A première vue, difficile d’imaginer plus consensuel. Fondée aux Etats-Unis en 2004 par Bono, le leader du groupe U2, l’organisation non gouvernementale The One Campaign se donne pour but de faire disparaître d’ici à 2030 l’extrême pauvreté et les maladies évitables comme le paludisme ou la diphtérie, particulièrement en Afrique sub-saharienne. Depuis fin mars 2020, son visage, en France, est celui de Najat Vallaud-Belkacem.

L’ONG a recruté comme directrice l’ancienne ministre de l’Education de François Hollande, aujourd’hui candidate socialiste aux élections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes face à Laurent Wauquiez. Contactée par Mediacités, celle-ci nous a fait savoir qu’elle ne souhaitait pas parler de son employeur pendant la campagne électorale [lire ci-dessous l’encadré En coulisses].

« Nous tentons d’influencer directement les lois »

Après sa défaite, en 2017, aux législatives à Villeurbanne, « NVB » s’est retrouvée sans mandat et sans emploi. Elle a travaillé quelques temps pour l’institut Ipsos puis a dirigé une collection chez Fayard, mais sans jamais faire le deuil de sa carrière politique. En décembre 2019, elle déclarait à l’AFP vouloir « reprendre une place et un rôle dans le débat public ».

Trois mois plus tard, la voici chez The One Campaign. Le poste lui permet d’être invitée sur les plateaux pour parler aide au développement ou égalité femmes-hommes, notamment à la faveur de la publication de son essai Objectif 2030 : un monde sans extrême pauvreté, sorti, en janvier dernier, juste avant son retour en politique.

Au début de l’année 2021, moins d’un an après son entrée en fonction, elle sollicite un congé sans solde afin de mener campagne entre Auvergne et Rhône-Alpes. Compte tenu de l’ancienneté toute relative de sa recrue, l’ONG aurait très facilement pu refuser. Mais les employeurs américains de la socialiste ont accepté… car c’était prévu. « One savait que Najat voulait revenir en politique au moment où elle a été embauchée, explique une proche de l’ex-ministre, sous le couvert de l’anonymat. Ils l’ont choisie pour son carnet d’adresses et sa visibilité. Donc, ils la laissent cultiver cette visibilité. Ils en ont besoin. »

« Nous tentons d’influencer directement les lois et les politiques publiques » au niveau national et européen « en prenant appui sur l’opinion publique », détaille la chargée de communication de One, interrogée par Mediacités. Soit la définition de l’activité d’un lobby, statut que l’organisation assume sans détour. The One Campaign déclare ainsi huit lobbyistes au registre de transparence de la Commission et du Parlement européen, soit cinq équivalents temps plein.

Démocrates américains à tous les étages

Le recrutement d’une ex-ministre par une ONG indépendante à visée strictement humanitaire, comme Amnesty International par exemple, serait relativement anodin. Sauf que The One Campaign n’entre pas dans cette catégorie. L’organisation entretient depuis toujours des liens étroits avec le Parti démocrate américain, actuellement aux manettes à la Maison blanche et au Congrès. Moins médiatique que Bono, l’autre fondateur de One s’appelle Robert Shriver. Agé de 67 ans, ce producteur de cinéma fait de la politique à l’échelle locale, en Californie, mais ce n’est pas le premier venu chez les démocrates américains : il est le neveu de John Fitzgerald Kennedy. C’est lui qui a fait le pont entre le chanteur de U2 et les démocrates. Si Bono est toujours donateur et administrateur, il a délégué la gestion de la structure à des profils très politiques.

De mars 2017 jusqu’au 5 mai dernier, le poste de directrice générale de One a été occupé par Gayle Smith, ancienne conseillère de Bill Clinton puis conseillère pour l’Afrique de Barack Obama au sein du US National security council. Elle vient de rejoindre l’administration Biden pour coordonner les politiques de lutte contre le Covid. Au conseil d’administration de The One Campaign, on croise également Lawrence Summers, brillant économiste, secrétaire au trésor de 1999 à 2001 sous Clinton, nommé par Barack Obama au Conseil économique national ; ou encore David Cameron, l’ancien Premier ministre britannique.

Mahatma Gandhi statue unveiled by PM in London
L'ancien Premier ministre anglais David Cameron. Photo : CC BY NC ND 2.0.

