Il est l'incarnation de la success story de GL Events, mais l’histoire qu’il raconte aujourd’hui n’est plus la même. Depuis le début de la crise sanitaire, le lyonnais Olivier Ginon, président et co-fondateur du mastodonte de l’événementiel, court les médias avec un mot - nouveau pour lui - à la bouche : « pertes ». Dans l'une de ses dernières interventions sur BFM Business, le 15 octobre, il évoque « les premières pertes de son histoire ». Pour l’année 2020, elles sont estimées à 65 millions d'euros.

Un résultat inévitable : le nouveau coronavirus ravage le secteur de l’événementiel et son champion GL Events. A la fermeture pure et simple des parcs d’exposition ou centres des congrès pendant le confinement ont succédé les reports ou les annulations de salons et de foires, à l’instar de celle de Lyon (qui avait été reprogrammée début octobre), conséquences des mesures de restrictions sanitaires. Aucun des trois pôles qui constituent le groupe d’Olivier Ginon n’est épargné.     

Au 30 septembre de cette année noire, GL Events anticipe des recettes d’environ 500 millions d'euros contre 849 millions d'euros à la même date l’an passé. Un manque à gagner de 350 millions d'euros compensé, selon son patron, par « la profonde capacité d'adaptation du groupe et de ses équipes ». Sur BFM Business, ce jour-là, Olivier Ginon - qui n’a pas donné suite aux demandes d’interview de Mediacités [lire notre encadré En coulisses ci-dessous] - veut rassurer ses investisseurs : son groupe « a les capacités de tenir ».

Le discours est constant depuis le début de la crise. Déjà, en juin, le rapport annuel d'activité de GL Events avançait que « le risque pandémie fait partie intégrante de la cartographie des risques » et n'apparaissait « pas comme un risque net majeur ». La raison d’une telle confiance ? Le spécialiste de l’événementiel a souscrit des assurances pour « dommages et pertes d'exploitation » dans la limite de 300 millions d'euros d'indemnités [voir le document ci-dessous]. Interrogé par mail pour savoir si ces contrats couvraient le risque pandémique, GL Events ne nous a toutefois pas répondu.

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Extrait du rapport annuel 2019 de GL Events.

2 240 salariés passés par la case chômage partiel

Pour affronter le Covid-19, GL Events peut aussi s'appuyer sur sa trésorerie nette. Elle s’élevait à 399 millions d'euros au 31 décembre 2019. Le groupe a par ailleurs renoncé à verser des dividendes à ses actionnaires en 2020, ce qui lui permet « de conserver 30 millions d'euros de liquidités », toujours d'après le rapport annuel. Enfin, en interne, un plan d'économies est en préparation. En mars, Olivier Ginon l’annonçait à 40 millions d'euros. Le chiffre est passé à 90 millions d'euros en juin. Le 15 octobre, il était désormais question de réduire les coûts à hauteur de… 170 millions d'euros. Comment ? Quand ? En licenciant des salariés ? Jusqu’à présent, le détail de ce plan n’a pas été précisé. Il laisse en suspens une dernière question : intègre-t-il les aides dont GL Events a déjà bénéficié ?

Depuis le début de la crise, le groupe lyonnais est à la manœuvre pour obtenir de la part des pouvoirs publics des soutiens financiers pour les acteurs de l’événementiel, via notamment l'Union française des métiers de l'évènement (Unimev), seule organisation professionnelle représentative du secteur. Elle est présidée par Olivier Roux, vice-président de GL Events.

Le 30 septembre, Bercy a ainsi annoncé le prolongement du dispositif de chômage partiel jusqu'au 31 décembre 2020 pour les entreprises de l’événementiel. Fin mars, en plein confinement, 2 240 des 2 900 salariés que compte le groupe en France bénéficiaient du dispositif. Depuis, la société d’Olivier Ginon n'a pas communiqué de nouveaux chiffres. Mais, à la fin du mois de septembre sur France 3, la directrice de la Foire de Lyon indiquait que « le chômage partiel rest[ait] de mise [...] au sein de GL Events ».

