Des beaux fruits et légumes frais, des fromages AOP, des étals de boucherie et de poissonnerie, une épicerie du monde « d’ici et d’ailleurs »… Le tout sous une grande verrière, aux faux airs de halle traditionnelle. Grand Frais - « le meilleur marché », proclame son slogan au fronton - implante un peu partout ses magasins avec succès. En 2018, l’enseigne a détrôné Decathlon sur la première marche du podium des marques préférées des Français.              

En moins de trente ans, cette chaîne de supermarchés, dont le siège social se trouve à Chaponnay, près de Lyon, s’est hissée parmi les principaux acteurs de l’agro-alimentaire français, porté par une croissance spectaculaire - selon Les Echos, elle réaliserait environ 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel. En 2020, Grand Frais compte près de 250 magasins, essentiellement en France. Le groupe a récemment ouvert des adresses en Belgique, en Italie et au Luxembourg.

Derrière cette success-story, Denis Dumont, 62 ans, le fondateur de Grand Frais (initialement dénommé Espace Fraîcheur) et toujours actionnaire minoritaire. Ce patron né dans le Pas-de-Calais, méconnu sur la scène lyonnaise comme nationale, qui s’est associé aux frères Léo et Patrick Bahadourian pour se développer, ne s’est pas seulement bâti un empire dans le secteur de la grande distribution. Comme Mediacités l’a découvert, le chef de l’entreprise est aussi un as de l’optimisation fiscale.

Une fortune de 400 millions d’euros

Du Luxembourg à la Suisse, en passant par Hong-Kong, ses montages dans les paradis fiscaux lui permettent d’alléger ses impôts sur les dividendes ou sur les plus-values, mais aussi d’abriter des jets privés dont les sociétés, c’est une de nos révélations, ont été condamnées pour travail dissimulé. Autant d’économies de cotisations sociales et d’impôts qui échappent aux caisses de l’Etat français, alors même que Grand Frais réalise la quasi-totalité de son chiffre d’affaires en France.

Nous aurions aimé interroger Denis Dumont mais, malgré nos nombreuses tentatives [lire ci-dessous l’encadré En coulisses], nous n’avons pas réussi à le joindre. Il faut dire que cet entrepreneur cultive une extrême discrétion. Il ne répond jamais à la presse. Difficile même de trouver sur Internet une simple photo de celui qui pointe, en 2020, à la 207e place du classement des plus grandes fortunes françaises établi par le magazine Challenges. La sienne est estimée à 400 millions d’euros.

Exergue Fruits

L’aventure Grand Frais débute en 1992 avec l’ouverture d’un premier magasin de produits frais en région lyonnaise. Le concept de Denis Dumont : concurrencer les supermarchés en misant sur des grossistes et des producteurs locaux. L’entrepreneur installe sa holding Prosol à Chasse-sur-Rhône, au sud de Lyon, et acquiert plusieurs terrains en France. Sa cible : les villes moyennes en périphérie d’agglomération.

Dix ans plus tard, les résultats sont renversants. Selon Les Echos, en 2002, Grand Frais affiche un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros et compte une trentaine de supermarchés en France. Cette croissance attire les investisseurs, dont Léo et Patrick Bahadourian. Ces deux frères, héritiers de la célèbre famille d’épiciers lyonnais, également adeptes des paradis fiscaux [(re)lire notre enquête « Yacht, Ferrari, champagne… la fortune des Bahadourian cachée dans les paradis fiscaux »], ont rejoint l’aventure de Denis Dumont quelques années auparavant en tant qu’actionnaires et partenaires d’affaires. Avec leur société familiale de grossiste de produits orientaux, Agidra, ils garnissent les rayons « épicerie d’ici et d’ailleurs » des supermarchés.             

A partir de 2007, Grand Frais change de braquet. Sur le plan marketing, le groupe révolutionne le design de ses magasins en reproduisant l’architecture d’une halle traditionnelle. Sur le plan économique, après avoir implanté plus d’une cinquantaine de supermarchés dans la région lyonnaise et dans le Sud-Est de la France, il s’attaque au marché national. Rien ne semble arrêter Grand Frais : en 2019, la holding Prosol génère, en France, 825 millions d’euros de chiffre d’affaires, pour un bénéfice de 54 millions d’euros.

