“Et bien sûr… l’une des vedettes du show : le char français Leclerc. » Le présentateur de DefenseWeb TV ne tarit pas d’éloges sur la démonstration grandeur nature, explosions comprises, de canons, véhicules blindés et autres mitrailleuses organisée pour l’ouverture du salon de l’armement d’Abou Dabi 2019 [voir la vidéo ci-dessous – mise en scène des chars Leclerc à partir de 1’06]. L’International Defence Exhibition (Idex) – dont la prochaine édition aura lieu en février 2021, malgré la pandémie – rassemble, dans la capitale des Émirats arabes unis, plus d’un millier d’exposants : des fabricants de corvettes, de tanks ou d’avions de chasse, mais aussi de logiciels ou de radars.

 

On y croise de nombreux Français, représentant les intérêts d’une industrie qui compte des usines disséminées un peu partout dans l’Hexagone. Mediacités s’est penché sur les acteurs du secteur de l’armement dans deux régions : l’Occitanie [lire notre enquête sur Mediacités Toulouse] et Auvergne-Rhône-Alpes d’où provient la star du spectacle de l’Idex 2019. Le char Leclerc a été assemblé dans les années 1990 et 2000 au sein de l’usine Nexter de Roanne, dans la Loire.

Nexter, ex-Giat Industries, dont le siège social se trouve à Versailles, est étroitement lié aux Émirats arabes unis, par plusieurs contrats [lire plus bas]. D’après les informations de Mediacités, la société envisagerait aussi de vendre à Abou Dabi de nouveaux véhicules, qui pourraient être construits dans la Loire. Or, ce régime est directement impliqué dans la guerre qui fait rage au Yémen et dans laquelle les suspicions de violations des droits humains ne cessent de s’amonceler. Dépendre des achats de monarchies guerrières ? Au-delà du cas de Nexter, sur lequel nous reviendrons en détail, toute une industrie régionale participe à des exportations dont la finalité interroge certains élus, des associations, des citoyens… et même des salariés de ces entreprises.

« Les Français n’ont que très peu conscience de l’omniprésence de la fabrication d’armes dans leur pays »

L’information reste peu connue : la France est le troisième vendeur d’armes au monde, derrière les États-Unis et la Russie. « Les Français n’ont que très peu conscience de l’importance du militaire et de l’omniprésence de la fabrication d’armes dans leur pays », relève le chercheur belge Yannick Quéau, directeur du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip). Une dimension pourtant cruciale pour une puissance internationale dotée d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.                           

« La France a mené 111 interventions militaires entre 1991 et 2015, soit en moyenne près de cinq par an », rappelle, dans la revue Contretemps, l’économiste Claude Serfati, de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires). L’État est naturellement le premier acheteur de sa « Base industrielle de technologie de défense », mais il contrôle également les exportations en choisissant les pays avec lesquels il tisse des partenariats.

Les entreprises françaises de défense réalisaient en 2013 plus de 20 milliards d'euros de chiffre d’affaires. Avec 38,5% du magot, l’Île-de-France domine le paysage, regroupant sur son territoire les sièges des principales entreprises. On trouve parmi les autres grandes régions françaises de production d’armement la Provence-Alpes-Côte-D’azur et la Bretagne pour leurs chantiers navals, tandis que la Nouvelle-Aquitaine et l’Occitanie construisent une bonne partie du matériel aéronautique et spatial. Côté armée de terre, le Centre-Val-de-Loire fabrique des munitions et Auvergne-Rhône-Alpes se distingue pour la fourniture de véhicules. Dans la deuxième région de France, le chiffre d’affaires des entreprises de défense s’élevait, en 2013 (il n’existe pas de chiffre plus récent), à plus d’un milliard d’euros.                           

camion desertRoanne, Saint-Etienne, Vénissieux…

Sa position éloignée des frontières a fait du département de la Loire un bastion historique de l’armement. Avec plus de 1200 salariés, on trouve à Roanne l’une des principales usines de Nexter. Ses ouvriers y assemblent des chars, des véhicules blindés et des pièces d’artillerie. Certains sous-éléments sont d’ailleurs produits par d’autres entreprises de la région, comme les pneus, fournis par l’incontournable Michelin, ou les systèmes de visée de chez Optsys, une filiale de Nexter installée dans les anciennes manufactures de Saint-Étienne.

