Appelez-le « Monsieur le président »… Ce jeudi 1er février au matin, Jacques Bodreau est devenu le sixième président du Ceser, le Conseil économique, social et environnemental des Pays de la Loire. Chef d’entreprise et homme de réseaux, le représentant du Medef a obtenu la majorité des voix des 120 membres de cette institution méconnue, qu’il dirigera durant les six prochaines années. Une semaine plus tôt, sachant qu’il était l’un des favoris pour prendre la succession de Benoit Cailliau, en poste depuis 2011, Mediacités avait tenté de l’interviewer. « Je ne souhaite pas répondre à vos questions. Vous savez, cette élection est très interne et n’intéresse pas grand monde », nous répondait Jacques Bodreau. Tout en regrettant « que les journalistes ne s’intéressent pas au travail du Ceser ». Cohérence, quand tu nous tiens…

Pourtant, à bien y réfléchir, cette réponse est à l’image de cette institution, qui n’en est pas à un paradoxe près. Créé en 1972, cette assemblée consultative, formée de représentants de syndicats, d’organisations professionnelles ou d’associations, a pour mission de donner son avis sur les politiques menées par le conseil régional. Et de le faire en toute indépendance alors que ce dernier la finance pourtant entièrement. Censés porter la voix de la société civile, ses membres ne sont pas élus, mais choisis par leurs instances respectives, elles-mêmes désignées pour y siéger par… le préfet. Enfin, cette institution en perpétuelle quête d’existence médiatique, refuse de lever le voile sur ses rouages et préfère régler ses petites affaires en famille…

Quand le consensus règne en maître

Jacques Bodreau / Photo Ceser

Cette dernière élection n'aurait pas fait exception à la règle si elle n’avait donné lieu à une bataille sans précédent. Alors qu’ils se débrouillent traditionnellement pour passer un compromis, Medef et CFDT se sont livrés pour la première fois dans l’histoire du Ceser des Pays de la Loire à un violent bras de fer. Opposé au syndicaliste Jacques Bordron, l’autre Jacques - Bodreau – a dû jouer de toute son influence. Un combat qui en dit long sur les tensions qui règnent actuellement dans le paysage politique et social local.

Pour bien comprendre, il faut d’abord se pencher sur la constitution du Ceser. Nommés pour représenter la société civile, ses 120 conseillers sont répartis en quatre collèges. Le premier (32 % des sièges) représente le monde économique et est dominé par le Medef. De son côté, la CFDT est majoritaire dans le deuxième, dévolu aux syndicats de salariés (32 % des sièges également). Enfin, le monde associatif et une poignée de personnes qualifiées forment les troisième et quatrième collèges (respectivement 32 % et 4 % des sièges). Jusqu’à lors, CFDT et Medef négociaient pour éviter un duel lors de l’élection du président. Dans cette grande démocratie consensuelle, il est de bon ton d’afficher une assemblée pacifiée.

Les enjeux de ces échanges de bons procédés ? La présidence d’autres organismes paritaires (caisses de protection sociale, organismes de formation) en échange desquelles la CFDT cédait traditionnellement la présidence du CESER au MEDEF. « Lors de ma campagne, j’avais rencontré Laurent Berger, à l’époque responsable de la CFDT sur la région. On avait convenu d’un soutien de son organisation syndicale à ma candidature, raconte ainsi Benoit Cailliau. Cette double candidature pour cette élection 2018 est une anomalie ».

La CFDT brise l'union sacrée

Jacques Bodron / Photo: Ceser

Pourquoi ? Tout simplement parce que la CFDT a cette fois refusé de jouer le jeu « Nous n’avons pas pu trouver d’accord », explique son candidat, Jacques Bordron. « Le CESER des Pays de la Loire ayant toujours été présidé par le MEDEF, il était temps de faire vivre l’alternance, qui nous a été promise à maintes reprises. Par ailleurs, le représentant du MEDEF nous parait peu enclin à porter les questions sociales comme nous le souhaitons autour des populations les plus fragiles, le vivre ensemble ou la complémentarité rural/métropole ». Depuis début janvier, les deux candidats ont donc mené une campagne discrète. Les collèges 1 et 2 étant acquis à leur candidat respectif (à quelques rares exceptions près), restait à séduire les membres du collège 3 et, dans une moindre mesure, ceux du collège 4 qui n’en compte que six.

D’autres candidats à la présidence écartés

Une tâche d’autant plus difficile que nos deux protagonistes ne sont sortis du chapeau qu’extrêmement tard, en décembre, soit quelques semaines avant le scrutin. Et pour cause : début septembre, trois autres candidats sont en pleine campagne. Philippe Yzambart de l’UNAPL (Union Nationale des Professions Libérales) pour le collège 1 (employeurs), Christophe Vital pour le monde de la culture (collège 3) et Philippe Audic, le président du conseil de développement de Nantes Métropole (collège 3). Mais coup de théâtre : le 29 décembre, ces trois prétendants sont évincés par la préfète des Pays de la Loire, Nicole Klein. Lorsque, comme le veut la loi, la liste des membres du CESER est publiée par la préfecture, les trois noms n’y figurent pas ...

