Hospitalisé, dans un état « très préoccupant », selon la présidence de Lyon 3. Dans la nuit de vendredi à samedi dernier, un étudiant en droit de l’université Jean Moulin s’est défenestré du 4e étage de sa résidence. Quelques semaines auparavant, le 7 décembre, un autre drame s’est joué sur le campus de la Doua. Au sein d’une résidence universitaire de Villeurbanne, un étudiant s’est lui aussi donné la mort, selon nos informations. Contacté par Mediacités, le rectorat confirme le suicide et indique qu’une enquête est en cours pour déterminer ses circonstances et ses causes.

Si on ignore encore les raisons qui ont poussé l’un comme l’autre de ces étudiants à passer à l’acte, leurs gestes de désespoir suscitent un vif émoi au sein de l’académie de Lyon. Alors que les enseignements du deuxième semestre débutent en grande partie à distance, rectorat, universités et grandes écoles redoutent qu’une vague de dépressions entraîne une hausse des tentatives de suicides dans les rangs des étudiants.

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La Manufacture des tabacs, campus de Lyon 3. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

« De plus en plus d’appels ou de messages de détresse »

Exemple à l’École normale supérieure (ENS) de Lyon. Mediacités a pu consulter le compte-rendu du Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’établissement qui s’est tenu le 26 novembre dernier. Un mois après le reconfinement décrété par Emmanuel Macron, les personnels médicaux de l'ENS tiraient déjà la sonnette d’alarme. D’après eux, l’assignation à domicile augmenterait de 30 à 50% les troubles psychiques – insomnies, trouble de la mémoire, du plaisir et de l'attention – chez les étudiants. Une tendance susceptible d’aggraver des pathologies naissantes telles que l’anxiété, le burn-out ou la dépression réactionnelle. « Depuis le mois de novembre j’ai l’impression de ramasser les gens à la petite cuillère, confirme Clément Luy, élu étudiant à l’ENS de Lyon. Je reçois de plus en plus d’appels ou de messages de détresse de la part de mes camarades. Ils me disent qu’ils n’en peuvent plus, qu’ils sont épuisés. »

« Dépression », « problème » et « panique »

À Lyon 1, Caroline Combes, directrice du service médical, a enquêté auprès des étudiants de son université afin de cartographier les problématiques sanitaires auxquelles ils sont confrontés. 2 243 d’entre eux ont répondu à son questionnaire entre le 16 et le 20 novembre 2020. Les résultats décrivent sans ambages une dégradation de leur santé mentale [voir l’extrait ci-dessous].

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Extrait de l'enquête du service médical de Lyon 1.

À l’issue du questionnaire, les étudiants étaient encouragés à s’exprimer librement. Dépression, problème et panique sont les trois mots qui reviennent le plus souvent dans leurs commentaires [voir l’extrait ci-dessous]. Dans une enquête nationale Ipsos pour le syndicat La Fage, dont est membre le groupement d’associations lyonnaises Gaelis, 23% des étudiants interrogés confiaient avoir des pensées suicidaires. Cette étude date du premier confinement, au printemps 2020.  

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Extrait de l'enquête du service médical de Lyon 1.

« Pour le deuxième confinement, on a fait semblant de croire, collectivement, qu’il était possible de faire comme si tout pouvait se passer normalement malgré les conditions, dénonce Clément Luy. Or on sait tous que c’est faux. On ne travaille pas aussi bien à distance qu’en présentiel, qui plus est isolé dans une chambre de cinq à dix mètres carrés [lire par ailleurs notre article « Le grand décrochage : les ravages du "distanciel" dans les universités de Lyon »]. « Et puis, ce n’est pas la même chose d’être confiné en automne et en hiver – qui sont des débuts de semestre et des périodes d’examens – qu’en mars-avril, période où certains terminaient leurs formations. Le niveau d’angoisse n’est clairement pas le même », poursuit l’étudiant de l’ENS.

Aux difficultés pédagogiques des « visio » et autres « zoom » s’ajoutent une précarisation qui pèse, elle aussi, sur la santé mentale des étudiants. « Beaucoup de ceux qui ont perdu leur emploi [pour financer leurs études] lors du premier confinement n’en ont pas retrouvé cet automne », observe Isabelle Martinelli, coordinatrice du secteur pauvreté et précarité pour le Secours populaire du Rhône. La crise du Covid-19 est par ailleurs survenue moins d’un an après les manifestations lyonnaises contre la précarité étudiante, qui ont fait suite, à l’automne 2019, à la tentative d’immolation d’un étudiant de Lyon 2 [(re)lire sur Mediacités : « Après l’immolation devant le Crous, une manifestation contre la précarité étudiante »].