Citons encore des pièces mécaniques produites par Comefor à Roche-la-Molière, près de Saint-Étienne, ou certains circuits intégrés fabriqués par Centralp, à Vénissieux. Une partie de ces entreprises spécialisées dans la défense s’est d’ailleurs rassemblée au sein d’Eden, pour « European Defense Economic Network », un « cluster » national créé en Auvergne-Rhône-Alpes, qu’arrosent au passage les collectivités locales [lire ci-dessous notre encadré].

Plus méconnu, Auvergne-Rhône-Alpes s’est aussi spécialisée dans l’armée de l’air. Si les avions de guerre Mirage et Rafale de Dassault sont assemblés et entretenus près de Bordeaux, ils mobilisent dans la région plusieurs usines « duales » – qui produisent à la fois pour le civil et le militaire. Site névralgique, l’usine Dassault à Argonay, en Haute-Savoie, où travaillent 500 personnes, produit et répare les systèmes de direction des avions, dont ceux des chasseurs. Mais Dassault recourt aussi à des sous-traitants implantés localement, comme l’équipementier Safran qui produit, à Roche-la-Molière, des systèmes pour les réservoirs de carburant, et, à Villeurbanne, des freins carbone. Tandis qu’à Montluçon, la société élabore des « centrales de navigation inertielles », qui calculent la position et l’altitude des avions.

Concurrent de Safran en matière d’électronique militaire, Thales dispose d’un site d’ingénierie pour les calculateurs de vol à Valence. Comme leurs homologues de l’armée de terre, les entreprises aéronautiques de la région se réunissent dans un « cluster », cette fois-ci local et dénommé « Aerospace », tout aussi subventionné.

De Montluçon à Annecy, les fabricants d’armes de la région

Voir la carte en plein écran

« Une impunité endémique »

Des géants Dassault et Nexter aux sous-traitants, toute une industrie maille le territoire. Problème : comme nous allons le voir, ces armes fabriquées près de chez nous peuvent être utilisées pour violer les droits humains… loin de chez nous. En particulier au Yémen, état du sud de la péninsule arabique, ravagé par une guerre qui oppose les Houthis, groupe chiite politisé et armé, au gouvernement reconnu par la communauté internationale.

Celui-ci est soutenu depuis 2015 par les régimes sunnites d’Arabie Saoudite et des Émirats arabes unis. Ces deux monarchies ont beau communiquer sur leur « modernité » [(re)lire par exemple Comment les Emirats arabes unis ont fait d’Euronews la “vitrine du Dubaï”], elles restent des États tyranniques aux agissements parfois cruels, comme l’ont rappelé l’assassinat atroce du journaliste Jamal Khashoggi, en octobre 2018, ou les révélations de 2017 de la journaliste égyptienne Maggie Michael sur le réseau de prisons secrètes des Émirats arabes unis au Yémen. Dans ce pays, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU n’a plus assez de mots pour décrire l’ampleur de la catastrophe et les multiples violations des droits humains commises par toutes les parties, le tout dans une « impunité endémique », d’après les mots d’un rapport d’experts publié en septembre 2020.

expolosionBombardements sur des zones civiles

Rien qui n’empêche toutefois les entreprises françaises de faire affaire dans cette partie de monde et de mettre à contribution les usines de la région. Fournisseur historique des monarchies du Golfe, le site roannais de Nexter a assemblé pour l’Arabie saoudite, dès les années 1970, des centaines de véhicules blindés AMX-10P et de chars AMX-30. Au fil des années 2010, plus de 70 véhicules de transport de troupes « Aravis » et plus de 150 canons Caesar ont été à leur tour montés dans la Loire et expédiés vers le Golfe, d’après les chiffres de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm.

