Drapeaux verts et verres qui tintent. Ce dimanche 20 juin, premier tour des élections régionales, les écologistes se sont donné rendez-vous au Peppèr, un bar-restaurant de la place Voltaire, dans le 3e arrondissement de Lyon. On y croise des grognards d’EELV, comme l’ancien élu lyonnais Pierre Hémon, aussi bien que des ralliés de fraîche date, comme le député Hubert Julien-Laferrière (ex-socialiste et ex-macroniste). Leur championne Fabienne Grébert arrive un peu avant 22 heures. Applaudissements et hourras. La candidate tombe dans les bras du maire de Lyon Grégory Doucet, entame un discours lyrique - « L’écologie, c’est possible. Ce soir, rien n’est joué » - puis mitraille son adversaire Laurent Wauquiez : « Nous pouvons renverser l’affairisme et le clientélisme ! »

Les « Fabienne, Fabienne » et les « On va gagner » fusent. Quelques militants scandent « Grébert, faut mettre Wauquiez par terre ! ». Il règne au Peppèr comme un air de fête. Irréel ? À travers la région, les listes de l’écologiste ont recueilli 14,45% des suffrages exprimés… soit, dans un contexte d’abstention massive, 4,58% des inscrits ou 247 541 voix. Trois fois moins que Laurent Wauquiez.

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Fabienne Grébert, au soir du premier tour. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

La bonne humeur des verts est à mettre au crédit d’un autre score, celui, très maigre (11,4% des voix) de Najat Vallaud-Belkacem. En devançant sa rivale socialiste, Fabienne Grébert s’empare du leadership à gauche - les deux femmes se présenteront « unies, sans l’ombre d’une hésitation » plus tard dans la soirée - et valide la stratégie d’autonomie d’EELV pour le premier tour. Mais à quel prix ? Certes les effondrements du Rassemblement national et de La République en marche ont propulsé la candidate écologiste sur la deuxième marche du scrutin. Mais, même en additionnant son score à celui de l’ancienne ministre PS et à celui de la communiste Cécile Cukierman (5,56%), la gauche accuse plus de 200 000 voix de retard sur le président sortant d’Auvergne-Rhône-Alpes.

Éparpillée pendant de longs mois

Lundi 21 juin, après une nuit de tractations, les trois femmes célèbrent leur alliance devant la presse. « L’heure est grave. Face au repli sur soi, face aux logiques prédatrices, nous incarnons l’espoir », veut croire Fabienne Grébert. « L’alternative à Laurent Wauquiez, c’est nous, paraphrase Najat Vallaud-Belkacem. Je me réjouis de multiplier nos forces. » Trop tard ? Face à un adversaire LR ultra-clivant, qui n’a eu de cesse de se déporter sur sa droite au point de dévitaliser le Rassemblement national, la gauche s’est éparpillée pendant de longs mois, alors même que « l’union » était dans toutes les têtes et sur toutes les lèvres.

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Najat Vallaud-Belkacem et Fabienne Grébert, le 21 juin 2021. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Depuis l’entrée en lice de l’Annécienne Fabienne Grébert, en novembre 2020, « les discussions n’ont jamais cessées », rappelle Marie Pochon, sa directrice de campagne. Alors que le retour de « Najat » n’est encore qu’une hypothèse, écologistes et socialistes échangent. Lors des précédentes régionales en 2015, comme en 2010 et 2004 (en Rhône-Alpes), chaque camp s’est présenté séparément au premier tour. Mais cette fois-ci, l’idée de faire front commun face au bulldozer Wauquiez apparaît pour beaucoup comme une nécessité. « Les électeurs de gauche ont tous envie d’union et ce serait mieux qu’on la réalise dès le premier tour sinon on se privera de dynamique pour espérer battre Wauquiez », confiait à Mediacités, en début d’année, Jean-Jack Queyranne, ancien président PS de la région Rhône-Alpes. « Les programmes sont sensiblement les mêmes, il n’y avait pas de raison », renchérit le Burgien Jean-François Debat, président du groupe socialiste au conseil régional.             

Et pourtant… L’officialisation de la candidature de Najat Vallaud-Belkacem, en mars dernier, bouscule les écologistes. L’inconnue Fabienne Grébert peut-elle résister face à l’écrasante notoriété de l’ancienne ministre de François Hollande ? La candidate d’EELV ne se démonte pas. « Nous ne sommes pas dans la politique spectacle », cingle-t-elle. Le président du Grand Lyon Bruno Bernard (EELV) s’en mêle et propose à Najat Vallaud-Belkacem la tête de liste dans la Métropole contre son ralliement. Réponse de la bergère au berger dans les colonnes du Progrès : « Je trouve que Bruno Bernard a revêtu très vite les habits du vieux baron local, tel qu’on l’a bien connu : celui qui décide du sort des uns et des autres depuis son bureau. » Les négociations entre les roses et les verts prennent alors un tour plus ardu. C’est un euphémisme.

