A chaque fois, la même histoire. Colère, sentiment d’impuissance, peur de l’avenir. Depuis le premier confinement au printemps dernier, pas un mois ne passe sans l’annonce d’un nouveau plan social d’envergure, d’une nouvelle salve de destructions d’emplois. Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE), départs volontaires, licenciements « secs »… Les chiffres et les cadres administratifs changent, mais la vague est incontestable : en France, 528 PSE ont été initiés entre le 1er mars et le 11 octobre, contre 295 pour la même période de 2019.

Pour mesurer l’ampleur des dégâts, Mediacités vous propose ci-dessous une carte - non exhaustive - dressée en partenariat avec Mediapart [lire l'encadré En coulisses]. Elle recense à ce jour une quinzaine de plans de suppressions de postes dans le Rhône et la Métropole de Lyon, soit près de 2 000 emplois. Cette liste sera amenée à évoluer en fonction des annonces à venir. Elle ne concerne que les plans ayant fait l’objet de négociations collectives. Les licenciements individuels, les ruptures conventionnelles éparses, les faillites de petites PME sont beaucoup plus difficiles à quantifier et font l’objet d’un autre article à lire sur Mediacités Lyon.

Voir notre carte en plein écran (dernière mise à jour : 30 novembre 2020)

Cette « tournée locale » des plans sociaux et les témoignages recueillis à cette occasion permettent de saisir une partie du désastre qui se joue sous nos yeux. Comme chez le voyagiste TUI, numéro 1 mondial du secteur, connu pour avoir racheté les marques Nouvelles Frontières ou Marmara. Le groupe allemand a lancé une cure d’austérité à tous les étages. Lyon en paie le prix fort : au 41, rue l’Université, dans le 7e arrondissement, le site du groupe va fermer ses portes. Près de 80 salariés s’y occupaient jusqu’à présent de la marque Passion des îles. « Joli nom pour mettre des gens au chômage », ironise Sandrine (le prénom a été modifié), une ancienne de la boîte, plus de quinze ans de vente de voyages au compteur.

TUI va aussi se débarrasser de ces trois agences de Lyon Part-Dieu, Saxe et Presqu’île, soit une quinzaine de départs supplémentaires. « Notre patron nous a annoncé ces suppressions de postes en visio-conférence depuis le Maroc au mois de juin », raconte Lazare Raskallah, élu du personnel au siège de Levallois-Perret. « C’est une véritable boucherie », estime le syndicaliste pour qui le coup était « prémédité ». Pour lui « le Covid n’est qu’un accélérateur, le plan était déjà dans les tuyaux ». Malgré tout, les salariés se sont battus pour obtenir quelques miettes avant de partir.  Après avoir fait pression jusqu’à Bercy, ils ont obtenu une hausse de quelques millions d’euros de l’enveloppe allouée aux congés de reclassement. C’est toujours quelques mois de sécurité en plus après le licenciement.

Courriers au ministère

Lors de ces grandes casses sociales, la lutte syndicale est souvent âpre, comme chez General Electric. Le groupe veut supprimer 753 emplois, dont près de 300 sur les sites de Villeurbanne et Saint-Priest, de la branche Grid Solutions. Ici non plus, ouvriers et élus locaux ne se résignent pas à la catastrophe. Les premiers en organisant des piquets de grève et une mobilisation collective [lire sur Mediacités : A Villeurbanne, les salariés trahis par General Electric], les seconds en interpellant le gouvernement.

Le 6 novembre, les socialistes Cédric Van Styvendael, maire de Villeurbanne, et le sénateur Gilbert-Luc Devinaz ont à nouveau écrit à Bruno Le Maire pour réclamer un moratoire sur le PSE. « GE a tapé dans tous les tiroirs-caisses des avantages fiscaux, a reçu des subventions de recherche et développement, a organisé la captation des finances publiques et finalement ils se permettent assez librement de nous dire “Maintenant, c’est fini, on part” », s’agaçait déjà Cédric Van Styvendael il y a deux semaines, interviewé par nos confrères de Mediapart.