Cet arsenal est aujourd’hui déployé, pour partie, à la frontière entre l’Arabie Saoudite et le Yémen. Les canons Caesar en particulier auraient participé à des bombardements sur des zones civiles yéménites, selon le travail de recoupement effectué par le média Disclose en avril 2019. Leur article révélait également une nouvelle commande de véhicules de transport de troupes et de systèmes d’artillerie à destination du royaume wahhabite. Ces armes sortent en ce moment de l’usine de Roanne.

Pour assurer ses ventes, Nexter peut aussi compter sur le petit, mais non moins belliqueux, voisin de Riyad. Entre 1996 et 2006, près de 400 chars Leclerc ont quitté le site ligérien pour rejoindre les  Émirats arabes unis. En 2015, plusieurs dizaines de ces véhicules étaient débarqués au sud du Yémen pour entamer la reconquête du pays, avant d’être identifiés à plusieurs reprises durant la guerre.

contratsDes contrats « service après-vente »

Les échanges entre le groupe français et le régime émirati ne se limitent pas à la commande et à la livraison du matériel. Selon les informations rassemblées par Mediacités, un « contrat de support », sorte de service après-vente (fourniture de pièces manquantes, assistance pour des réparations complexes…),  court toujours aujourd’hui. Concrètement, il fournit de l’activité à une succursale de la firme, qui rassemble 80 personnes à Abou Dabi. Également en cours, un contrat d’approvisionnement de munitions pour les chars, soit des obus de 120 millimètres de diamètre. L’entreprise réfléchit enfin à accompagner son client dans la mise en place d’une unité de rénovation des munitions les plus anciennes, selon les informations de Mediacités.

L’implication de Nexter aux Emirats arabes unis ne s’arrête pas là. Les marchands d’armes s’acquittent d’« offset » auprès des pays acheteurs. « Offset » ? Il s’agit de « compensations industrielles » que les vendeurs occidentaux concèdent pour décrocher de nouveaux marchés. Traduction sur le terrain avec l’ouverture d’établissements locaux. Ainsi, Nexter prépare aujourd’hui l’implantation d’une société, Nexter Emirat Ltd, dans le pays du Golfe. Dans la continuité de cette création, et selon les informations rassemblées par Mediacités, l’entreprise préparerait une nouvelle offre à Abou Dabi pour 400 véhicules de transport de troupes « Titus ». Si la vente se concrétise, ces engins seront construits à Roanne.

mirage 2000Une soixantaine de Mirage

L’usine Dassault d’Argonay, près d’Annecy, où sont fabriqués et réparés les systèmes de commandes des avions, dont ceux des Mirage, bénéficie également des élans guerriers des Émirats arabes unis. Entre 1998 et 2009, le pays a acquis une soixantaine d’unités au groupe français. Et, à nouveau, le partenariat est loin d’être terminé avec la livraison.

Pour permettre sur place la fabrication de certains composants et la maintenance courante des avions, des « transferts de compétences » ont été prévus. Ceux-ci consistent à envoyer des techniciens français à Abou Dabi pour former leurs homologues émiratis et les rendre autonomes. Sur le site de Dassault, on peut lire le témoignage non daté de Jérôme, 25 ans, technicien en diagnostic de panne, qui « se réjouit (…) de quitter [Argonay] l’an prochain pour trois mois puisqu’il doit être envoyé en mission à Abu-Dhabi, pour former des techniciens locaux sur Mirage 2000 ».

