"J’ai toujours habité entre Paris et Villeurbanne, et cela ne changera pas », répond Najat Vallaud-Belkacem au journaliste de La Montagne. Le 14 mars dernier, l’ancienne ministre de François Hollande officialise dans plusieurs titres de la presse locale ce qui était devenu un secret de Polichinelle au fil des mois : oui, elle sera candidate aux élections régionales de juin prochain face au sortant Laurent Wauquiez (LR) qu’elle dépeint en « petit Trump ».                

Pour les socialistes locaux, d’abord dévitalisés par la création d’En Marche et le ralliement précoce de Gérard Collomb à Emmanuel Macron, puis relégués aux seconds rôles lors de la vague verte de 2020, le retour de « Najat » est une aubaine. Sa notoriété leur laisse l’espoir de virer, au soir du premier tour, devant les listes de l’écologiste Fabienne Grébert et de mener, ensuite, une probable union de la gauche.

Faut-il parler de retour ? Retour politique, sans aucun doute : depuis son échec retentissant aux élections législatives de 2017, à Villeurbanne [lire plus bas], et malgré quelques apparitions dans des meetings (lors des élections européennes de 2019 par exemple), la socialiste s’était successivement mise au service de l’institut de sondages Ipsos, de la maison d’édition Fayard, puis de l’ONG américaine One. Et de retour en Auvergne-Rhône-Alpes ?

Depuis sa déclaration de candidature, Najat Vallaud-Belkacem s’applique à balayer les accusations de parachutage ou d’opportunisme électoral. Cette région, c’est son terroir, souligne dans Libération, la semaine dernière, son proche François Pirola, poisson-pilote de l’ancien ministre dans cette campagne sous Covid-19. « Mon territoire d’élection », ne manque-t-elle jamais de proclamer. De fait, sous la protection de l’ancien maire de Lyon Gérard Collomb, elle enchaîne les mandats locaux entre 2004 et 2015. Mais son ancrage villeurbannais, affiché dans les médias, relève avant tout du storytelling politique comme le démontre notre enquête.                

« Une ancienne ministre dans cet immeuble ? Vous plaisantez ! »

Najat Vallaud-Belkacem habite-t-elle vraiment à Villeurbanne ? Mediacités s’est dans un premier temps plongé dans les listes électorales de la commune. La candidate PS y figure, domiciliée au 42, rue Alexandre Boutin, dans le quartier des Charmettes. Sur place, aucune trace de son nom parmi ceux affichés ou scotchés sur une porte d’entrée singulièrement défraîchie. « Une ancienne ministre dans cet immeuble ? Vous plaisantez ! », lance, incrédule, un professeur du lycée privé juif voisin. Tout aussi perplexe, un de ses collègues renchérit : « Je travaille ici depuis longtemps. Si Najat Vallaud-Belkacem habitait là, nous serions au courant ».

« Elle a laissé son appartement de la rue Boutin en 2017, répond à Mediacités Laura Lamboglia, chargée des relations avec la presse pour la campagne des régionales. Dans la perspective de son retour en politique mais aussi pour faciliter, en cette période de pandémie, les visites qu’elle rend à sa mère qui habite à Lyon ou à sa sœur, elle loue, depuis fin 2020, un autre logement à Villeurbanne. » François Pirola monte à son tour au créneau et nous adresse une attestation du fournisseur d’électricité Engie, au nom de « Mlle Belkacem Najat ». Le contrat mentionne une adresse à lisière du quartier des Charmettes. Il a été ouvert le 27 novembre 2020.  Autrement dit, le « J’ai toujours habité entre Paris et Villeurbanne » de la candidate est déjà à relativiser de trois années…

Disgrâce à Lyon, asile à Villeurbanne

L’histoire entre Najat Vallaud-Belkacem et Villeurbanne ne date pas de « toujours ». Elle débute, au début des années 2010, par une rupture. Celle entre la jeune élue et le baron Collomb. Tombée en disgrâce du côté de l’hôtel de ville de Lyon, « NVB », devenue ministre bien avant son mentor, se cherche un point de chute électoral. Villeurbanne présente l’avantage d’être une terre archi-acquise au parti à la rose et son maire de l’époque, Jean-Paul Bret, ne rechignera pas à accorder « l’asile » à une jeune femme brillante et médiatique bannie par ce voisin lyonnais qu’il assimile à « Don Corleone ».

De premières tentatives d’approche, en amont des législatives de 2012, s’avèrent toutefois infructueuses. Cette année-là, la députée Pascale Crozon (PS) rempile pour un deuxième mandat. Ce n’est que deux ans plus tard que la ministre de l’Éducation jette l’ancre dans son nouveau port d’attache. Au club de la presse, elle annonce avoir acheté un appartement à Villeurbanne, dans le quartier Grandclément. Questionné par Mediacités sur cette adresse, l’entourage de la candidate rectifie les déclarations passées : « Najat n’était pas propriétaire de l’appartement à Grandclément. Il y a sans doute eu incompréhension ou confusion avec sa sœur qui habite dans le même secteur. Elle n’a pas jugé bon de démentir ce qui avait été publié à l’époque. »

« Mon quartier préféré est celui où je vis, les Charmettes »

En prévision de sa candidature aux législatives de 2017, Najat Vallaud-Belkacem peaufine son vernis villeurbannais. Désormais militante de la section PS locale, elle confie « une affection particulière pour la ville » qui refuse d’être assimilée au 10e arrondissement de Lyon. À quelques encablures du scrutin, elle confie au Progrès : « Mon quartier préféré est celui où je vis, les Charmettes, j’habite près d’une école juive ». La locataire a donc quitté Grandclément pour le 42 de la rue Alexandre Boutin, plus proche du centre. En réalité, alors ministre de l’Education nationale, elle passe logiquement l’essentiel de son temps à Paris et ne descend à Villeurbanne que pour mener campagne.

