Où s'arrête la dérive individuelle et où commence la maltraitance institutionnelle ? Une dizaine d’enseignantes ou anciennes collaboratrices du rectorat de Lyon dénoncent le comportement « toxique » d’une inspectrice académique en charge du Casnav,  l’organisme qui pilote la scolarisation des élèves dits « allophones », pour l’essentiel des jeunes migrants nouvellement arrivés sur le territoire de la Métropole de Lyon.                  

De nombreux témoignages recueillis par Mediacités décrivent des pratiques « maltraitantes » de cette cadre de l’Education nationale, qui ont entraîné plusieurs départs et arrêts maladies parmi les enseignantes et les fonctionnaires concernés. Ces agissements se doublent d’une défaillance de l’institution : alerté depuis au moins cinq ans de graves dysfonctionnements concernant cette fonctionnaire (via des courriers, des témoignages internes ou des réunions syndicales), le rectorat de Lyon n’est jamais intervenu.

Contactée, l’inspectrice en question n’a pas donné suite à nos demandes d’interview. De son côté, le cabinet du recteur indique n’avoir été saisi que « récemment, à deux reprises, par des collaborateurs du Casnav, témoignant d'un certain mal-être et de conflits interpersonnels avec l'inspectrice en charge du service ». Il affirme ne pas être informé de cas supplémentaires.

pictos harcelement profs – Copie« Une ambiance de peur »

Les enseignantes concernées (il s’agit essentiellement de femmes ayant souhaité garder l’anonymat, certaines exerçant toujours dans l’Education nationale) enseignent le « Français langue étrangère » (FLE) en UPE2A (Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants), en collège ou en lycée. Ce type de classe accueille des mineurs migrants, dont la scolarisation est obligatoire, orientés dans ce dispositif après une évaluation. Elles sont confiées à des enseignants spécialisés, affectés sur des postes dits « à profil », c’est-à-dire via des appels à candidatures en dehors du mouvement de mutation classique de l’Education nationale. Une part importante de ces postes est pourvue par des enseignants contractuels, via des contrats précaires renouvelables chaque année et à des niveaux de salaires inférieurs à celui des titulaires pour un travail équivalent. La majorité du personnel rencontré par Mediacités était contractuel au moment des faits.

Lors de nos interviews, plusieurs de nos interlocuteurs interrompent leur récit, en pleurs ou la gorge nouée par l’émotion, même quand les faits relatés remontent à plusieurs années. Elles évoquent des pressions de la part de leur inspectrice, des changements brutaux d’attitude créant un fort sentiment d’insécurité au travail, des coups de fils et des mails permanents, soir et weekend, ou même pendant des arrêts maladie. « Soit vous êtes son chouchou, soit son adversaire. Si elle décrète que vous êtes mauvaise, vous devenez une cible », résume l’une des enseignantes contactées. « Les classes d’UPE2A, c’est une matière avec un fort engagement, un peu militant. Elle joue sur ça pour créer des rivalités », abonde une autre. Plusieurs évoquent « une ambiance de peur ».

Leurs témoignages concordent pour décrire les « visites-conseil » et les inspections menées par Mme L., durant lesquelles le moindre détail devient prétexte à une longue litanie de reproches. S’ensuivent des rapports très négatifs, perçus comme injustes, alors même que plusieurs de ces enseignantes avaient jusqu’alors fait l’objet d’inspections élogieuses.

Inspections cauchemardesques

Anabelle * se voit ainsi reprocher de ne pas avoir affiché de frise chronologique de l’histoire de France dans sa classe, quelques mois seulement après avoir pris son poste en plein milieu d’année, en mars 2018. Dans le rapport qui suit la visite, Mme L. adresse une longue liste de critiques à l’enseignante. Anabelle sera pourtant évaluée une semaine plus tard par une autre inspectrice, qui saluera sa « forte autonomie » et sa « grande adaptabilité ». Un an plus tard, lors d’une seconde inspection, la frise installée entretemps est cette fois trop petite au goût de Mme L., qui se montre à nouveau très dure sur l’organisation du cours de l’enseignante, avant de conclure qu’elle « ne devrait plus continuer à être affectée dans ce poste ».                  