À la fin de la livraison des avions, en 2009, Dassault s’est investi en outre dans la création d’une joint-venture aux Émirats, Dasbat aviation. Comme Nexter Emirat, cette structure à visée de « compensation industrielle », préparerait le terrain pour des ventes futures souhaitées, comme celles de Rafale.                            

ruineFragments d’armes

En attendant d’éventuels Rafale, les Mirage émiratis, comme les chars Leclerc, ne sont pas restés cloués dans leurs bases pendant la guerre au Yémen. Ces avions de guerre sont mentionnés dans la note de 2018 de la Direction du renseignement militaire – qui liste le matériel de construction française utilisé – dévoilée en 2019 par Disclose. Ils sont aussi pointés du doigt par une association yéménite, Mwatana. Celle-ci recueille, après certaines attaques, des fragments d’armes afin de tenter de les reconnaître.

L’ONG a ainsi documenté deux bombardements proches de Sanaa, la capitale du Yémen : l’un en septembre 2015 sur une usine de céramique et l’autre en janvier 2016 sur un collège en construction à Kouhaza. « J’étais assis dans le bâtiment administratif et j’ai entendu trois bombes frappant les dortoirs des collégiens et le bâtiment des salles de classe », relate auprès de l’association Ali Al-Muzalim, 33 ans, le garde de sécurité de l’établissement.

Si ce bombardement n’a miraculeusement atteint personne, l’association Mwatana considère qu’en ciblant au hasard des bâtiments sans lien avec le militaire, il constitue une violation du droit international. « Menées intentionnellement ou par imprudence, les attaques aveugles sont des crimes de guerre », considère l’ONG, dans un rapport de mars 2019. Selon Mwatana, ces attaques ont été « très probablement » conduites par des chasseurs américains F-16 ou par des Mirage 2000 – les deux types d’avions de la flotte émiratie.

Extrait du rapport de Mwatana :

ExtraitRapportMwatana

Leurs fournisseurs – mais également formateurs, prestataires de maintenance et ravitailleurs de pièces détachés – pourraient donc, selon l’ONG, être considérés comme complices de ces crimes. Dassault, qui a signé en novembre 2019 un contrat pour réaliser un grand entretien à mi-parcours des Mirages émiratis, n’a pas répondu aux sollicitations de Mediacités, pas plus que Nexter. Interrogées sur le sujet, les entreprises de défense se réfugient généralement derrière les autorisations d’exporter qui leur sont accordées par le gouvernement.

charSignalement auprès de la Cour pénale internationale

« Une licence n’est pas une obligation, mais une option de vente. Elle n’exonère pas les entreprises de leur propre analyse », considère toutefois Cannelle Lavite, juriste au Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits humains (ECCHR). Aux côtés de l’association yéménite Mwatana, d’Amnesty International et d’autres ONG, ECCHR a déposé en décembre 2019 un signalement auprès de la Cour pénale internationale, pour l’exhorter à enquêter sur la responsabilité de plusieurs entreprises européennes, dont Dassault. Les associations s’étant concentrées sur les bombardements aériens, plus faciles à documenter, le groupe Nexter n’est pas visé pour le moment.

« Au-delà de ces question juridiques, les ventes d’armes sont des partenariats stratégiques qui lient les pays sur le long terme. Les contrats devraient donc être discutés de façon publique, au Parlement, et non dans l’opacité d’une commission », martèle Tony Fortin, de l’Observatoire des armements, une ONG qui milite pour améliorer la transparence des exportations d’armes. L’Assemblée nationale s’est récemment prononcée sur la question dans le cadre d’un rapport de la commission des Affaires étrangères. « Des marges de progression sont possibles pour renforcer la redevabilité des États clients », estiment les députés Jacques Maire (LREM) et Michèle Tabarot (LR), les auteurs du texte. « Il importe de donner un rôle réel aux parlementaires », écrivent-ils encore, préconisant notamment la création d’une délégation spécialisée.

