nouveau proposée au vote trois mois plus tard et une nouvelle fois retirée, soulevant la même bronca de l’opposition. Laurent Wauquiez semble tenir particulièrement à soutenir cette association qui avait déjà été invitée, dès septembre 2017, à présenter ses travaux à l’Hôtel de région.

Lorsque Laurent Wauquiez s’est rendu en Irak en juin 2018 pour apporter son soutien aux « chrétiens d’Orient », il a rencontré des membres d’associations de défense des chrétiens d’Orient. Qui Laurent Wauquiez a-t-il rencontré exactement lors de ce déplacement de quatre jours en Irak ? Malgré deux avis de la commission d’accès aux documents administratifs (CADA), consultés par Mediapart, enjoignant à la collectivité plus de transparence, l’élue régionale d’opposition Myriam Laïdouni-Denis (EELV) n’a reçu que des réponses lacunaires.

Des responsables de SOS Chrétiens d’Orient se sont-ils entretenus avec Laurent Wauquiez pendant ce séjour ? François-Xavier Gicquel, le chef de mission en Irak de l’association, est en tout cas une figure bien connue de l’ultra-droite lyonnaise. Ce proche de Bruno Gollnisch avait été exclu du FN en 2011 après la publication d’une photo le montrant faisant un salut nazi lors d’un pèlerinage sur la tombe de Mussolini. Celui qui a aujourd’hui le titre de chef des opérations de SOS Chrétiens d’Orient avait aussi organisé en 2010 un « apéro saucisson-pinard » « anti-islamique », interdit par la préfecture.

Un goût commun avec le responsable des partenariats internationaux de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Philippe Meunier, l’un des organisateurs du voyage de Wauquiez en Irak, qui a lui-même organisé un « apéro saucisson pinard » en 2011, avec son courant « La droite populaire », cofondé avec Thierry Mariani, fervent promoteur de SOS Chrétiens d’Orient, qui lui avait permis de se rendre plusieurs fois en Syrie.

En lien avec l'armée libanaise

Interrogé sur le sens du soutien financier de la région Auvergne-Rhône-Alpes à Nawraj, compte tenu du lourd passé de Fouad Abou Nader, le cabinet de Laurent Wauquiez a simplement répondu à Mediapart que ces subventions s’inscrivent « dans le cadre du Plan d’action régional pour les chrétiens d’Orient et pour les autres victimes de violences ethniques et religieuses au Proche et au Moyen-Orient ». Concernant l’activité de Nawraj, l’équipe de Wauquiez assure que « Fouad Abou Nader rappelle que Nawraj n’est ni une organisation militaire, ni un parti politique mais une association apolitique et humanitaire. Il lui arrive de travailler en lien avec l’armée libanaise, comme toute association de ce type ».

En gage de moralité, la région brandit aussi le fait que Fouad Abou Nader a également été reçu en 2018 par le groupe « chrétiens d’Orient » de l’Assemblée nationale et par le conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron, Aurélien Lechevallier. Ce camarade de promo à l’ENA du président, récemment nommé ambassadeur en Afrique du Sud, a noué, lorsqu’il était en poste au Liban, des relations que plusieurs diplomates français interrogés jugent « problématiques ». Sa rencontre « à l’Élysée » a en tout cas servi de carte de visite à l’ancien milicien libanais pour mener sa campagne de levée de fonds.

Contacté à de multiples reprises, par mail et téléphone, Fouad Abou Nader n’a pas donné suite à nos demandes, pas plus que l’association SOS Chrétiens d’Orient.

Le cabinet de Laurent Wauquiez nous a affirmé dans un mail, qui n’a répondu qu’à une petite partie de nos interrogations, que « Fouad Abou Nader rappelle que Nawraj n’est ni une organisation militaire, ni un parti politique mais une association apolitique et humanitaire. Il lui arrive de travailler en lien avec l’armée libanaise, comme toute association de ce type ».


logo mediapartMediacités reproduit ici un article publié le 29 septembre par Mediapart. Comme ce fut déjà le cas avec la reprise de certaines de nos enquêtes par Mediapart, nous nous réjouissons que le partenariat éditorial noué entre nos deux journaux permette de proposer une information indépendante à un maximum de lecteurs.