C’est ce qu’on peut appeler une recrue de choix. Le géant du bâtiment Socotec vient de s’adjoindre les services de Michel Le Faou, ex-adjoint au maire de Lyon et ex-vice-président de la Métropole délégué… à l’Urbanisme, à l’Habitat et au Logement. L’élu de 53 ans, qui siège aujourd’hui au Grand Lyon sur les bancs de l’opposition, occupe depuis septembre un poste de directeur au sein de la branche « Construction et Immobilier » de ce groupe spécialisé dans la maîtrise de risque et la certification du bâti. Chargé « du développement secteur public », précise son profil LinkedIn. « Avec la mission de travailler au contrôle des ouvrages d’art et des infrastructures détenues par la puissance publique », complète auprès de Mediacités cet ingénieur de formation. Ou comment mettre à profit son expérience - et son carnet d’adresses - d’ancien pilier de la majorité municipale et métropolitaine au service du privé…                   

Les reconversions post-défaite électorale sont légions [lire l’encadré ci-dessous sur David Kimelfeld] et souvent une nécessité - en tant que simple conseiller métropolitain, Michel Le Faou est désormais indemnisé 1 342 euros bruts par mois. Elles n’en posent pas moins question quand les anciennes compétences d’un élu (ou ex-élu) recoupent les missions que lui attribue son nouvel employeur. Si bien que le législateur s’est doté en 2013 d’une loi visant, entre autres, à lutter contre le pantouflage, cette pratique répandue chez les hauts fonctionnaires qui consiste à faire valoir dans le privé une influence acquise par ses activités dans le public.

« Le délit de pantouflage est une forme de prise illégale d’intérêts qui correspond au fait d’aller travailler dans une entreprise sur laquelle on avait une relation de contrôle, explique Sébastien Bénétullière, docteur en droit et membre de l’Observatoire de l’éthique publique. Mais il peut aussi s’agir d’une société qu’on a simplement côtoyée dans l’exercice de ses fonctions, via de simples réunions de travail par exemple. »

Des marchés avec la Métropole

Est-ce le cas de Michel Le Faou avec Socotec ? « Je n’ai jamais rendu d’autorisation ou de décision concernant Socotec. Je délivrais des permis de construire. Or Socotec ne construit pas », rétorque l’ancien « Monsieur Urbanisme » de Gérard Collomb puis de David Kimelfeld. Si l’entreprise de certification est très présente sur les chantiers de la Confluence - tour Ycone, Hôtel de région -, elle officie en tant que bureau d’études, son cœur de métier.

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La tour Ycone, signé Jean Nouvel, à la Confluence. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

L’ancien vice-président va toutefois un peu vite en besogne… Mediacités a remis la main sur une délibération du Grand Lyon adoptée le 8 juillet 2019 et portant sur l’attribution de marchés à bons de commande pour des missions de « contrôle technique » et de « diagnostics constructifs » concernant des opérations immobilières dont la Métropole est maître d’ouvrage, comme la construction ou la rénovation de collèges par exemple [voir le document ci-dessous]. Le tout, pour un total de 840 000 euros sur deux ans. Parmi les quatre bénéficiaires figure Socotec Construction. Ce jour-là, lors du conseil métropolitain, Michel Le Faou vote d’ailleurs deux fois : en son nom et en celui du président de l’époque, David Kimelfeld, qui lui avait donné pouvoir.

2019-3614

Ce n’est pas tout. En janvier 2019, la commission permanente de la Métropole, où siégeait Michel Le Faou, attribue à Socotec le marché du contrôle des émissions de fumées et autres résidus des incinérateurs du Grand Lyon [voir la délibération ci-dessous]. Montant maximum prévu, sur quatre ans, de cet accord-cadre à bons de commande : 1,4 million d’euros.

CP-2019-2884-Incinerateurs

Du côté de la ville de Lyon, d’après nos recherches, Socotec n’a fait l’objet d’aucune délibération au cours du mandat précédent (2014-2020). Le groupe a néanmoins été prestataire de la collectivité pour des missions concernant l’opéra (pour 13 500 euros), le théâtre des Célestins (pour 14 200 euros) et la restauration des façades de l’église Saint-Bruno-lès-Chartreux (pour 6 350 euros). C’est aussi le cabinet retenu, en 2018, par la municipalité pour la « protection et le contrôle des risques » lors du chantier du groupe scolaire Julien-Duret (12 000 euros), dans le 8e arrondissement ou, en 2016, lors de travaux d’aménagement de la bibliothèque Clémence-Lortet, dans le 6e arrondissement.