Les parlementaires débattront-ils un jour des partenariats stratégiques et des ventes d’armes françaises ? « Les citoyens sont en droit de s’interroger sur un modèle de société qui créé des emplois grâce aux guerres », considère le chercheur Yannick Quéau. Le sujet concerne avec encore plus d’acuité les salariés des entreprises chargés de construire le matériel militaire. Anonymement, certains d’entre eux ont fait part à Mediacités de leur trouble face aux images de la guerre yéménite. « On signe pour participer à l’outil de défense français, ou simplement pour un emploi stable, nous raconte l’un d’eux. Mais certainement pas pour voir pilonner des collèges. »

Une industrie aussi financée par les collectivités locales

Ce n’est pas nouveau : l’argent du contribuable sert aussi à financer le secteur de l’armement. « Les soutiens publics à la filière militaro-industrielle ont toujours existé. Ils sont avant tout étatiques », rappelle à Mediacités Claude Serfati, économiste à l’Institut de recherches économiques et sociales. C’est en revanche plus méconnu : au nom de leurs compétences relatives à l’économie et à « l’innovation », les métropoles et les régions également financent les entreprises de défense ou « duales » (qui produisent pour le militaire et le civil) de leur territoire. Les collectivités les soutiennent notamment par l’intermédiaire des « clusters », ces associations qui accompagnent les entreprises d’un secteur donné, en particulier pour leurs activités de recherche ou d’exportation.

Eden, cluster national d’entreprises de défense né en Auvergne Rhône-Alpes, touche ainsi sa part du gâteau. Pour « ancrer le positionnement de Lyon comme métropole de la sécurité », le Grand Lyon a mis la main au portefeuille : depuis 2015, la collectivité finance chaque année le programme d’actions de l’association pour des montants qui varie entre 50 000 et 60 000 euros. Ou plutôt finançait : sollicitée par Mediacités, la nouvelle majorité écologiste assure qu’elle ne soutiendra plus Eden. « C’est une question politique », commente un membre du cabinet de Bruno Bernard [lire par ailleurs notre article La majorité écologiste supprime les subventions du Grand Lyon aux industriels de l’armement].

De son côté, le conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes a participé, en 2018, au financement du Plan de développement à l’international du cluster. La collectivité de Laurent Wauquiez a voté une enveloppe de presque 50 000 euros pour des déplacements, dont une « mission aux Émirats arabes unis » en mars 2018, (selon l’annexe de la délibération), soit en pleine guerre au Yémen.

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Le siège de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

 

Le soutien du conseil régional se révèle plus régulier côté aéronautique, matérialisé par l’affichage omniprésent du logo bleu clair de la collectivité sur le site du cluster Aerospace. Outre les subventions de fonctionnement général, la région finance le Plan de développement à l’international d’Aerospace – qui peut inclure des événements estampillés défense. Dans l’annexe d’une délibération votée le 20 septembre 2018, on apprend ainsi que près de 9 000 euros ont été votés au profit de plusieurs entreprises du cluster Aerospace pour leur participation à la convention d’affaires « Aerospace and Defense Meeting » à Séville, en Espagne.

Au total, Auvergne-Rhône-Alpes renfloue les caisses de l’association à hauteur de 250 000 à 350 000 euros chaque année. « L’objectif [consiste à] protéger et créer des emplois », indique à Mediacités le conseil régional. La collectivité choisit parfois de subventionner directement les entreprises du secteur, via des programmes de recherche, à l’image de ces 10 millions d’euros (comprenant des fonds européens) promis, en novembre 2018, à un projet coordonné par l’usine Dassault d’Argonay pour développer l’impression 3D. Était-ce indispensable ? Selon son rapport annuel, le résultat net de Dassault aviation s’élevait en 2018 à 681 millions d’euros.

« Une forme de concurrence entre les territoires »

Les décisions politiques en matière de défense se prennent à Paris, l’échelon local n’en a aucune connaissance. Pourquoi les collectivités financent-elles alors généreusement des secteurs qui relèvent avant tout des compétences de l’État ? « Il y a des enjeux électoraux, répond Yannick Quéau, directeur du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip). Mais pas seulement. Les collectivités locales essaient de favoriser l’emploi… Et il existe une forme de concurrence entre les territoires pour l’implantation d’entreprises. » Illustration, en juillet 2019 : pour séduire l’équipementier aéronautique Safran – qui a réalisé cette année-là un résultat net de 2,6 milliards d’euros d’après son rapport financier – la Métropole de Lyon alors présidée par David Kimelfeld a mis près de 6 millions d’euros sur la table (aménagements, terrain à prix réduit à Feyzin).