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Un magasin Grand Frais, à Rambouillet. Photo : CC BY-SA 3.0-Lionel Allorge.

Selon le magazine spécialisé LSA, en mars 2020, Grand Frais comptait 227 supermarchés en France, 15 épiceries Fresh (sorte de mini Grand Frais), deux magasins en Italie, un en Belgique et un petit dernier au Luxembourg, qui a ouvert ses portes cette année. Selon ses dirigeants, le groupe a doublé de taille en cinq ans et entend accélérer son développement à l’étranger, notamment en Italie.

Marges nettement plus intéressantes

L’empire de Denis Dumont repose sur un modèle économique très atypique. En France, sa holding Prosol détient une myriade de sociétés. Chaque supermarché correspond ainsi à un Groupement d’intérêts économiques (GIE), composé de société indépendantes, une par secteur alimentaire : viande, fromagerie ou encore épicerie du monde avec les frères Bahadourian. Ce montage permet à Grand Frais de dégager des marges nettement plus intéressantes que celles de ses concurrents.

Comme l’ont révélé L’Obs et un reportage de l’émission Capital de M6 fin 2019, cette structuration de PME freine par ailleurs la constitution de délégués syndicaux ou de représentants du personnel, aptes à négocier des avantages sociaux. De fait, plusieurs employés interrogés par Mediacités estiment que les salaires chez Grand Frais sont corrects, mais pointent l’absence de treizième mois ou de primes d’intéressement, malgré la grande forme économique de l’entreprise. Contacté précisément sur ce point, le service de communication de Grand Frais n’a pas répondu à nos questions.

Exergue Suisse

Le mystérieux Denis Dumont, quant à lui, est devenu multimillionnaire en moins de trente ans. Depuis 2011, le champion des fruits et légumes a quitté la région lyonnaise pour résider sur les rives du lac Léman, dans une immense propriété qu’il a acquise pour 32 millions de francs suisses (soit environ 26 millions d’euros selon le taux de conversion de l’époque), d’après le registre foncier du canton de Genève. Voisin de ses partenaires Bahadourian, qui ont aussi emménagé en Suisse.

Après avoir été l’actionnaire majoritaire de Grand Frais pendant près de trois décennies, Denis Dumont a vendu, en avril 2017, la majorité des parts de son groupe au fonds d’investissement français Ardian (ex-Axa Private Equity). La nouvelle maison-mère de Grand Frais, toujours basée à Chaponnay, se nomme désormais ZF Invest. Mais le fondateur n’a pas quitté le navire : il reste actionnaire de la chaîne via une holding domiciliée au Luxembourg.

Dès le début des années 2000, Denis Dumont crée ses premières sociétés luxembourgeoises (Vrucht Invest, Fruit Invest ou encore Financière du fruit) pour administrer les affaires de Grand Frais et de sa holding Prosol. À l’époque, l’activité économique du groupe est entièrement réalisée en France. Le premier supermarché inauguré à l’étranger n’ouvrira ses portes qu’en 2013, en Belgique.

Exergue Luxembourg

En une vingtaine d’année, le patron multiplie par dizaines les Soparfi, des holdings luxembourgeoises [voir la photo ci-dessous]. Ainsi, c’est sa société HPL SA, basé au Grand-Duché, qui constitue en 2010 Prosol SAS, la holding actuelle de Grand Frais en France, et en devient actionnaire.             

Sur un terrain plus personnel, entre 2009 et 2019, le fondateur de Grand Frais est aussi administrateur d’une société luxembourgeoise de voitures de courses avec Léo et Patrick Bahadourian. Avec eux, il est alors l’heureux propriétaire d’une Ferrari FXX, une édition limitée rarissime destinée aux circuits, produite à seulement trente exemplaires, comme nous le racontions dans notre enquête publiée la semaine dernière.

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Plaques des sociétés de Denis Dumont à l'entrée d'un immeuble de Luxembourg-Ville. Photo : Mathieu Martiniere.

De manière générale, le Luxembourg permet de réduire l’assiette globale d’un groupe de sociétés grâce à des montages complexes, à des prêts intra-groupes aux taux d’intérêt élevés ou à de multiples dispositifs d’allégements fiscaux. Dans le Grand-Duché, les taxes sur les dividendes ou sur les plus-values de cession sont par exemple exonérées d’impôts sous certaines conditions.

