Au pays merveilleux de Châteauform, on n’aime pas les vilains mots. Sur son site, le spécialiste des séminaires d’entreprise hauts de gamme vante « une expérience sereine et magique » dans « un cadre enchanteur » et « familial », pour appâter les amateurs de petits fours et de présentations PowerPoint que sont les L’Oréal, Hermès, McDonald’s, Panzani - qui a son siège à Lyon - et autres startups dynamiques qui composent sa clientèle.

Ici, pas de vulgaires centres de conférence. Les séminaires sont organisés dans des « maisons Châteauform », des immeubles avec dorures, des manoirs ou des hôtels de luxe décorés avec soin. Pour donner un côté chambres d’hôte, chaque « maison » est en général gérée par un couple, un vrai, recruté pour incarner l’image conviviale de l’entreprise. Le langage aussi se veut plus doux : les salariés s’appellent des « talents » - comme dans la série Dix pour cent de France télévision. Les femmes de ménage sont rebaptisées « fées du logis » et les « RH » (ressources humaines) deviennent les « Richesses humaines ». Dans une famille, on ne s’exploite pas. Pas quand les affaires marchent en tout cas.

Fin du conte de fée

A Lyon, Châteauform a ouvert, à l’automne 2019, la maison « City Saint-Nizier », sur le site d’une ancienne école privée. Douze salons de réunion de standing et sept salles à manger, au cœur de la Presqu’île, et douze « talents » salariés (cuisiniers, accueil, personnel d’entretien…). Dans les premiers mois, la clientèle arrive doucement, le temps de faire connaître le lieu. Mais l’avenir s’annonce radieux : le carnet de réservations se remplit pour l’automne 2020.

Le conte de fée prend fin en mars 2020. Avec le confinement dans le rôle de la méchante sorcière. Adieu, séances de brainstorming et brunchs d’entreprise. Les maisons Châteauform ferment leurs portes. Le groupe, plus de 136 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019, vacille. Après une reprise chaotique, les salariés du site lyonnais sont convoqués fin août par leur direction : leur maison va fermer définitivement. Les clefs doivent être rendues au bailleur sous quinze jours.

Dans le monde merveilleux de Châteauform, on n’aime pas trop non plus les mots de « plan social » ou de « négociation collective ». Aussi talentueux soient-ils, les douze salariés sont remerciés, individuellement. L'un accepte une rupture conventionnelle. Les autres se voient proposer un reclassement à Paris ou Marseille. Quatre acceptent de déménager à l’autre bout de la France. Ceux qui refusent sont aussitôt licenciés pour faute. L’une des salariées tente de faire valoir qu’il s’agit d’un licenciement économique, sans succès jusqu’à présent selon nos informations.

Contactée par Mediacités, la direction nationale de Châteauform confirme la fermeture définitive du site de Saint-Nizier et indique étudier des possibilités de reclassement en interne, sans donner davantage de précisions. « Le dossier n'est pas encore clôturé, par respect pour nos talents nous ne souhaitons pas prendre la parole pour le moment », nous indique-t-on.  

Sous la ligne de flottaison

Dans l’agglomération lyonnaise, les tristes fables comme celle-ci prolifèrent depuis le printemps dernier. Réputé prospère et parmi les plus dynamiques de France, le territoire n’est pas épargné par la crise économique. Début mai, l’Insee estimait que l’activité économique avait diminué de 34% pendant le premier confinement dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, l’une des trois les plus touchées de France.

Dans la Métropole de Lyon, ce trou d’air s’est traduit par une forte hausse du chômage. Le nombre de demandeurs d'emploi de catégorie A (c’est-à-dire sans aucune activité) avait augmenté de 10% sur un an à la fin du troisième trimestre 2020, pour arriver à un total de 87 650 personnes, selon les chiffres du ministère du Travail. Signe d’une paupérisation galopante, le nombre de bénéficiaires du RSA a augmenté de 9,5% depuis janvier 2020 pour dépasser les 44 000 personnes, a fait savoir le Grand Lyon.