pictos harcelement profs – Copie (3)

Dans la foulée, Anabelle écrit à sa hiérarchie pour dénoncer les « humiliations insupportables » de Mme L. « Ma limite de résistance est atteinte », prévient-elle. Une cinquantaine de collègues de son lycée signent une pétition pour demander son maintien en poste et attester de son professionnalisme. Des auditions sont demandées au rectorat par la CGT qui dénonce une conclusion « arbitraire et injustifiée » de l’inspectrice. Durant l’été, on lui verse même une prime sous forme d’heures supplémentaires car « elle n’a pas ménagé son temps pour ses élèves (…), son travail mérite aussi une reconnaissance salariale comme les autres enseignants », selon les mots de son chef d’établissement.

Mais rien n’y fait : à la rentrée suivante, Anabelle est affectée dans un nouvel établissement. L’inspectrice lui propose même de signer un contrat individuel d’accompagnement pour « combler [ses] lacunes », écrit-elle. L’enseignante refuse de signer ce contrat qui l’obligerait à suivre des formations supplémentaires, ce qui correspond à une surcharge importante de travail. On lui fait comprendre qu’un refus serait synonyme de démission. Dépitée, épuisée, Anabelle se met en arrêt maladie peu après. A son retour, elle n’a plus de bureau et ses élèves ont été envoyés dans d’autres dispositifs.

Elle termine l’année tant bien que mal, mais l’enseignante voit son avenir professionnel menacé. « En gros, l’argument du rectorat c’est de dire : “Pour vous protéger on ne vous reprend pas” », estime-t-elle. Elle se tourne vers la CGT, qui l’accompagne lors d’un entretien avec la direction des ressources humaines du rectorat et obtient finalement qu’on lui propose un nouveau poste pour la rentrée 2020. Mais elle jette l’éponge et quitte l’Education nationale « écœurée » par ce qu’elle estime être un « acharnement ».          

pictos harcelement profs – Copie (5)

« Pression morale et professionnelle »

Anabelle n’est pas un cas isolé. Une autre enseignante raconte ainsi avoir constaté des « informations fausses et des propos déformés » dans le compte-rendu catastrophique réalisé par l’inspectrice en 2016. A la suite de cette visite, « j’ai commencé à faire des cauchemars et à me réveiller au milieu de la nuit en sueur. Je rêvais qu’on me disait que je n’étais pas compétente, pas à la hauteur », se souvient-elle aujourd’hui, après avoir quitté l’Education nationale.

Une troisième estime avoir subi une « pression morale et professionnelle » de la part de l’inspectrice, après une visite à la suite de laquelle elle dit n’avoir pas renouvelé son contrat « par crainte d’avoir à travailler de nouveau avec elle ». Pendant l’entretien, Mme L. lui aurait même suggéré de « retourner s’occuper de ses filles ». Selon plusieurs enseignantes, les entretiens oraux réalisés lors des visites en classe étaient souvent émaillés de formules perçues comme violentes par les professeures.

« Le rapport d’inspection a été un coup de massue, explique une quatrième enseignante. Elle disait en substance que les enfants étaient en danger, alors que j’avais plus de quinze ans d’expérience sans le moindre problème, avec de bons rapports. Cette inspectrice vous titille sans arrêt, elle cherche la faille. » Dans les mois qui suivent cette inspection, c’est la « descente aux enfers » : arrêt maladie, perte de poids, divorce. Son psychiatre diagnostique une « souffrance en milieu de travail ». 