D’anciens élus socialistes se souviennent avoir été reçus dans le nouvel appartement de Najat Vallaud-Belkacem. Spartiate plutôt que « home sweet home »… « Il n’y avait rien d’ostentatoire dans ce logement et ce petit immeuble d’un étage n’avait pas de cachet particulier », euphémise un ancien hôte. « C’était un pied-à-terre, pas un endroit pour vivre en famille », tranche un autre.

immeuble NVB – Copie
L'immeuble de la rue Alexandre Boutin, où était domicilié Najat Vallaud-Bekacem en 2017. Photo : Hervé Pupier.

La comète disparaît du ciel villeurbannais

Épousant les frontières de la commune, la circonscription de Villeurbanne est acquise au PS depuis quarante ans, à l’exception d’une parenthèse entre 1993 et 1997. Elle est réputée aussi imperdable que la troisième circonscription des Landes (celle de l’ancien patron du Parti socialiste Henri Emmanuelli) où a été investi Boris Vallaud, ex-secrétaire adjoint de l’Elysée et… époux de Najat Vallaud-Belkacem. Mais pour cette dernière, le scrutin de juin 2017 qui ne devait être qu’une formalité se transforme en chemin de croix. Dans la foulée de la victoire présidentielle d’Emmanuel Macron, la ministre sortante est sèchement battue par le candidat d’En Marche, Bruno Bonnell, autre parachuté et porte-flingue de Gérard Collomb.

La comète « Najat » disparaît alors du ciel villeurbannais. Dès le mois de juillet 2017, Paris Match s’extasie sur « Le couple Vallaud [qui] fait de la politique à la maison » : « Dans son appartement parisien, "NVB" réunit régulièrement quelques anciens hauts fonctionnaires pour réfléchir à l’avenir de la France et de la gauche ». Son staff confirme qu’une fois la bise de la défaite venue, elle a regagné la capitale. « Une belle petite maison », dans le XIXe arrondissement de Paris, raconte alors Libération. « Elle est repartie aussi vite qu’elle était venue car elle n’avait pas l’ambition de devenir maire de Villeurbanne, commente un ancien hiérarque du PS. Elle a été ministre très tôt. Les mandats locaux ne semblent pas vraiment l’intéresser. D’ailleurs, quand elle siégeait au département, elle donnait l’impression de s’ennuyer. »

Pendant la campagne des municipales de 2020, Najat Vallaud-Belkacem fait bien une apparition dans le Rhône, mais à Lyon et non à Villeurbanne. L’ancienne ministre est venue soutenir, sans beaucoup de succès, Sandrine Runel, investie par le PS pour briguer la succession de Gérard Collomb. On l’aperçoit aussi à Grenoble. À l’inverse de Boris Vallaud, présent lors d’un meeting du premier tour, elle ne vient pas soutenir Cédric Van Styvendael. En cause, la présence dans l’équipe du futur maire de Villeurbanne d’insoumis qui lui ont mené la vie dure aux précédentes législatives ? Pas du tout, assure François Pirola : « Elle aurait dû participer au meeting du second tour, annulé à cause de la crise sanitaire ».

Belkacem
La socialiste lyonnaise Sandrine Runel et Najat Vallaud-Belkacem, lors de la campagne des municipales 2020. Photo : Mathieu Périsse.

Lors du scrutin municipal, Najat Vallaud-Belkacem vote bien à Villeurbanne. Par procuration. Mais depuis son ré-emménagement fin 2020, promis, juré, cette fois-ci, la socialiste est bien là. « Voilà des semaines que Najat est à 100% à Villeurbanne », certifie son conseiller. Quelques minutes après notre échange avec François Pirola, Mediacités reçoit une capture d’écran de l’ordinateur de la candidate avec la géolocalisation activée afin de nous prouver que, ce lundi 29 mars, elle est confinée dans l’agglomération lyonnaise - testée positive au Covid-19, elle a suspendu sa campagne le 22 mars et s’est isolée pendant dix jours.

« Plutôt que parachutée, je la définirais comme une intermittente de la politique locale, lâche un élu de Villeurbanne. Au lieu de revendiquer un ancrage dans une commune où elle ne vit pas et où elle n’a jamais été élue, elle serait davantage fondée à jouer la carte lyonnaise où elle dispose d’un passé politique. » À moins qu’en cas de défaite face à Laurent Wauquiez, la carte villeurbannaise brandie aux régionales lui serve à préparer sa revanche, aux législatives de 2022, dans le bastion socialiste… 

Les autres candidats

Sur la route des élections régionales, Najat Vallaud-Belkacem retrouvera son rival de 2017, le député Bruno Bonnell, investi par La République en marche. À gauche, elle affrontera Fabienne Grébert, candidate d’EELV, avec laquelle les discussions de rapprochement avant le premier tour ont jusqu’à présent échoué, ainsi que la sénatrice communiste Cécile Cukierman, soutenue par La France insoumise. Andrea Kotarac sera candidat pour le Rassemblement national. Quant au favori du scrutin, le sortant Laurent Wauquiez, il n’a toujours pas officialisé sa candidature.