Pour mesurer l’étendue des dégâts, dresser la liste des plans sociaux du territoire, comme l’a fait Mediacités, ne suffit pas. Très médiatisées, ces catastrophes, qui détruisent parfois des centaines d’emplois au sein d’une même entreprise, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Sous la ligne de flottaison survient aussi ces derniers mois une casse sociale qui ne dit pas son nom : licenciements individuels plus ou moins justifiés, faillites de petites entreprises, fermetures de commerces, non-renouvellements de contrats d’intérimaires. Cumulées, ces suppressions d'emploi produisent un impact social considérable.

Licenciements bidons

C’est ainsi que l’entreprise Solutec a vu ses effectifs diminuer de 1 340 salariés, fin février, à 1 188, fin septembre. Cette grosse société de services informatiques réalise des prestations pour des groupes comme la SNCF ou Enedis. Basée à Paris, elle possède un important site à Villeurbanne de près de 500 personnes qui n’a pas été épargné par la cure d’amincissement : en six mois, il a perdu 25 salariés. Le tout sans qu’aucun plan social ne soit mis en place.

Confrontée à partir du mois de mars à une baisse des « missions » commandées par ses clients, Solutec a mis fin à une quinzaine de périodes d’essai. Problème : dans le milieu des sociétés de services informatiques, les salariés connaissent fréquemment des périodes d’attente, pendant lesquelles ils ne sont pas appelés chez un client. Une partie des personnes en période d’essai se sont donc vu signifier la fin de leur contrat, alors même qu’ils n’ont jamais été mis en position de travailler au sein de l’entreprise. « Tes compétences ne sont pas remises en cause », écrit ainsi un cadre à l’un des salariés éconduit dans un échange de mail que Mediacités a pu consulter. Une forme de licenciement économique déguisé, estime Yanis Cernesse, élu du syndicat Solidaires au sein de l’entreprise. Au moins cinq salariés concernés par des ruptures de période d’essai envisagent de porter l’affaire devant les prud’hommes, selon nos informations.

« Pendant le confinement, c’était le Far West »

Pour faire remonter sa rentabilité en se séparant de certains employés, Solutec a eu aussi recours aux licenciements pour faute : une trentaine, entre mars et septembre, selon le décompte du syndicat Solidaires. Les témoignages font état de « prétextes bidons », comme une réponse tardive à un mail précédent une réunion. Sollicitée, la direction de Solutec n'a pas donné suite à nos questions. 

En temps normal, l’entreprise affiche déjà un turn-over important : elle accueille des jeunes ingénieurs en sortie d’études qui ne restent que quelques années dans les murs. « Mais pendant le Covid, c’était le Far West, estime Yanis Cernesse. Tout était bon pour faire partir des gens. » Pourtant, Solutec dispose d'une trésorerie confortable et a pu bénéficier de la mise en place du chômage partiel. « Faire partir les gens comme ça, c’est peut-être légal, estime le syndicaliste, mais c’est dégueulasse quand on compare la situation avec celle d’un fleuriste qui joue sa survie. »

Bouée de sauvetage

La survie de son entreprise, David Olivier la voit s’éloigner un peu plus chaque jour. Le gérant de la chocolaterie G’astronomie, installé sur le cours Lafayette dans le 6e arrondissement de Lyon, ne cache pas son angoisse de l’avenir. Le premier confinement est venu mettre en péril cette petite PME de six personnes, dont deux apprentis, créé en 2016 : une perte de 25% du chiffre d’affaires sur trois mois a asséché la trésorerie. Considéré comme un commerce alimentaire, la chocolaterie n’a pas fait l’objet d’une fermeture administrative et ne peut donc pas prétendre à toutes les aides de l’Etat. « On a seulement reçu les 1 500 euros par mois, plus deux fois 1 000 euros de la Métropole », calcule David Olivier. Pas lourd en comparaison du chiffre d’affaires mensuel habituel de la boutique, situé autour de 24 000 euros. « On a trop gagné pour être aidé davantage, mais pas assez pour s’en sortir tout seul », résume-t-il.

