Dans le milieu feutré de la pénitentiaire, une telle sanction est rarissime. Selon les informations de Mediacités, Patrick Wiart, directeur de la prison pour mineurs de Meyzieu a été suspendu de ses fonctions en février dernier. Cette décision intervient au terme d’une enquête de l’Inspection générale de la justice particulièrement accablante pour le fonctionnaire, que Mediacités dévoile en partie [lire plus bas], et alors que son comportement avait fait l’objet d’alertes récurrentes depuis trois ans. 

Pour Patrick Wiart - qui n’a pas souhaité répondre à nos questions -, les ennuis commencent le 15 juin 2020. Ce jour-là, le directeur de cabinet de Nicole Belloubet, alors Garde des sceaux, adresse une lettre confidentielle au chef de l’Inspection générale de la justice. Le collaborateur de la ministre lui demande de diligenter une enquête administrative à l’encontre du directeur de l’Établissement pour mineurs (EPM) de Meyzieu.

Depuis la prise de fonction de Patrick Wiart en 2017, par deux fois, la mission de contrôle interne de l’Inspection générale de la justice s’était déjà rendue dans la prison de l’Est lyonnais. Ses contrôleurs territoriaux y avaient alors relevé une « absence de maîtrise par le chef d’établissement de sujets aux enjeux majeurs ». Mais entre juin et octobre 2020, les limiers de l’Inspection générale vont mener une enquête autrement plus approfondie et procéder à de nombreux d’entretiens. Mediacités a pu consulter la retranscription de certains.

Incompétence, absentéisme, inertie

Face aux inspecteurs, les équipes de Patrick Wiart lui reprochent sa supposée incompétence. Exemples ? Jusqu’au début de l’année 2020, le directeur évite de présider les commissions de discipline car il ne sait pas utiliser le logiciel adéquat. Il préfère parfois « reporter plutôt que d’y aller ». Patrick Wiart ne semble pas non plus très fort en gestion si l’on en croit Stéphane Scotto, patron jusqu’en mars dernier de la Direction interrégionale des services pénitentiaires (DISP) de Lyon. Le responsable de l’EPM de Meyzieu « a évoqué des difficultés budgétaires de son établissement de façon inappropriée », raconte celui qui, suite à cela, a demandé à la responsable du budget de dispenser une formation au directeur. Contacté, Stéphane Scotto n'a pas répondu aux sollicitations de Mediacités.

Plus de deux ans après son arrivée, il arrive encore à Patrick Wiart de se perdre dans son propre établissement de 60 places… Lors de la venue du préfet de la région Auvergne-Rhône-Alpes, en novembre 2019, il n’aurait pas su conduire les visiteurs au pôle médical, se trompant de porte pour sortir du bâtiment.

Est-ce parce qu’il est souvent absent que Patrick Wiart connaît mal les lieux ? Son absentéisme, justifié officiellement par ses fonctions syndicales, avait suscité des interrogations de la part de Stéphane Scotto et de sa prédécesseure, Marie-Line Hanicot. Lors des précédentes enquêtes, la mission de contrôle interne avait néanmoins noté une « baisse significative [de ses] absences pour motif syndical entre 2018 et 2019 ».

« Rien n’est mené sur le fond, Wiart travaille en dilettante »

Il arrive en tout cas au directeur de déserter sans prévenir comme lors de cette réunion prévue avec le parquet, le 12 mars 2020, sur les projections de stupéfiants depuis l’extérieur de la prison. L’épisode aurait suscité la colère de la magistrate référente de l’EPM. Nous avons également découvert que Patrick Wiart n’avait pas assisté à la visite annoncée du Contrôleur général des lieux de privation de liberté, du 11 au 15 mars 2019. C’est son directeur adjoint qui a accueilli la délégation. Une situation plutôt inhabituelle.

Mais même lorsqu’il est présent à Meyzieu, Patrick Wiart ne se montre pas vraiment actif aux dires de plusieurs personnes auditionnées par l’Inspection générale. Jonathan Ruppy, directeur du service éducatif de l’EPM, qui chapeaute les éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), déclare ainsi aux inspecteurs qu’il « n’y a pas de réunions d’équipe de direction à proprement parler. Quand elles existent, elles restent superficielles : il n’y a pas d’ordre du jour, pas de salle réservée quelquefois ».