La quinquagénaire, qui a quitté l’Education nationale, s’interrompt plusieurs fois, les larmes aux yeux : « J’ai tout donné pour mes élèves, avec un temps plein pour 1 200 euros par mois. On nous balance n’importe où, on nous donne nos affectations le 31 août, on va au charbon dans les établissements les plus difficiles, et après on nous fait des reproches complètement délirants ! »

Embouteillages dans l’affectation des élèves

Ces dysfonctionnements sont à replacer dans un contexte particulièrement tendu. Les Casnav ont été créé en 2012 pour répondre aux flux croissants d’arrivées de mineurs migrants. Une course contre la montre, qui a justifié un recours important à des enseignants contractuels pour pallier un manque de titulaires qualifiés ou désireux d’occuper les postes en classes d’UPE2A, aujourd’hui au nombre de 50 en collège et 15 en lycée dans le département du Rhône.

pictos harcelement profs – Copie (4)

Mais les moyens alloués sont restés insuffisants. « Ce service est complètement sous-dimensionné », souligne un ancien chargé de mission du Casnav de Lyon. Résultat, alors que les classes d’UPE2A sont pensées comme des « sas » temporaires permettant d’inclure les élèves allophones dans des classes dites « ordinaires » au bout d’un an, beaucoup de jeunes migrants restent sur le carreau pendant plusieurs semaines et ne sont affectés en UPE2A qu’après les élèves des classes dites « ordinaires ». Entre le moment de leur évaluation (appelée « positionnement » dans le jargon académique) et leur affectation, beaucoup perdent le contact avec l’Education nationale ou partent du territoire, et ne sont donc pas scolarisés. De l’avis des interlocuteurs rencontrés par Mediacités, les problèmes d’organisation liés au comportement de l’inspectrice en charge du Casnav de Lyon n’ont fait qu’accentuer des difficultés structurelles du service.

Durant l’année scolaire 2019-2020 - marquée par la crise du Covid-19 -, cet embouteillage a été particulièrement visible. Selon une source interne au rectorat, près de 400 élèves étaient ainsi en attente d’une affectation dans le département du Rhône au printemps dernier. « Il est exact que l’affectation des élèves positionnés a été interrompue en mars 2020 et qu’aucune nouvelle procédure d’affectation n’a pu avoir lieu dans les semaines qui ont suivi », fait savoir le rectorat, où l'on admet que le chiffre de 400 élèves en attente a pu être approché temporairement. Toujours selon l'institution, les affectations auraient repris au début de l’été et les « arrivées » [de jeunes migrants], depuis la crise du Covid-19, seraient très inférieures aux années précédentes. « A ce jour, le Rhône, comme les autres départements, dispose d’un nombre de places tout à fait suffisant pour accueillir les élèves allophones », assure le rectorat.

Turn-over « phénoménal »

Au sein même du Casnav, l’ambiance de travail est encore plus détériorée, comme le relatent plusieurs anciennes chargées de mission ayant travaillé étroitement avec cette inspectrice depuis son arrivée en 2014. Elles dépeignent là aussi un effacement de la frontière entre vie professionnelle et vie privée, avec des mails et des appels téléphoniques incessants (le soir à 22 heures, pendant les arrêts maladie ou les jours fériés…), une volonté de l’inspectrice « de tout contrôler », ou encore des « remarques infantilisantes ». « Elle peut se montrer charmante, soucieuse de votre vie de famille, amicale, et l’instant d’après se mettre en grande colère et vous humilier verbalement », estime une ancienne collaboratrice.

Signe d’un profond malaise, le Casnav connaît un turn-over très important. Depuis 2014, le poste de chargé de mission pour le Rhône a été occupé par quatre personnes différentes et est actuellement vacant. Des départs ont également eu lieu dans l’Ain et la Loire, les deux autres départements situés dans le périmètre du rectorat de Lyon. Plusieurs interlocuteurs affirment avoir renoncé à leur mission, sacrifiant une partie de leur carrière, du fait du comportement de leur supérieure. Un nombre « phénoménal d’abandons de postes » parfaitement connu des cadres de l’Académie, selon une des anciennes collaboratrices de l’inspectrice.

Une ancienne chargée de mission estime avoir été placardisée du jour au lendemain après lui avoir tenu tête. Alors qu’elle se trouve en arrêt maladie, l’inspectrice l’appelle pour évoquer son travail. A son retour, elle n’a presque plus de mission. « J’étais ostracisée. Ça m’a fait penser à ce qu’on a entendu pour les employés de France Télécom », se souvient-elle.