En juin, pour se tirer de ce mauvais pas, le commerce lance un appel à financement sur la plateforme KissKissBankBank. Une ultime bouée de sauvetage. Amis et riverains répondent présents. Près de 9 000 euros entrent dans les caisses. Un vrai bol d’air pour David Olivier : « Ça nous a permis d’acheter des stocks pour commencer à préparer les fêtes de fin d’année. On commence la production dès septembre-octobre pour Noël ». Las, le deuxième confinement vient doucher les espoirs du jeune patron.

Après plusieurs rendez-vous au tribunal de commerce, G’astronomie se déclare en cessation de paiement et est placée en redressement judiciaire en octobre. « Le gouvernement nous a dit qu’aucune entreprise ne fermerait. On n’en est plus si sûr. J’ai un ami restaurateur en train de vendre son établissement. Pour nous sauver vraiment, il faudrait que l’Etat prenne en charge la différence de chiffre d’affaires par rapport à l’année dernière. Quoi qu’il en coûte, comme l’a dit Macron ! », prévient David Olivier.

Poussière sous le tapis

Selon plusieurs observateurs, les faillites d’entreprises, particulièrement faibles au troisième trimestre, n’ont été que retardées par la panoplie d’aides mises en place, notamment grâce aux nombreux prêts garantis par l’Etat. Ces dispositifs ont eu pour effet de placer les entreprises « en survie artificielle », explique l’économiste David Cayla, qui évoque l’existence de milliers d’entreprises « zombies », mortes sur le plan économique mais encore vivantes administrativement. Une bombe à retardement pour des centaines de milliers d’emplois comme pour les finances publiques, qui risquent de crouler sous les dettes impayées, estime-t-il. Thierry Gardon, le président du tribunal de commerce de Lyon, ne dit pas autre chose : « Nous mettons la poussière sous le tapis », prévenait-il en septembre, dans une interview à Lyon Capitale.

« Le click and collect, ça ne rattrape pas tout »

La Métropole de Lyon estime que près de 6 500 commerces du territoire sont « impactés » par la crise, soit près de 30 000 emplois, selon ses estimations. A quoi s’ajoutent 20 000 autres emplois « menacés » dans le secteur culturel, fait savoir le Grand Lyon. Consciente du danger, les collectivités locales tentent de mettre en place quelques mesures de soutien, en parallèle de celles de l’Etat. Le Grand Lyon finance ainsi des actions d’aide à la numérisation des petits commerces ou des exonérations de loyers pour les sociétés louant des locaux à la collectivité. Des élus réclament aussi à cor et à cris la création d’un véritable « Amazon de la Métropole de Lyon », voyant dans le désormais fameux « click and collect » - le retrait de commande en boutique –  une réponse miracle à la crise des petits commerçants.

Des mesures peu convaincantes, selon Clément Chevalier, le directeur de MyPresqu’île, l’organisme qui rassemble les commerçants du centre-ville, un poids lourd local avec près de 700 millions de chiffre d’affaires annuel. « Le click and collect, ça ne rattrape pas tout. A peine 10% du chiffre normal en moyenne », estime-t-il. « Le premier confinement avait généré des pertes, mais ça pouvait s’encaisser. Avec le reconfinement, on entre dans une phase de survie économique, surtout s’il se prolonge après le 1er décembre. Beaucoup réalisent entre 30 et 50% de leur chiffre au moment des fêtes », analyse-t-il.

Tous les lundis depuis trois semaines, les commerçants de Lyon manifestent leur mécontentement devant la préfecture pour réclamer un allègement des mesures, proposer la possibilité de venir faire ses emplettes sur rendez-vous ou réclamer des aides financières plus importantes. Mais le risque est grand de voir les petites entreprises se séparer de certains employés pour surmonter leurs difficultés. Ironie de la situation, le confinement génère aussi des créations d’emplois : la Poste a ainsi annoncé le recrutement de 330 saisonniers pour faire face à l’afflux anticipé de colis pendant la période de Noël. Ces mêmes colis qui pourraient causer la perte des petits commerces de centre-ville. Pour des emplois qui, eux, disparaîtront aussitôt le confinement terminé. 

Retrouvez par ailleurs notre recensement des plans sociaux dans l'agglomération lyonnaise

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2020/11/17/une-vraie-boucherie-la-carte-des-plans-sociaux-dans-la-metropole-de-lyon/

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).