« Comme d’habitude, rien n’est mené sur le fond, Wiart travaille en dilettante », poursuit-il, au sujet des refus d’activité et de s’alimenter de certains jeunes détenus, un problème récurrent. « Il désigne à la dernière minute deux surveillants qui ne sont pas vraiment au courant de l’objet de leur venue et n’ont rien préparé alors que, de notre côté, nous avions travaillé en équipe. Rien n’a été fait depuis deux ans », déplorait, en septembre 2020, Jonathan Ruppy, qui n’a pas non plus souhaité répondre à nos questions. Mélanie Ancel, une autre responsable de la PJJ, abonde : « Les réunions d’équipe de direction, c’est un sketch : elles sont annulées à la dernière minute, le directeur s’en absente plusieurs fois ou les quitte avant la fin… Il y a un effet d’épuisement ou de démobilisation. »

Un adjoint « sur-employé »

La gestion de l’EPM par Patrick Wiart souffre par ailleurs de l’absence de projet d’établissement, document qui établit les missions et les objectifs de la prison. Un pré-projet aurait dû être rédigé dès juin 2018 puis finalisé en octobre 2018, avant un report du délai en décembre 2018 puis au printemps 2019… puis le 15 janvier 2020.

Conséquence du dilettantisme du directeur, la mission de contrôle interne notait, en juillet 2018, que son adjoint Bruno Fenayon était « sur-employé ». À l’Inspection générale, le directeur interrégional Stéphane Scotto explique que c’est systématiquement le numéro deux qui répond aux demandes formulées à Patrick Wiart. Plusieurs responsables PJJ affirment sans détour que c’est « le directeur adjoint qui portait l’établissement » et qu’il était « submergé de travail ».

A cette époque, Bruno Fenayon rencontre des problèmes d’alcoolisme, sans que cela ne déteigne sur son travail, son professionnalisme étant salué unanimement. Mais il est lui-même suspendu en mai 2020 après une plainte pour violences conjugales de sa compagne. Nonobstant ces accusations, Jonathan Ruppy le défend en audition, persuadé que « le déséquilibre des tâches (…) a conduit à l’effondrement psychologique de Monsieur Fenayon », qu’il « a été broyé par un système avec d’un côté une DISP inactive et de l’autre un chef d’établissement pervers qui lui mettait la pression ». 

« Je pense que la direction interrégionale avait les éléments depuis longtemps pour réagir et n’a pas réagi à temps, déplore Jonathan Ruppy, devant les enquêteurs. Je ne comprends pas qu’on ait laissé perdurer cette situation alors qu’il y a eu plein d’alertes. » De fait, dès février 2018, l’administration pénitentiaire aurait été informée, par le prédécesseur de Jonathan Ruppy, du manque d’investissement de Patrick Wiart.

« Deux suicides pour un EPM, c’est énorme »

La suspension du directeur affaiblit un peu plus un établissement qui n’en avait pas vraiment besoin. Neuf mois seulement après son ouverture en juin 2007, l’EPM du Rhône connaissait un drame : le suicide de Julien, détenu de 16 ans. L’avocat de sa famille décrivait alors la prison comme un « gigantesque bateau ivre, avec une absence totale de coopération entre l'administration pénitentiaire et la protection judiciaire de la jeunesse ». La Commission nationale de déontologie de la sécurité relevait de son côté, en novembre 2008, de « nombreux dysfonctionnements » et de « graves lacunes ».

Des griefs qui appartiennent au passé ? Pas vraiment… Dix ans plus tard, à l’été 2019, l’établissement de Meyzieu est en surchauffe. Certaines cellules accueillent deux détenus, contrairement au principe d’encellulement individuel strictement respecté habituellement chez les mineurs. Plusieurs départs de feu ont lieu en cellule et un jeune garçon se retrouve hospitalisé dans un état critique.