Au titre de leurs activités d'organisateurs de salons et d'évènements professionnels, les filiales de GL Events, comme la Sepelcom (société organisatrice d’événements professionnels dans la région lyonnaise, entre autres à Eurexpo) peuvent par ailleurs obtenir de la part de l’État jusqu’à 10 000 euros par mois si elles déclarent un chiffre d'affaires mensuel en baisse de 80% par rapport à l'année précédente.

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Au parc des expositions Eurexpo, à Lyon. Photo : creative commons Eurexpo.

Ce n'est pas tout. Depuis le mois de mars, « le groupe travaille étroitement avec les collectivités délégantes pour réduire de manière drastique les coûts de fonctionnement des parcs d’expositions et palais des congrès durant la période de fermeture », comme le stipule le rapport annuel 2019. Tout sauf un détail. En France, le pôle GL Events Venues exploite 34 sites, majoritairement via des contrats de délégation de service public. C’est le cas par exemple à Toulouse [lire notre enquête : « Parc des expos de Toulouse : jackpot assuré pour GL Events »] ou, à Lyon, pour le Centre des congrès, propriété de la Métropole. En échange de la perception des recettes, les filiales du groupe payent des redevances annuelles ou des loyers aux collectivités locales dont dépendent ces équipements.

Le montant global est conséquent : dans son rapport annuel 2019, le groupe indique que ses « engagements 2018 concessions et loyers » s'élèvent à 574,3 millions d'euros. Ces charges, GL Events aimerait les réduire drastiquement pour l'année 2020. Certaines collectivités ont d’ailleurs déjà mis la main à la poche, comme nous l’avons détaillé dans une précédente enquête à Toulouse [lire : « Crise sanitaire : Toulouse Métropole dorlote Indigo et GL Events »]. À Strasbourg, l'Eurométropole a voté une exonération de 33% de la redevance versée par la filiale du groupe qui exploite son parc des expositions. Et à Lyon ? La Métropole de Bruno Bernard passera-t-elle, elle aussi, à la caisse ?

Dans son fief, GL Events exploite quatre équipements : le Centre des congrès, Eurexpo, la Sucrière, à la Confluence, et le stade du Lou rugby, à Gerland. Pour le premier, le Grand Lyon touche une redevance annuelle fixe d’un million d'euros, à laquelle s'ajoute une part variable calculée sur le chiffre d'affaires. Sur l'année 2018, la Métropole a ainsi perçu 1,5 million d'euros. Concernant Eurexpo, nous ne sommes pas en mesure de publier le montant du loyer payé par GL Events pour l’exploitation de cet équipement public. Ni la Métropole ni le groupe d’Olivier Ginon n'ont accepté de nous le communiquer. Le stade Gerland fait lui l’objet d’un bail avec la ville de Lyon sur lequel nous reviendrons dans un prochain article.

À la limite du chantage

Ces derniers mois, les lieutenants d’Olivier Ginon ont multiplié les appels du pied en direction des élus par voie de presse. Parfois à la limite du chantage, comme lorsque Christophe Cizeron, directeur général du pôle Venues, réclame dans Challenges, début septembre, « une exonération de loyers et des compensations pour les pertes » et promet que le groupe « se désengagera là où [il] ne sera pas accompagné ».

La demande est-elle légitime ? En tant qu'exploitant d'un équipement public « à ses risques et périls », comme le stipule les contrats, un délégataire privé peut-il prétendre à une aide de la collectivité en cas de crise, aussi importante soit-elle ? Sollicitée depuis le mois de juillet, le Grand Lyon et sa vice-présidente chargée du développement économique Emeline Baume (EELV) n'ont pas souhaité nous répondre. Nous ignorons si la nouvelle majorité écologiste a entamé, ou non, des discussions avec GL Events, mais nous avons tout de même découvert quelques éléments de réponse à nos interrogations.