« Ce qu’ils voulaient, c’était un ralliement sec »

Au cours du printemps, les socialistes tentent une dernière fois d’amadouer EELV. Ils proposent, en cas de victoire, de laisser à Fabienne Grébert la présidence de la région, en échange d’une majorité de vice-présidences et d’un groupe politique plus important au sein de la majorité. Pour désamorcer les blocages, ils prônent un accord de gouvernance, avec des décisions prises à la majorité qualifiée au sein du bureau exécutif et la création d’un « intergroupe » avec une présidence tournante. Refus des écologistes. « Ce qu’ils voulaient c’était un ralliement sec », déplore un des négociateurs socialistes. « On a fait plein d’efforts, Najat laissait sa place de cheffe de file, souligne, avec amertume, un ponte du PS. Fabienne Grébert était d’accord. Mais Bruno Bernard a mis son veto. »

Au sein de l’état-major d’EELV, 2020 a valeur de modèle. Aux élections municipales et métropolitaines de l’an dernier, les écologistes lyonnais ont préféré se présenter seuls au premier tour, avant de fusionner avec des socialistes affaiblis dans les urnes pour le second. « Sauf qu’ils ont fait une erreur d’analyse : la région Auvergne-Rhône-Alpes n’est pas sa capitale, s’ils ont gagné Lyon, c’est parce qu’En Marche était divisé et parce que le PS avait été dévitalisé par Gérard Collomb et David Kimelfeld. Autrement dit, les écolos étaient les seuls à occuper le créneau de gauche », pense le négociateur précédemment cité. De fait, en 2020, Grégory Doucet devançait largement la socialiste Sandrine Runel (28% contre 7% des voix). Dimanche dernier, à peine trois points séparent Fabienne Grébert de Najat Vallaud-Belkacem.

Un « couteau dans le dos »

Cerise sur le gâteau de l’intransigeance écologiste, la sénatrice communiste de la Loire Cécile Cukierman décide de partir seule avec La France insoumise. Et qu’importe si la section PCF de l’Allier manifeste son désaccord et rallie la candidature de Najat Vallaud-Belkacem. Au Parti socialiste, on s’exaspère : « Cécile voulait sa photo sur l’affiche, quitte à diviser chez elle. Elle nous a mis un coup de couteau dans le dos. » Ambiance !

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La communiste Cécile Cukierman, sénatrice de la Loire. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

L’idée de l’union de la gauche a vécu. Les trois femmes s’alignent sur la ligne de départ et les sondeurs - dont on mesurera plus tard l’inanité - n’en donnent aucune sur le podium. Pas de panique, assure-t-on du côté des écologistes. Le moment venu, le rassemblement aura bien lieu, sans anicroche, jurent-ils. Fabienne Grébert et Najat Vallaud-Belkacem passent un pacte de non-agression pour concentrer leurs coups sur leur adversaire LR. Illustration lors de l’unique débat télévisé sur France 3, le 9 juin : alors que l’une et l’autre sont interpellées sur le Lyon-Turin, le dossier qui les oppose, elles aplanissent très vite leurs divergences.

« Najat n’a d’ailleurs pas demandé la tête de liste »

A la veille du premier tour, Monique Cosson, présidente du groupe Rassemblement écologiste citoyen et solidaire (RCES) à la région, se montrait confiante. « On s’est déjà dit les choses, on a repris le lien il y a une dizaine de jours et on connaît bien l’enjeu du second tour, confiait-elle à Mediacités. Mais rien n’est négocié pour l’instant. » Enfin, presque. Car les écologistes ont choisi depuis longtemps le mode de répartition des places sur les listes du second tour. « Ce sera à la proportionnelle, comme d’habitude », rappelle l’ancien conseiller régional Jean-Charles Kohlhaas (EELV), vice-président du Grand Lyon. Depuis les élections régionales de 1992, les verts disposent d’un outil informatique maison, mis en place par Etienne Tête puis amélioré par un certain Bruno Bernard.

Bien sûr, les lignes de calcul sur Excel peuvent permettre de trancher les litiges en fonction des pourcentages du premier tour. Reste toutefois les négociations politiques… « En 2015, le PS n’avait pas respecté parfaitement la proportionnelle et imposé ses choix dans les têtes de listes, soulignait, la semaine dernière, Jean-Charles Kohlhaas, à l'époque chef de file des régionales pour les écologistes. Ce que nous ne ferons pas. » Vu le rapport de force à la sortie des urnes de dimanche dernier, EELV n’a d’autre intérêt que de s’en tenir à ses tableurs Excel : les listes de Fabienne Grébert arrivent devant celles des socialistes dans 8 des 12 départements.