Le monde des affaires y est aussi fort bien représenté, avec la fille du milliardaire Warren Buffet, la directrice opérationnelle de Facebook, Sheryl Sandberg, ou encore un représentant de la fondation Bill & Melinda Gates. En un mot, le gotha de l’économie et de la politique américaine. Une petite place est même réservée aux Républicains en la personne d’une ancienne sénatrice, Kelly Ayotte.

Lutter contre la pauvreté, mais pas seulement

Quant à l’agenda de One, il n’est pas uniquement tourné vers l’éradication de la pauvreté. L’ONG précise qu’elle a contribué, en France, à l’élaboration de la loi Sapin 2 sur les aspects concernant la transparence des entreprises, ainsi qu’à la préparation de la loi bancaire de 2013, deux textes adoptés pendant le quinquennat Hollande. Ses priorités actuelles sont la mise en place d’une taxe sur les transactions financières sur les actions et les dérivés afin de financer l’aide au développement, mais uniquement au sein de l’Union européenne. Une telle taxe permettrait peut-être d’aider l’Afrique, mais elle donnerait aussi un avantage concurrentiel à la City londonienne par rapport aux places financières de Francfort et Paris.

Rien de ceci n’est confidentiel. Les informations permettant de comprendre ce qu’est réellement The One Campaign derrière le paravent Bono sont mises en ligne par l’organisation. Conformément à la réglementation américaine, l’ONG communique même les rémunérations de ses dirigeants, au dollar près. En 2019, la directrice générale Gayle Smith a gagné 447 700 dollars, soit 367 000 euros au cours actuel. La transparence, hélas, s’arrête à nos frontières. The One Campaign a refusé de nous communiquer la rémunération de sa directrice française Najat Vallaud-Belkacem, nous renvoyant vers l’intéressée, qui n’a pas souhaité s’exprimer. On sait seulement qu’Anne-Friederike Röder, qui occupait avant elle le poste de chargée de relations publiques France et Union européenne, était elle aussi à l’abri de l’extrême pauvreté : elle émargeait à 248 738 dollars annuels, soit 204 000 euros.

« Quand on va travailler pour ces gens-là, il faut se demander ce qu’ils veulent en plus »

L’ONG peut facilement se permettre de tels niveaux de salaires. En 2009, elle affichait 30 millions de dollars de budget. Parmi ses donateurs figurent la Bank of America, Google, les Open Society Foundations de Georges Soros ou encore le géant de l’agroalimentaire Cargill. « One et ses donateurs veulent lutter contre la faim et la maladie, comme tout le monde… », soupire Antoine (le prénom a été modifié) spécialiste du « soft-power », qui connaît bien Najat Vallaud-Belkacem. « Cela n’engage à rien, personne n’est pour la misère !, ironise notre interlocuteur. Mais quand on va travailler pour ces gens-là, il faut se demander ce qu’ils veulent en plus. »

Selon lui, la réponse est très simple. « Ils recherchent la stabilité en Afrique pour les intérêts américains, publics et privés confondus, à long terme. L'un des aspects de leur travail est de repérer et de cajoler des leaders ou futurs leaders d’opinion. Oxfam [fondée en Angleterre] a recruté Cécile Duflot ; One recrute Najat. » « A leur place, je me demanderais si j’ai été choisi parce que je suis brillant et irremplaçable ou parce que j’ai été ministre », résume Clément Fayol, auteur d’un livre-enquête intitulé Ces Français au service de l’étranger (éd. Plon, 2020). « On est dans la situation fréquente où une personnalité ne fait plus rien pour son pays moins de cinq ans après avoir été ministre. Najat Vallaud-Belkacem ne travaille pas contre les intérêts français. Donc on ne peut pas parler de trahison. Mais cela relève selon moi de la naïveté coupable », considère le journaliste.