« Une forme de distorsion de concurrence »

Pour commencer, le groupe a obtenu une première aide de la Métropole le 8 juin dernier. Ce jour-là, le Grand Lyon, alors présidé par David Kimelfeld, vote une enveloppe de 500 000 euros destinée à Eurexpo. GL Events en profite à double titre : la manne incite les entreprises à louer l’équipement qu’il exploite, via des réductions de tarifs, et elle bénéficie à l’organisateur d’événements qu’est aussi le groupe, via sa filiale Sepelcom.    

Cette générosité fait tiquer un autre acteur local de l'évènementiel, le patron du Double Mixte à Villeurbanne, également centre des congrès. « Je suis remonté contre l'absence de transparence et d'équité dans la distribution de ces subventions, nous expliquait Jacques Chalvin, début septembre. Heureusement qu’on a GL Events pour peser au niveau national, sa proximité avec les décideurs nous aide beaucoup, mais on aboutit à une forme de distorsion de concurrence. Cette mesure [votée par le Grand Lyon] ne concerne qu’Eurexpo. Dommage. »     

Pour le PDG du Double Mixte, le soutien financier des pouvoirs publics n’est pas à la hauteur du désastre qui s’est abattu sur son entreprise de cinq salariés. Il a fait appel au chômage partiel, mais il s'inquiète pour le paiement de sa taxe foncière - 100 000 euros par an. Bercy a néanmoins annoncé son report. « Un report, c’est bien, mais une réduction correspondant aux périodes de fermetures imposées serait beaucoup plus juste et équitable », estime Jacques Chalvin.

Des contrats jusqu’à 2038 et 2046

Mais revenons à la question de la légitimité des demandes d’exonérations ou de compensations de GL Events. Pour les deux équipements lyonnais phares du groupe, elle apparaît plus que discutable. Pour Eurexpo comme pour le Centre des congrès, le groupe est engagé sur des contrats longs. Le bail qui le lie au parc des expositions court jusqu'en 2046 et la délégation de service public du Centre des congrès a été signée en 2018 pour une durée de vingt ans. Dans sa communication, GL Event s'appuie d'ailleurs sur ces échéances à long terme pour rassurer, encore une fois, ses investisseurs. Exemple, dans la présentation des résultats annuels [voir ci-dessous], le 5 mars 2020, avec ce titre : « Sécurisation de l'activité des sites par l'intermédiaire de contrats de longue durée ».

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Présentation résultats annuels 2019. Document GL Events.

C'est relativement simple à comprendre : plus le contrat est long, plus les bénéfices sur la durée sont élevés. Autrement dit, d’ici à 2038 ou à 2046, l'exploitant devrait pouvoir récupérer les pertes subies en 2020. C'est d'ailleurs pour cela que le contrat de délégation de service public du Centre des congrès, que Mediacités a consulté, prévoit que des discussions puissent être engagées en cas « de bouleversement de l'équilibre économique du contrat » et non pas uniquement sur la base de pertes annuelles. « C’est une logique d’assureur. L’année où vous avez un accident, votre assureur est en perte sur votre contrat. Mais il ne l’est pas sur la durée du contrat », compare un expert d’un cabinet de conseil en finances publiques.

D'après les documents consultés par Mediacités, dès la première année d'exploitation du Centre des congrès, GL Events a dépassé ses objectifs de chiffre d'affaires. Et pas qu’un peu : sa filiale qui exploite l’équipement de la Cité internationale affiche 20,5 millions d'euros de recettes en 2018, contre 8,5 millions d'euros prévus [voir le compte d’exploitation prévisionnel ci-dessous]. Pour 2019, ses comptes n’ont pas encore été publiés.     

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Compte d'exploitation prévisionnel du Centre des congrès. Document Grand Lyon.