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Devant le Crous de Lyon, en 2019, là où a tenté de s'immoler un étudiant de Lyon 2. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Initiative qui en dit long, le Secours populaire propose désormais aux étudiants les plus isolés une permanence psychiatrique tous les troisièmes lundis du mois. « Plus on est précaire, plus la souffrance psychologique est aigüe, reprend la responsable de l’association. Quand on peine à payer son loyer ou ses repas, on est bien plus enclin à renoncer à certains soins. » 

Nouveaux profils

Les plus fragilisés restent les étudiants étrangers et ceux en rupture avec leur famille. Mais Isabelle Martinelli remarque de nouveaux profils qui, selon elle, passent sous les radars : des étudiants non-boursiers – donc non éligibles à la plupart des aides exceptionnelles mises en place par le rectorat – et dont les familles connaissent des difficultés financières depuis le premier confinement.

Reste à identifier ceux qui ont besoin d’aide. C’est le véritable défi alors que les cours à distance contribuent à l’isolement. « On essaie de faire un maximum de communication, via les réseaux sociaux et les groupes d’étudiants, mais on ne peut pas toucher tout le monde », estime Madeleine Chevauchet, vice-présidente du syndicat Gaelis. À Lyon 2, le service médical de l’université diffuse lui aussi, par mail ou sur les réseaux sociaux, des messages sur la possibilité d’un accompagnement psychologique. « Les équipes pédagogiques en sont aussi destinataires pour favoriser l’orientation des étudiants vers le Service de santé universitaire (SSU) », ajoute sa directrice, la médecin Emilie Tardieu.

« Les psychologues du Crous sont débordés »

Et après ? D’après le compte-rendu d’une réunion virtuelle organisée par le rectorat le 9 décembre dernier et que Mediacités a pu consulter, nombre de responsables d’établissements de l’enseignement supérieur confient être mal préparés à une vague de dépressions parmi leurs étudiants. « Il y a un manque de moyens assez hallucinant, déplore Madeleine Chevauchet. Les psychologues du Crous sont débordés, tout comme les services de santé de l’université. Ils ne parviennent tout simplement pas à répondre à toutes les demandes de consultation. »

À Lyon 2, on ne se dit pas « débordé », mais Emilie Tardieu admet que les confinements successifs ont modifié l’activité de son service médical, aujourd’hui presque exclusivement consacrée à la santé mentale. « Les autres motifs de consultation ont disparu », confie-t-elle. En novembre, l’association Nightline, un service d’écoute téléphonique et de tchat nocturne mis en place par des étudiants pour les étudiants dans plusieurs villes de France, dont Lyon, révélait dans un rapport  que le nombre de psychologues par étudiant au sein des services de santé universitaire était en France 20 fois inférieur aux recommandations internationales : une seule spécialiste pour 30 000 étudiants à Lyon 2 comme à Lyon 3, deux pour les près de 50 000 étudiants de Lyon 1.                

Début décembre, Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a annoncé un doublement des capacités d'accompagnement psychologique dans les services de santé universitaire, en plus de 60 nouvelles assistantes sociales. Mais à l’heure où nous publions, le rectorat de Lyon n’est pas en mesure de confirmer une quelconque augmentation des effectifs au sein de l’académie. « On est sous-dotés pour répondre à la demande, constate tristement Emilie Tardieu. Actuellement, il y a minimum trois semaines de délai pour un rendez-vous avec la psychologue. »

« Au-delà de l’accompagnement psychologique, l’immense majorité des étudiants a tout simplement besoin de revenir à l’université, de se voir et de retrouver le lien social perdu », pense Madeleine Chevauchet. Une dizaine d’organisations syndicales de l’enseignement supérieur ont lancé un appel à la grève pour le 26 janvier pour demander, entre autres, la réouverture des facultés.

Dernière minute - Ce mardi 12 janvier, en fin de journée, une étudiante de Lyon 3 a tenté de se jeter par une fenêtre de la résidence universitaire André Allix (5e arrondissement de Lyon) où elle vit, d'après plusieurs organisations étudiantes. Sur Twitter, le Crous de Lyon a déclaré dans la soirée qu'elle avait été prise en charge et qu'elle « va bien ». D'après le président de l'université Eric Carpano, l'étudiante doit la vie sauve à l'intervention de camarades voisins [paragraphe actualisé le 13 janvier à 13 heures, avec le nom de l'université et les précisions du président de Lyon 3].