Antoine va plus loin : « Avec tout le respect que je dois à Najat, elle n’a pas le profil de la lobbyiste techno qui va mâcher le travail des parlementaires. Le seul sens que je vois dans son recrutement, c’est de lui permettre d’attendre un retour en politique dans l’espoir d’un renvoi d’ascenseur plus tard. Les Américains réfléchissent à long terme. »

Repérée dès 2006

De fait, Najat Vallaud-Belkacem est apparue très tôt dans les radars des Etats-Unis. Suite à l’invasion désastreuse de l’Irak en 2003, Washington décide de courtiser les communautés musulmanes françaises, dans l’espoir de restaurer leur crédit moral. Le consulat de Lyon, ouvert en 1999, a été particulièrement sollicité pour cette opération. Il reçoit pour consigne de repérer des personnalités prometteuses d’origine arabe pour leur présenter les Etats-Unis sous un jour favorable. C’est ainsi que Najat Vallaud-Belkacem, née au Maroc, jeune collaboratrice de Gérard Collomb et, à l’époque, conseillère régionale déléguée à la culture, est invitée en 2006 à des séminaires tous frais payés aux Etats-Unis, dans le cadre du programme Young leaders de la French-American Foundation. Cela ne s’invente pas : dans cette promotion, on retrouve... Laurent Wauquiez !

Najat Vallaud-Belkacem aurait pu profiter de l’International visitor leadership program, un autre programme du département d’Etat américain (l’équivalent du ministère des Affaires étrangères), plus sophistiqué que les Young leaders. Ceux qui en ont bénéficié n’ont qu’un mot à la bouche : « Exceptionnel ». Les invités passent jusqu’à quatre semaines outre-Atlantique, rencontrent à peu près toutes les personnalités qu’ils souhaitent. Le gouvernement américain organise tout et fournit une carte de crédit pour les dépenses du quotidien. Selon nos informations, Najat Vallaud-Belkacem était sélectionnable, mais a été happée un peu trop vite par la politique française. En 2007, elle devient notamment porte-parole de Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle.

« Présider une région, c’est la protéger, y compris contre des ingérences étrangères »

Jusqu’à présent, dans le cadre des élections régionales, l’employeur de Najat Vallaud-Belkacem n’avait intrigué personne. Contacté par Mediacités, l’ex-Insoumis passé au RN Andréa Kotarac admet qu’il ne s’était pas du tout intéressé à One. Il appelle à la vigilance : « Au parlement européen où je travaille [il est collaborateur du député européen Hervé Juvin], on compte sept lobbyistes par député, dont un grand nombre de représentants d’ONG. Elles sont pas toutes américaines, mais les Etats-Unis sont très forts dans ce domaine. Il faut avoir l’œil... » Pour le candidat LREM Bruno Bonnell, le recrutement de Najat Vallaud-Belkacem par The One Campaign n’est « pas incongru (...) car elle a toujours été constante dans la lutte contre la précarité ».

Le député-entrepreneur, qui connaît très bien les Etats-Unis pour y avoir vécu, s’interroge tout de même sur la cohérence du parcours de son adversaire : « Directrice France d’un outil aussi puissant que One, c’est un travail à plein temps. Je tirais mon chapeau à Najat, sincèrement. Mais se mettre en disponibilité pour viser la région, je ne comprends pas bien. Présider une telle collectivité, c’est la protéger, y compris contre des ingérences étrangères auxquelles nous sommes hyper-vulnérables en France. Il faut choisir. »

Sollicitée, l'écologiste Fabienne Grébert n'avait pas répondu à nos questions avant notre bouclage. De son côté, la candidate communiste Cécile Cuckierman, alliée possible des socialistes pour le second tour, se refuse à tout commentaire. Mais le sujet embarrasse manifestement son entourage, qui a semblé découvrir ce qu’était réellement The One Campaign lors de notre appel...

Nous avons bien entendu sollicité Najat Vallaud-Belkacem, y compris directement via son mail personnel. Son entourage nous a fait savoir qu’elle refusait de parler de The One Campaign pendant la campagne. Le service de communication de l’ONG a répondu rapidement et de façon exhaustive à nos questions, sauf deux :

1/ Quelle est la rémunération de la directrice France ?  

2/ Une ONG si proche de l’administration Biden est-elle fondée à demander aux pays européens de monter à 0,7% de leur revenu national la part de l’aide au développement (contre actuellement 0,4% en moyenne) alors que celle des Etats-Unis s’élève à 0,15% ?

Du côté des adversaires de Najat Vallaud-Belkacem aux élections régionales, personne n’était allé au-delà des apparences concernant One, perçue avant tout comme l’ONG de Bono. Alors que le recrutement d’un ancien ministre par un lobby russe ou chinois déclencherait très certainement une marée de commentaires, force est de constater que la même démarche venant d’un groupe d’intérêts américain ne pose pas question. Laurent Wauquiez n’étant pas encore officiellement candidat au moment du bouclage de notre enquête, nous ne lui avons pas demandé de réagir.