Courrier à Brigitte Macron

Et pourtant, de nombreuses alertes ont été envoyées à la hiérarchie de Mme L., presque dès son arrivée à la tête du Casnav. En mars 2015, la chargée de mission mentionnée ci-dessus interpelle, dans un courrier, la rectrice de l’époque, Françoise Moulin-Civil, pour lui faire part de la « gravité de la situation » : « L’absence de transparence, les décisions arbitraires, la désorganisation, ma mise à l’écart (…) rendent actuellement la situation et les réunions d’équipe invivables et mettent en péril l’organisation et le fonctionnement tout entier du Casnav », écrit-elle. Elle renouvellera sa démarche auprès des deux recteurs suivants, Marie-Danièle Campion (en poste entre 2018 et 2019) et Olivier Dugrip, nommé à l’été 2019. Sans aucune réponse de leur part.

En juillet 2017, lassée de l’inertie de l’institution, cette même agente écrit à Brigitte Macron, dans l’espoir de faire bouger les lignes. Dans ce courrier, elle se présente comme « victime depuis deux ans de maltraitance professionnelle et de l’acharnement » de l’inspectrice. Le mois suivant, elle reçoit une réponse du chef de cabinet de Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Education nationale, qui l’informe avoir transmis son courrier à la rectrice de l’Académie de Lyon. Depuis, l’enseignante n’a plus de nouvelles.

La direction académique du Rhône (DSDEN), c’est-à-dire l’échelon départemental du rectorat, a également été informée à plusieurs reprises de cette situation. Plusieurs entrevues avec la direction des ressources humaines ont eu lieu, sans résultat. En 2016, une audience intersyndicale est même organisée spécialement pour évoquer les dysfonctionnements du Casnav, une démarche assez rare qui « n’a pas donné beaucoup de résultat », constate Ludivine Rosset, secrétaire académique du Snes, l’un des syndicats présents à cette rencontre. Durant l’année 2019-2020, le sujet a été abordé lors de chacune des six instances départementales où siègent les syndicats, précise le Snes.

pictos harcelement profs – Copie (2)

Silence assourdissant

Dans sa réponse à Mediacités, le cabinet du recteur se contente de confirmer l’existence de cas récents, précisant que « deux personnes ont été reçus par la directrice des ressources humaines (en poste depuis 2018) en présence d’un délégué syndical », sans évoquer des alertes ultérieures. « Vous mentionnez une dizaine d'enseignants, nous ne confirmons pas ces chiffres et ne les retrouvons pas dans les saisines dont nous avons fait l'objet », fait-il savoir. Sur les deux cas cités, il assure que la DRH « a demandé au médecin de prévention de les recevoir et a tenu à les accompagner autant que possible dans la suite de leur carrière dans l'Education nationale ». Le cabinet du rectorat n’a pas souhaité commenter davantage le suivi de ces alertes, pour des raisons de confidentialité.

« On a l’impression d’être face à un mur »

Cette surdité de l’institution amplifie les souffrances des enseignantes. « On a l’impression d’être face à un mur. On nous écoute, mais rien ne se passe. On nous renvoie que c’est un simple problème relationnel », s’indigne l’une d’entre elles.  « Des collègues ont été démolis par cette inspectrice, qui déborde, intimide, déstabilise. Et en face, rien ne bouge », regrette Olivier Frezza, enseignant et délégué CGT qui tente aujourd’hui de regrouper les témoignages pour démontrer la réalité du dysfonctionnement.

Ce silence assourdissant plane alors que la médiatrice de l’Education nationale vient de publier un rapport sur le harcèlement des personnels dans l’Education nationale. Avec seulement 62 cas signalés en 2019, le sujet reste largement sous-estimé. « Il semble que l’administration fasse encore preuve d’un empressement insuffisant pour reconnaître et prendre en compte les cas de harcèlement », soulignait, cet été, la médiatrice lors d’une interview au site spécialisé le Café pédagogique. Et de conclure : « Une forme de défiance et de déni existe parfois face à ces situations ».  

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).