Mais ce n’est pas tout. D’après les informations de Mediacités, un second suicide advient au sein de la prison en novembre 2019. À l’époque, l’événement est passé sous silence et aucun média n’en a connaissance. « Deux suicides pour un EPM, c’est énorme », confie une éducatrice de Meyzieu, qui détaille : « Dans un tel établissement, il existe de nombreux professionnels, éducateurs, surveillants, enseignants, acteurs de santé qui encadrent les jeunes jour et nuit, pour éviter cela justement. »

Rétrogradation à Meyzieu

Comment, dans ce contexte si difficile et dans un établissement aussi sensible qu’une prison pour mineurs, Patrick Wiart a-t-il pu rester en poste pendant trois ans et demi alors - c’est un euphémisme - qu’il ne donnait pas satisfaction ? Lorsqu’il arrive à Meyzieu en septembre 2017, cela fait vingt-six ans qu’il a obtenu le statut de directeur d’établissement. Après trois ans à l’administration centrale et dix ans à l’Ecole nationale de l’administration pénitentiaire, le fonctionnaire a dirigé la maison d’arrêt de Caen et le centre de détention de Casabianda, en Corse.

Sa nomination dans le Rhône peut être analysée comme une rétrogradation. « Le pouvoir d’un chef d’établissement se mesure en nombre de détenus et de surveillants, l’EPM n’est donc pas un gros poste », résume une ancienne directrice de l’administration pénitentiaire. « Ce n’est pas la maison d’arrêt des Baumettes ou la centrale de Clairvaux, ironise un ancien cadre de la maison. Ce poste était étonnant étant donné l’ancienneté de Patrick Wiart. » « L’EPM de Meyzieu, commente à son tour un syndicaliste, c’est ce qu’on donne en général comme première affectation à un directeur ou une directrice. »

« Vu la manière dont on a géré cette suspension, il a dû avoir des appuis au-dessus »

Patrick Wiart peut en revanche se prévaloir d’une longue carrière sans accroches au sein du SNP-FO direction, le syndicat majoritaire des directeurs de prison. Son secrétaire général a refusé de nous détailler les différents mandats que le directeur suspendu a occupé et de nous confirmer son poste actuel. Patrick Wiart a en tout cas exercé des responsabilités au sein du syndicat dès 2000, puisqu’il est auditionné au nom de l’organisation cette année-là par la commission d’enquête sur la situation dans les prisons françaises de l’Assemblée nationale, aux côtés d’un certain Stéphane Scotto. Et, selon le site internet du SNP-FO direction, il en serait le trésorier général, vingt ans plus tard.

Ce mandat syndical l’a-t-il protégé au moins un temps ? Selon un syndicaliste d’un autre bord, cela ne fait pas l’ombre d’un doute : « Certainement, vu la manière dont on a géré cette suspension, il a dû avoir des appuis au-dessus. FO et la direction de l’administration pénitentiaire ont toujours été proches. » « Si SNP-FO direction n’a plus la force qu’il a pu avoir par le passé, il reste un syndicat influent, dont les membres occupent des postes un peu partout », renchérit un ancien cadre.

Retour en arrière

La gestion de Patrick Wiart a-t-elle eu des conséquences sur la prise en charge des mineurs détenus à Meyzieu ? « Incontestablement oui, reconnaissait volontiers Mélanie Ancel, responsable à la PJJ, devant les inspecteurs du ministère de la Justice. On ne fait pas collectivement notre travail. » Une éducatrice soulignait de son côté que l’inertie de Patrick Wiart avait provoqué un retour en arrière : « On en revient à un système carcéral pur et dur. L’établissement a repris un virage sécuritaire. »

D’après nos informations, un reclassement du directeur de l’EPM est envisagé au sein de la direction interrégionale de Marseille. L’administration pénitentiaire n’a pas répondu à nos sollicitations. À Meyzieu, un chef d’établissement par intérim, Catherine Bessaguet, a été nommée discrètement le 12 février.

Jusqu’à présent, l’affaire Wiart a été étouffée. Le 8 juillet dernier, alors que Mediacités avait commencé à solliciter des interlocuteurs pour la préparation de cet article, les surveillants de l’EPM ont tous reçu un mail de la directrice adjointe de l’établissement. L’objet du message : rappeler les « bonnes pratiques » en cas de prise de contact par un journaliste. La consigne : « Ne pas donner suite aux sollicitations et informer la hiérarchie sans délai. »


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