À Mediacités, on aime bien défricher. Nous emparer de sujets méconnus, qui passent sous les radars, souvent pour de mauvais motifs. Raison supplémentaire de prendre le temps, en cette fin d’année 2020, de faire le point sur certaines de nos révélations, qu’elles datent de quelques mois ou de quelques années. Quelles conséquences ont-elles entraînées ? Ont-elle fait bouger les choses ? Bref, que s’est-il passé depuis notre publication ? Parfois, des sujets nous échappent, sont repris par des confrères, rebondissent dans l’actualité au gré d’un rapport financier ou de l’ouverture d’une enquête… Tant mieux : cela conforte notre rôle de défricheur !

1 - Rectorat de Lyon : victimes reconnues, inspectrice chaperonnée 

Vous l’avez découvert dans Mediacités - « Maltraitance », attitude « toxique », « pression professionnelle ». En septembre dernier, Mediacités dévoilait le comportement d’une inspectrice de l’académie de Lyon, accusée de harcèlement par une dizaine d’enseignants et de fonctionnaires. Notre enquête, qui s’appuyait sur de nombreux témoignages, documentait la manière dont cette cadre du rectorat, directrice du Casnav, l’organisme qui pilote la scolarisation des jeunes migrants dits « allophone » dans la Métropole de Lyon, avait peu à peu installé un climat de peur et d’insécurité psychique au sein de son service et auprès des enseignants qu’elle contrôlait. Surtout, Mediacités démontrait que les problèmes posés par cette inspectrice avaient été signalés aux cadres et aux recteurs successifs de l’académie depuis cinq ans, sans que l’institution ne bouge le petit doigt pour mettre fin à la situation.

Et depuis ? - De l’avis de plusieurs acteurs du dossier, notre article a eu un effet libérateur sur la parole des enseignantes concernées (il s’agit très majoritairement de femmes). D’une dizaine, le nombre de victimes acceptant de témoigner est passé à dix-huit. Toutes ont accepté de transmettre leur version des faits par écrit au rectorat, en signant de leur nom, dans le cadre d’un dossier compilé par les syndicats.

Jusqu’alors peu écoutés, les représentants du personnel ont finalement été reçus par le rectorat mi-décembre. Selon nos informations, il n’a eu d’autre choix que d’admettre que les témoignages convergents correspondaient bien à la réalité de la situation. Une reconnaissance qui sonne déjà comme une victoire pour les victimes, parmi lesquelles plusieurs ont depuis quitté l’Education nationale, parfois après une longue période d’arrêt maladie et des burn-out.

L’inspectrice va se voir retirer la direction du Casnav d’ici à la rentrée prochaine et sera chaperonnée entre-temps par son futur remplaçant. Elle retrouvera néanmoins ses fonctions d’inspectrice de lettres, mais fera probablement l’objet d’une vigilance accrue en interne. Selon les enseignants et les syndicats, l’article publié par Mediacités a joué un rôle « décisif » dans le déblocage d’une situation qui pourrissait depuis des années. 

2 - Centrale à béton de Décines : habitants mobilisés, autorités alertées 

Vous l’avez découvert dans Mediacités - Dès l’été 2019, Mediacités s’est intéressé à l’entreprise Béton Lyonnais, installée dans la commune de Décines-Charpieu. Melissa Ghommam, voisine de la centrale à béton, se plaignait alors de nuisances importantes liées à l’activité de l’entreprise.

Comme l’ont montré nos enquêtes, cette société, installée en partie dans le périmètre de protection rapproché du captage d’eau potable dit de « la Rubina » qui alimente le réseau du Grand Lyon, faisait l’objet d’une surveillance des services de l’Etat depuis près de dix ans. Depuis, nos articles ont raconté comment cette entreprise multiplie depuis des années les entorses à la réglementation environnementale, en déversant ses eaux de nettoyage à même le sol ou en utilisant des captages d’eau non déclarés.