Des dividendes trois fois moins imposés

En fouillant dans le registre du commerce du Luxembourg, nous avons découvert que plusieurs sociétés luxembourgeoises liées à la holding Prosol, et dont Denis Dumont est actionnaire, ont reversé des centaines de millions d’euros de dividendes depuis le début des années 2000. Or, en vertu de la directive « mère-fille », qui évite qu’un actionnaire soit imposé deux fois dans l’Union européenne, la France ne taxe pas à la source ces dividendes. De son côté, le Luxembourg ne prélève pas non plus à la source les revenus de résidents étrangers établis dans les pays avec qui lesquels il possède une convention fiscale de double imposition, comme… la Suisse. Là où s’est exilé Denis Dumont.  

En terre helvète, les dividendes sont considérés comme de simples revenus. Dans le canton de Genève, où réside Denis Dumont, les contribuables ne sont imposés que sur 60% des dividendes lorsque leur participation dans une société équivaut à au moins 10% du capital. En outre, le taux d'impôt sur les revenus pour les très grandes fortunes s’établit à 19%, selon le barème 2020. En résumé : un actionnaire majoritaire d’une société luxembourgeoise, mais résident suisse, ne payera que 11% d’impôts sur ses dividendes à Genève. Soit trois fois moins que les 30% du prélèvement forfaitaire universel (PFU), l’impôt français sur les dividendes.

Exergue Veste

Notre examen du meccano fiscal de Denis Dumont nous a par ailleurs permis d’identifier une très lucrative opération. En mars 2016, le créateur de Grand Frais crée au Luxembourg la holding Elia Part, entité dont il est administrateur. Un mois plus tard, il réinvestit avec cette société dans sa chaîne de supermarchés en prenant des parts majoritaires dans la société Prosens, maison-mère temporaire du groupe. Un an plus tard, le 27 avril 2017, la société luxembourgeoise Elia Part cède au fonds d’investissement français Ardian la totalité des parts sociales qu’elle détient dans le groupe de Grand Frais. Selon nos informations, le prix de la vente dépasse le milliard d’euros. Cette cession génère alors une plus-value de plus de 880 millions d’euros, dont une partie sera réinvestie par Denis Dumont, qui reste actionnaire du groupe avec Elia Part.

Cet excédent colossal est réalisé en seulement un an. Or, selon la loi luxembourgeoise et le régime mère-fille, les revenus issus de cette plus-value ont pu être défiscalisés. « Quand je regarde le tableau, pour moi, il y a optimisation fiscale », commente un analyste financier, spécialiste du Luxembourg, à qui nous avons soumis nos découvertes.

Exergue HongKong

Au moment de la très fructueuse vente d’actions, deux curieuses sociétés, basées à Hong-Kong et actionnaires minoritaires d’Elia Part, encaissent une partie des profits générés par la plus-value. La région administrative spéciale de Chine dispose d’une fiscalité très douce pour les dividendes engrangés à l’étranger. « Nous considérons Hong-Kong comme un paradis fiscal. Cette juridiction possède une législation fiscale qui permet de ne pas taxer les bénéfices réalisés à l'étranger mais enregistrés à Hong-Kong », explique Quentin Parrinello, responsable de plaidoyer « Justice fiscale et inégalités » à Oxfam France.

Qui se cachent derrière les deux sociétés en question (Trendwell Holdings Limited et Green Stone Limited), domiciliées à la même adresse, dans le centre de Hong-Kong ? La première, créée en avril 2010, est devenue actionnaire du groupe de Grand Frais en mars 2011, à l’occasion d’une augmentation de capital de la holding française Prosol. Selon les comptes de Prosol, le représentant de Trendwell Holdings Limited n’était autre que… Denis Dumont. Est-il le créateur de cette société ? Et de Green Stone Limited ? Faute d’avoir pu lui poser nos questions, notre piste asiatique s’arrête là.

Exergue Jet

Retour en Europe donc, et plus précisément à l’aéroport de Lyon-Bron. C’est de là qu'ont volé trois jets et avions privés acquis par Denis Dumont : Aircraft Pilatus PC-12, acheté en 2006 pour 2,67 millions d’euros, un Cessna CJ3, acheté en 2008 pour 6 millions d’euros, et un Diamond Aircraft DA42 TDI, acheté en 2016. Ces zincs, tous revendus depuis (le dernier en 2018), ont été gérés par deux sociétés luxembourgeoises (Odyssée Jet et Jet Cruising), créées en 2006, en pleine ascension du groupe Grand Frais, et destinées à l’achat et à l’exploitation d’avions privés.