« Bénéfices exorbitants »

Et pour les années à venir ? Les pertes enregistrées par GL Events en 2020 seront-elles épongées d’ici à l’horizon 2040 ? D’après une étude conjoncturelle publiée le 13 octobre, 66% des événements 2020 des parcs des expositions et centre des congrès sont reportés fin 2021, ce qui augure une bonne année prochaine, sous réserve de l'évolution de la pandémie. Pour cette raison, des avocats spécialisés dans l’accompagnement des collectivités territoriales [voir par exemple cet article de La Gazette des Communes] conseillent aux élus locaux d'attendre plusieurs mois avant d'entamer des négociations, le temps de disposer des comptes définitifs de l'année 2020. Et de souligner que le principe de l’indemnisation repose sur le fait de « permettre au délégataire de poursuivre l’exploitation du service ». Or, si l'on en croit Olivier Ginon, GL Events « a les capacités de tenir ». 

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Le siège de GL Events, à Lyon, dans le quartier de la Confluence. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Pour les experts, les bénéfices que l'entreprise a pu réaliser les années précédentes doivent également entrer en ligne de compte. De ce côté-là, à Lyon, GL Events n'a pas à se plaindre, comme le résumait, en 2012, Christophe Gourjeon (UDI), à l'époque conseiller municipal et métropolitain, en écho à un rapport de la Chambre régionale des comptes (CRC) sur la gestion d'Eurexpo et du Centre  des congrès : « Que des entreprises lyonnaises réussissent, nous en sommes heureux et fiers. Mais quand cette réussite est due à l’exploitation d’infrastructures construites grâce aux impôts des Lyonnais, alors il est de notre devoir d’élus de s’intéresser à la gestion de ces structures (…) Cela reste un service public rendu à l’économie régionale qui n’a pas vocation à faire des bénéfices exorbitants ».

Contacté par Mediacités, le même élu - rallié, lors des dernières élections, à Gérard Collomb - se montre aujourd’hui nettement plus mesuré… Il estime « légitime que, dans le contexte actuel, la collectivité fasse un geste vis-à-vis de GL Events. Il est de notre responsabilité de soutenir un leader mondial ». Et qu’importe les bénéfices amassés par l’exploitant les années précédentes ? De fait, depuis le rapport de la CRC, les profits sur les équipements lyonnais ont continué d’être au rendez-vous pour le groupe d’Olivier Ginon. C’est ce que nous détaillerons dans le deuxième volet de notre enquête, mercredi 4 novembre.

Nous avons débuté cette enquête en juin dernier. Notre premier mail envoyé à GL Events date du 17 juillet. De relance en relance (auprès du siège, des filiales lyonnaises ou auprès du service communication financière), nous avons finalement reçu, le 6 octobre, un mail de la directrice de la communication, nous demandant au vu de nos délais « courts » (sic !) d’envoyer par avance nos questions afin « que je vous renvoie très vite les réponses d’Olivier (re-sic). Il va en effet être difficilement joignable en direct. » Deux jours plus tard, nous envoyons toutes nos questions, détaillées, en indiquant que nous avons repoussé notre délai au 15 octobre. Les réponses arriveront à temps, nous répond, en retour, la « dircom ». Le 27 octobre, nous attendons toujours.

Dans le même temps, nous avons sollicité l'Union nationale des métiers de l'événementiel afin d'évoquer la situation globale du secteur face à la crise sanitaire. Dès le départ, le service presse nous a annoncé la couleur : pas sûr que le président Olivier Roux, par ailleurs vice-président de GL Events, accepte de nous répondre étant donné que notre article portait sur le groupe pour lequel il travaille. Effectivement, après plusieurs relances, nous attendons toujours.

Ce ne fut pas mieux du côté du Grand Lyon. Nous avons contacté la collectivité en juillet afin d’échanger avec Emeline Baume, nouvelle vice-présidente chargée de l'économie. Nos questions étaient relativement simples : le Grand Lyon a-t-il débuté des négociations avec GL Events suite aux demandes publiques du groupe ? Dès le départ le service presse nous a assuré faire le nécessaire. In fine, devant l'impossibilité de convenir d'un rendez-vous avec Emeline Baume nous avons accepté de recevoir des réponses écrites. À ce jour, nous attendons toujours.

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.