Et depuis ? - En attirant l’attention des services de l’Etat et des collectivités sur cette situation, nos articles ont contribué à faire évoluer une situation jusqu’alors figée. Quelques mois plus tard, Melissa Ghommam a reçu le soutien d’activistes environnementaux (Extinction Rebellion, Youth for Climate…), qui l’accompagnent depuis dans ses démarches et exercent une pression sur les élus locaux. La Dreal (la « police de l’environnement »), pour qui le dossier avait été remisé dans un carton, a replacé l’entreprise Béton Lyonnais parmi ses priorités et a multiplié les inspections sur le terrain, jusqu’à prononcer des amendes à son encontre.

Devant le manque de coopération du propriétaire de l’entreprise, le dossier a finalement été transmis au parquet de Lyon qui a ouvert une enquête sur le sujet, comme nous l’écrivions récemment. Enfin, la Métropole de Lyon – et ses nouveaux élus écologistes – se sont penchés sur la question pour étudier un éventuel transfert de l’activité de la centrale à béton sur une zone moins sensible sur le plan environnemental.

3 -  Région Auvergne-Rhône-Alpes : Ange Sitbon, le sparadrap du capitaine Wauquiez

Vous l’avez découvert dans Mediacités - En juin 2017, un Ange passe dans nos colonnes. Mediacités publie une enquête au long cours sur un proche collaborateur de Laurent Wauquiez, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Son nom : Ange Sitbon. Sa fonction officielle : responsable du service des relations aux élus. Son rôle officieux : exercer un droit de regard sur les projets de rapports présentés en conseil régional ou sur la répartition des subventions. Une source interne à la collectivité, citée dans notre article, le comparait à « un préfet ».

La présentation du collaborateur ne serait pas complète sans mentionner sa réputation : précédemment cadre au sein de l’UMP puis des Républicains, Ange Sitbon passe pour un « magicien » (le mot est de l’ancien directeur général du parti Frédéric Péchenard) de la carte électorale. Forcément intéressant quand on cultive une certaine ambition comme Laurent Wauquiez…

Et depuis ? - Le 16 janvier 2018, Laurent Wauquiez reçoit un courrier de la Chambre régionale des comptes (CRC). L’institution chargée de veiller au bon usage de l’argent public informe le patron de la région qu’elle va procéder au contrôle de sa collectivité pour les exercices 2015 à 2018. Le début des ennuis pour le président d’Auvergne-Rhône-Alpes car les magistrats financiers vont à leur tour se pencher sur le cas Sitbon… La publication de leur rapport, en octobre 2019, révèle le salaire mirobolant - « disproportionné », jugent-ils - du précieux collaborateur : 9 000 euros net mensuels. « Soit plus du double » de la rémunération moyenne des 97 responsables de service de la région, écrivent-ils, dans un paragraphe sobrement intitulé « la situation atypique d’un responsable de service ». Autre anomalie épinglée par la CRC : Ange Sitbon occupe un poste qui a « vocation à être pourvu par le recrutement d’un fonctionnaire ».

Quelques mois plus tard, la Chambre régionale des comptes signale la situation au parquet de Lyon qui transmet au Parquet national financier (PNF), à Paris. Le 17 décembre dernier, l’AFP a confirmé qu’une enquête avait bien été ouverte sur le collaborateur de Laurent Wauquiez au cours de l’automne 2020. Le dossier transmis par le procureur lyonnais comportait aussi un chapitre consacré à une flopée de « chargés de mission » aux rôles très politiques, dont ceux placés sous les ordres d’Ange Sitbon.

Selon l’association de lutte contre la corruption Anticor, « la région aurait recruté des agents contractuels à des postes correspondant en réalité à des emplois de collaborateurs de cabinet ». Une « manœuvre » pour contourner le seuil légal de 20 collaborateurs politiques de la collectivité ? Là aussi, Mediacités avait documenté en détail, en septembre dernier, les situations de ces agents spéciaux répartis dans les services de la région Wauquiez.

Les noms d’Ange Sitbon et de ceux de « l’armée camouflée » de collaborateurs politiques perturberont-ils la campagne des élections régionales (un projet de loi prévoit leur tenue en juin 2021) ? Le PNF maîtrise désormais le calendrier. Quand nous l’avions interviewé, en 2017, Ange Sitbon avait rétorqué à notre journaliste Morgane Remy qu’il considérait « complètement déraisonnable » qu’on dresse le portrait d’un professionnel aussi banal que lui. On comprend mieux pourquoi maintenant…