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Un Cessna CJ3, modèle acheté par Denis Dumont en 2008. Photo : CC-GRRichardson.

Alors que ces aéronefs, qui transportaient le fondateur de Grand Frais, bénéficiaient de la fiscalité douce du Grand-Duché, les appareils étaient bien utilisés depuis le sol français. C’est ce que démontrent deux jugements des prud’hommes et de la Cour d’appel de Lyon que Mediacités s’est procurés, suite à une procédure engagée par deux pilotes. Julien M. et David R., domiciliés dans l’agglomération lyonnaise mais employés par la société Jet Cruising de Denis Dumont sous des contrats luxembourgeois, ont porté plainte devant les tribunaux, s’estimant lésés de leurs droits sociaux en France.

Dans le premier cas, confirmant un jugement du conseil des prud’hommes, la Cour d’appel de Lyon a estimé dans une décision du 28 mai 2013 que le Pilatus PC-12, piloté par Julien M., était utilisé depuis Lyon-Bron « quasi quotidiennement ». S’appuyant sur la jurisprudence européenne, elle a conclu que le contrat de travail de Julien M. aurait dû être régi par la loi française [voir le document ci-dessous]. Résultat, Jet Cruising a été condamnée pour travail dissimulé.

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Rebelote six mois plus tard. Le 2 décembre 2013, dans un dossier similaire, les prud’hommes de Lyon ont condamné la société Jet Cruising pour ne pas avoir déclaré en France David R., pilote de l’avion Cessna CJ3 depuis l’aéroport de Lyon-Bron. « La société Jet Cruising n’a accompli aucune formalité relative à la déclaration préalable à l’embauche de Monsieur David R., pas plus que concernant l’affiliation de ce dernier tant auprès des organismes sociaux luxembourgeois qu’auprès des organismes sociaux français », peut-on lire dans le jugement. En clair : de vrais pilotes mais des employés fantômes pour l’administration française comme luxembourgeoise. De l’optimisation fiscale de haut vol.

> A RELIRE... Le premier volet de notre enquête publié le 30 septembre : Yacht, Ferrari, champagne… la fortune des Bahadourian cachée dans les paradis fiscaux.

Malgré de nombreuses tentatives, via différents canaux, impossible de contacter Denis Dumont, entrepreneur aussi discret que distant vis-à-vis des médias. En trente ans, il n’a accordé aucune interview. Le 21 septembre dernier, j’ai contacté par mail Stéphane Allart, son ancien conseiller fiscal luxembourgeois, avant de lui laisser un message téléphonique à son cabinet quelques jours plus tard. Il ne m’a jamais rappelé. J’ai également contacté, via LinkedIn, plusieurs de ses conseillers fiscaux actuels, domiciliés aux adresses des sociétés luxembourgeoises de Denis Dumont. Sans plus de succès.

Le 24 septembre, j’ai contacté le groupe Grand Frais, dont Denis Dumont est toujours actionnaire. Une employée du service communication m’a indiqué qu’elle ne pouvait pas me communiquer ses coordonnées et a estimé « qu’il ne répondra pas à ce type de sollicitation ». Le service communication du groupe a d’ailleurs refusé de transmettre mes questions écrites à M. Dumont. Le 28 septembre, j’ai en outre envoyé par mail une série de questions écrites au groupe Grand Frais à destination d'Hervé Vallat, président du directoire de Prosol, la holding de Grand Frais. Sans réponse non plus de ce côté-là.

Mathieu Martiniere
Basé à Lyon, cofondateur de We Report, un collectif européen de journalistes indépendants, Mathieu enquête pour des médias français et européens (Mediacités, Mediapart, Les Jours, La Cité...). Il a notamment travaillé sur l'affaire Barbarin et la pédophilie dans l'Eglise catholique française, travail qui a donné lieu à la publication d'un livre (Eglise, la mécanique du silence), ou encore sur l'agence policière Interpol avec un documentaire diffusé sur Arte (Interpol, une police sous influence ?), fruit de cinq ans d'enquête.