Prière donc pour le PS de s’aligner ! Et sans exception : dans la Métropole de Lyon, la tête de liste échappe ainsi à l’ex-ministre de l’Éducation Najat Vallaud-Belkacem au profit de l’ancienne adjointe au maire de Lyon et militante historique d’EELV Pascale Bonniel Chalier. « Najat n’a d’ailleurs pas demandé la tête de liste », confie celle-ci. Avec 5,56% des voix - tout juste de quoi pouvoir fusionner - Cécile Cukierman sauve sa tête et se range elle aussi derrière Fabienne Grébert. Cocasse vu l’inimitié notoire qui a régné tout au long du mandat régional entre elle et le groupe écologiste.

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Najat Vallaud-Belkacem, le 21 juin 2021. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Au PS, les sourires sont légèrement crispés. Interrogé par Mediacités au lendemain de la nuit des négociations, Yann Crombecque, pourtant secrétaire fédéral du parti dans le Rhône, dit ne pas être au courant de la composition des listes. « J’espère quand même que je serai en position éligible », lâche-t-il. Jean-François Debat est lui aux abonnés absents. Celui qui, comme en 2015, a passé son tour pour incarner le PS au scrutin régional, n’était même présent lundi, lors de l’annonce devant la presse de l’union de la gauche. L’heure est au trio féminin. « Trois femmes unies, fières et déterminées face à deux hommes de droite dure et extrême », présente Fabienne Grébert, en ciblant Laurent Wauquiez et le RN Andréa Kotarac.

Le contre-exemple de Karima Delli

Le rassemblement à six jours du second tour suffira-t-il ? Jusqu’ici, la désunion a privé la gauche d’apparaître capable de « déloger » Laurent Wauquiez, selon le mot des candidates. L’adage « Au premier tour, on se compte, au second, on se rassemble » a-t-il encore un sens quand deux électeurs sur trois ne vont pas voter ? « C’est un grand dilemme, répond Daniel Boy, politologue et spécialiste de l’écologie politique au Cevipof, à Science Po Paris. Le scrutin régional à la proportionnelle incite plutôt à ne pas s’allier au premier tour. Si on rajoute le fait que les écologistes sont en concurrence avec les socialistes pour le leadership à gauche, ce choix s’explique amplement… surtout dans la perspective de l’élection présidentielle. »

« Si vous avez trois partis sur un même segment électoral, ils ont de fortes chances de faire plus de voix qu’avec une seule liste, poursuit Daniel Boy. L’inconvénient, c’est que dans la tête des électeurs, vous paraissez désunis jusqu’au second tour. » Le faible résultat (17%), dans les Hauts-de-France, de l’écologiste Karima Delli, seule candidate de ces régionales à avoir rassemblé dès le départ derrière elle socialistes, insoumis et communistes, semble lui donner raison.

« Le populo ne vote pas écolo ! »

Sauf que les réserves de voix de Najat Vallaud-Belkacem et de Cécile Cukierman ne suffissent pas à laisser entrevoir une victoire pour Fabienne Grébert. « 87% des jeunes n’ont pas voté, retient Pascale Bonniel Chalier, dont, parmi eux, de nombreux électeurs qui ont une sensibilité de gauche ou écologiste, ceux qui ont marché avec nous pour le climat. Ce sont eux qu’on doit mobiliser dimanche prochain. » Daniel Boy se montre sceptique : « Les résultats de dimanche montre que ce sont les plus âgés qui ont voté. Or, les jeunes, et le reste des abstentionnistes qui ne se sont pas déplacés, ne votent pas EELV mais plutôt Rassemblement national. Le populo ne vote pas écolo ! Pas plus que le monde rural - regardez les scores de Laurent Wauquiez en Auvergne… »

Dans son fief du Puy-en-Velay, l’homme à la doudoune rouge et au masque bleu rafle 61,86% des voix contre… 12,84% pour Fabienne Grébert. Mais il écrase aussi son adversaire dans les bastions auvergnats de la gauche. En Allier, terre communiste historique, Laurent Wauquiez recueille 54,18% des suffrages. En dehors d'une poignée de communes (en Isère et dans la Drôme notamment), seules Grenoble et Villeurbanne, ainsi que les 4e et 7e arrondissements de Lyon, mettent l’écologiste en tête du scrutin. À défaut de renverser Laurent Wauquiez, la pugnace Fabienne Grébert endossera le costume de l’opposante numéro 1. Un rôle dans lequel elle a déjà excellé lors du précédent mandat.


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