« Je ne pantoufle pas, je bosse »

Sur un plan légal, la question du pantouflage ne concerne pas Michel Le Faou : pour les élus locaux, la loi de 2013 ne s’applique qu’aux présidents d’exécutif de communes ou d’intercommunalités de plus de 20 000 habitants. Ceux-ci sont priés de soumettre à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) leurs projets de reconversion, quels qu’ils soient. « Le but n’est pas d’empêcher les élus d’aller travailler dans le privé mais de s’assurer qu’il n’y ait pas de soupçon de partialité, reprend Sébastien Bénétullière. Que ce soit rétrospectivement en facilitant une entreprise dans le but qu’elle fournisse un emploi à l’élu après son mandat, ou postérieurement en faisant profiter une entreprise de son entregent et de son carnet d’adresses. »

Bon élève, l’ancien vice-président du Grand Lyon assure avoir sollicité la HATVP pour examiner son cas. « Ils m’ont dit de faire attention à ne pas me mettre en situation de prise illégale d’intérêts en travaillant pour un employeur au sujet duquel j’aurais rendu antérieurement une décision dans un délai de trois ans », rapporte-t-il, en rappelant qu’il « ne rentre pas dans les critères en tant qu’ancien adjoint au maire ou ancien vice-président d’intercommunalité ». Reste toutefois, comme nous l’avons documenté plus haut, qu’il a participé à au moins deux prises de décisions en faveur de Socotec. Contactée, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique n'a pas donné suite à nos sollicitations.

« Je ne pantoufle pas, je bosse ! J’ai travaillé toute ma vie, j’ai juste arrêté quatre ans pour exercer mon mandat, au début duquel j’ai conservé mes activités professionnelles [chez Teko, spécialiste de la réfrigération industrielle], souffle Michel Le Faou. Il fallait bien redémarrer. » Non sans risquer de créer une certaine confusion… Le 5 octobre dernier, lors d'un conseil métropolitain, l’opposant prend la parole pour critiquer le projet d’encadrement des loyers de la majorité écologiste. Sa préconisation pour lutter contre la flambée des prix de l’immobilier ? « Une augmentation significative de la production de logements. » Parlait-il en tant qu’élu ou en tant que directeur de chez Socotec ?

La reconversion un peu précipitée du communicant David Kimelfeld

Un autre « recasé » a alimenté les conversations du petit monde politique lyonnais la semaine dernière : après avoir été infirmier, avoir fondé une société de transport maritime et avoir présidé la Métropole de Lyon de 2017 à 2020, David Kimelfeld se lance dans la com’. L’ex-patron du Grand Lyon a créé son cabinet Kimelfeld Conseil, le 8 octobre dernier, et s’est associé à l’agence de « communication et [d’]influence » Syntagme d’Erick Roux de Bézieux, figure du microcosme et de la droite locale. Sauf que, comme le confie David Kimelfeld lui-même, l’annonce médiatique de sa reconversion a été un peu précipitée…

Celui qui fut, à une époque, le dauphin de Gérard Collomb a, lui aussi, sollicité l’avis de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Or, il attend encore une réponse officielle de l’organisme. Contrairement à Michel Le Faou, « simple » ex-vice-président, « Kim », en tant qu’ancien président de métropole, était tenu de saisir la HATVP. Celle-ci peut se prononcer, dans un délai de deux mois, de trois façons : 1) rien à signaler sur le plan déontologique et pénal ; 2) Ok mais avec des réserves qui obligent l’élu ou l’ancien élu à se conformer à « des mesures de précaution » ; 3) un avis d’incompatibilité qui, de fait, interdit à l’ancien responsable politique d’exercer l’activité envisagée. 

Selon toute vraisemblance, David Kimelfeld doit s’attendre à la deuxième option. « J’ai eu des échanges par mail et téléphone ces derniers jours avec la Haute Autorité : a priori, elle formulera une série de restrictions à mon activité comme de ne pas travailler pour le Grand Lyon, la ville de Lyon, les satellites de ces collectivités, comme le Sytral, ou des grandes entreprises qui bénéficient de délégations de service public, comme Veolia. Cela tombe sous le sens. Il est aussi clair que je n’aurai parmi mes clients aucune autre des 58 communes de la Métropole », détaille-t-il à Mediacités. Des restrictions qui obligeront le nouvel « influenceur », comme l’a qualifié Le Progrès, à chasser sa clientèle hors de son fief. « La France est vaste, sourit-il. Et à l’heure du télétravail, je n’y vois aucun inconvénient. »

N.B.