« Certaines usines de matériel militaire sont implantées dans des zones défavorisées, remarque Aymeric Elluin, responsable de plaidoyer armes chez Amnesty International France. Elles y nourrissent le tissu socio-économique. Dès lors, toute critique relative aux exportations d’armes devient difficile à faire entendre. » C’est le cas dans l’Allier, où l’usine Safran de Montluçon fabrique les « centrales de navigation inertielles » calculant la position et l’altitude des avions (dont celles des chasseurs Dassault). Elle assemble aussi les drones Patroller. Avec 1 200 personnes, Safran Montluçon s’affiche comme le premier employeur privé du département.

Une situation qui ressemble à la celle de la Loire. Saint-Étienne, Roanne et Roche-la-Molière comptent plusieurs sites industriels de matériel militaire. Le secteur n’a aucune difficulté à s’attirer les bonnes grâces des élus locaux. En 2016, la métropole de Saint-Étienne, le département de la Loire et l’État finançaient par exemple, pour près de 500 000 euros, l’usine de Zodiac Aerospace (racheté depuis par Safran) de Roche-la-Molière. Le site est spécialisé dans les équipements de réservoirs d’avions. Dont ceux des chasseurs Dassault.

Journaliste basée à Lyon, je travaille depuis deux ans sur les liens entre la France et les pays du Golfe (par exemple pour Mediapart, lire ici ou , ou pour Orient XXI). Des sujets qui semblent parfois éloignés de la réalité des citoyens français… Et pourtant ! Les accords internationaux ont des conséquences bien concrètes au niveau local comme l’illustre cette enquête qui permet de rendre visible la production d’armes et de matériel de guerre en Auvergne-Rhône-Alpes et en Occitanie.

Mes informations proviennent en partie du travail de chercheurs, d’associations et même de salariés du secteur de l’armement qui ont accepté de répondre à mes questions, sous le couvert de l’anonymat. Du côté des directions d’entreprise, j’ai contacté les services communication de Nexter et de Dassault par mail le 15 janvier 2020, avant de les relancer durant la semaine du 18 janvier. Nexter m’a répondu… ne pas souhaiter répondre. Dassault ne m’a pas répondu du tout.

Du côté des collectivités qui subventionnent les industriels de l’armement, le département de la Loire n’a pas répondu à mes sollicitations, la Métropole de Lyon a réagi par mail, tout comme celle de Saint-Étienne, qui justifie son soutien au nom de la création de nouveaux emplois à Roche-la-Molière. Même son de cloche du côté du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes qui explique, par mail, soutenir la filière aéronautique avec l’objectif de protéger et de créer des emplois. 

Si vous souhaitez nous adresser des documents en passant par une plateforme sécurisée et anonymisée, rendez-vous sur pals.mediacites.fr

Point final.

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2 COMMENTAIRES

  1. Le prétexte des “emplois” ne doit plus motiver notre soutien à des industries de l’armement aveugles quant à l’emploi de ces armes. Et non plus l’argument de “si c’est pas nous, c’est les autres qui les construiront”. Non! Parce que dans les autres pays, beaucoup de personnes comme nous exigeront également l’arrêt de l’armement.
    En 2021, nous entrons dans une décade vertueuse. Et nous ne tolérons plus de couver ces monstruosités dans notre société. C’est comme ça ! Pourquoi ? Ben, les gens ont passé toute l’année 2020 à réfléchir et à se rendre conscients des impasses de notre temps… il suffit de le déclarer, de le souhaiter et de voter suivant les intentions des candidats aux élections.
    Merci aux équipes de Médiacités de contribuer à nous dévoiler les arcanes de nos dysfonctionnements. A nous, après, de mettre en place des conditions d’une vie plus fraternelle et plus éthique.

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