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Manifestation des salariés de General Electric, le 28 octobre. Photo : K.Zerouali/Mediapart.

Le ministre de l’Economie n’en est pas à son premier courrier estampillé « 69 ». Fin octobre il a reçu une autre lettre, en provenance des délégués CGT de Jtekt, à Irigny. Pour cet équipementier automobile, la crise du Covid est venue s’ajouter à celle de la voiture. Ces usines, qui alimentent les Renault, PSA, BMW ou Daimler, sont une filiale d’un groupe lui-même maîtrisé par Toyota. La décision de sabrer au plus vite 20% des effectifs a été prise bien loin des bords du Rhône où elles sont implantées. Le syndicats, CGT en tête, tentent tout de même de contester les décisions prises « là-haut », mais l’issue ne fait guère de doute. Près de 220 emplois doivent disparaître. Peut-être même des centaines d’autres dans les années à venir, craignent les syndicats, démentis par la direction, dans une bataille de chiffres où l’on se combat à coup d’expertises et d’audits financiers.

Parfois, les plans sociaux se déroulent sans bruit ni fureur. Comme chez le groupe informatique ESI, installé dans le 6e arrondissement de Lyon. Spécialisée dans le prototypage virtuel, cette multinationale française possède des clients comme Framatome, des constructeurs automobiles (encore) ou des professionnels de la défense comme Thalès. Le groupe compte près de 1 300 salariés dans le monde. Enfin, comptait… avant le premier confinement. Aujourd’hui, il approcherait plutôt les 1 200. Mais les départs se sont effectués par petites touches. Un peu par-ci, un peu par-là. Le « crime » parfait.

 « Ils nous ont dit qu’ils devaient élaguer » 

En septembre, la direction du groupe ESI, qui n’a pas répondu à nos demandes de précisions, a annoncé un plan de licenciement économique de 9 personnes en France. Juste assez pour éviter la mise en place d’un PSE plus contraignant, obligatoire à partir de 10 suppressions de postes. A Lyon, un service de trois salariés voit ses missions purement et simplement annulées. Les représentants syndicaux de l’entreprise suspectent l’existence d’autres licenciements économiques abusifs, maquillés en licenciements pour faute notamment. « Notre entreprise ne se porte pas si mal. Elle n’est juste pas assez rentable aux yeux des actionnaires. Ils nous ont dit qu’ils devaient “élaguer”. C’est un terme horrible pour parler de salariés, de collègues », raconte l’un des employés concernés.

Car, en fait de branches mortes, l’élagage en question coupe les salariés perçus comme moins productifs, pas assez compétitifs. Le refrain est le même partout. Et qu’importe si l’entreprise qui licencie réalise des bénéfices gargantuesques. Exemple avec le groupe Auchan, qui a annoncé plus de 1,2 milliard d’euros de bénéfices avant impôt pour le premier semestre 2020. Pendant le confinement, les Français ont (forcément) cuisiné et mangé davantage à la maison. Pour le plus grand profit des supermarchés. Mais pas pour celui de Cosimo Palmitessa et ses collègues, qui témoignait dans un précédent article de la « violence » des annonces de sa direction. Comme lui, 23 salariés du centre SAV d’Auchan, à Chassieu, vont perdre leur emploi. Certains seront peut-être reclassés en interne, mais pas tous. Il en va des plans sociaux comme des confinements, lance Cosimo, philosophe : « Le plus dur, c’est de se dire que rien ne dépend de nous ».

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Pour établir notre carte des plans sociaux dans l'agglomération lyonnaise, nous sommes partis du travail réalisé par notre partenaire Mediapart ("Crise sanitaire : la carte des plans sociaux"), complété et actualisé, pour certaines entreprises, avec nos informations. 

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).