En interne, les trois évictions passent mal, notamment celle de Philippe Audic. Il faut dire qu’avant la décision préfectorale, ce dernier avait reçu le soutien de la plupart des membres des trois derniers collèges, CFDT comprise. L’affaire semblait même tellement plié qu’un mois après son retrait forcé un vice-président du conseil départemental le félicitait encore – de bonne foi – pour son élection à venir. Il n'avait pas vu la liste de la préfecture. Pas plus que les manoeuvres qui ont précédé sa publication. « Le MEDEF a pesé de tout son poids auprès de la préfète pour ne pas l’affronter » confie un membre du collège des employeurs. « En tant que président du conseil de développement de Nantes Métropole, sa proximité avec Johanna Rolland n’a pas joué en sa faveur ».

Les dessous d'une lutte de pouvoir

Guerre d’influence, coups bas, pressions sur la préfecture… Comment expliquer que la présidence d’une assemblée consultative, quasiment inconnue du public et sans grande influence, suscite de telles luttes et de telles convoitises ? D’abord en raison d’enjeux économiques. Doté d’un budget annuel de trois millions d’euros, versés par la Région, le CESER traite plutôt bien ses 120 membres et leurs organisations respectives. Les conseillers perçoivent une indemnité mensuelle de 1000 euros au minimum ; 1700 euros pour un président de commission et 2200 euros pour le président du CESER. Alors qu’on ne le leur demande en échange qu’une présence à deux réunions d’une demi-journée par mois (trois pour un président de commission), il arrive pourtant que certains mauvais élèves en soit privés pour manque d’assiduité... Dans son discours d'installation, ce jeudi, la préfète a d'ailleurs souhaité que les membres fassent attention. « Pour cette séance d'installation, on ne compte que cinq absents, c'est un bon début ! », a-t-elle glissé. C'est une façon de voir les choses...

Cette indemnité, bon nombre de conseillers en reverse tout ou partie à l’institution qu’ils représentent. Pour les organisations patronales et syndicales qui comptent un grand nombre de représentants, le CESER constitue ainsi une véritable pompe à finances. Les deux principales (Medef et CFDT) peuvent compter sur un pactole mensuel respectif de 9 000 et 18 000 euros (108 000 et 216 000 euros par an). Un apport d’argent public qui s’ajoute aux subventions que leur verse déjà le conseil régional. En 2016 par exemple, la Région a octroyé 175 000 euros de subventions aux syndicats, en fonction de leur représentativité (dont 58 000 € pour le 1er syndicat : la CFDT), sans compter les aides régionales versées en cas de congrès national d’un syndicat sur les Pays de la Loire.

Un jackpot financier qui dérange au sein du CESER. Jusqu’à son président sortant, Benoit Cailliau : « Personnellement, je suis pour le bénévolat mais je sais que ça ne passerait pas. Certains ont besoin de cette indemnité », explique-t-il. Alors qu’il cède son siège ce 1er février, il milite aussi pour une diminution du nombre de conseillers. « Nous sommes trop nombreux. Je pense que l’on peut passer de 120 à 90 membres sans modifier la qualité du travail. J’avais demandé cette réforme à Jean-Marc Ayrault lorsqu’il était Premier Ministre. La demande n’avait pas abouti. » L’heure est peut-être venue. Mardi dernier, lors de ses vœux aux forces vives et aux corps constitués, Emmanuel Macron a annoncé vouloir réduire de moitié le nombre de membres du Conseil économique, social et environnemental. Qu’adviendra-t-il de ses petits frères régionaux ? Le président de la République n’en a rien dit. Mais une chose reste certaine : les partenaires sociaux n’ont aucun intérêt à toucher à ces institutions lucratives.

Un outil d'influence

L’aspect financier n’est pas le seul avantage que confère un siège au CESER. Cette institution représente aussi un lieu de pouvoir, proche du conseil régional. D’ailleurs, les neuf salariés occupent des bureaux à l’intérieur même de l’hôtel de région. Accéder à la présidence du CESER, c’est donc avoir la garantie d’une écoute attentive de la part du conseil régional. Les frictions actuelles entre les Régions et le MEDEF sur la réforme de l’apprentissage méritent, par exemple, quelques discussions en privé. « En entrant au CESER, je ne m’imaginais pas à quel point c’était politique, concède Elisabeth Costagliola, représentante de la PEEP, une fédération de parents d’élèves. Il faut savoir décoder ».

La mission du CESER est de produire des avis et des rapports. Certains sont obligatoires comme les avis sur les budgets du conseil régional. D’autres sont le fruit d’une auto-saisine du CESER : la possibilité pour le président de peser sur telles ou telles problématiques en fonction des intérêts de l’organisation qu’il représente. Mais le président n’est pas le seul décisionnaire. Les postes de vice-présidents et de présidents de commission sont également très convoités. Ce jeudi matin, le collège 3 s'est d'ailleurs réuni discrètement au petit matin pour se partager les postes à responsabilité. C'est que leur indemnité intéresse mais également le pouvoir qu’ils procurent sur la présentation finale des rapports et des avis. Encore faut-il que ces travaux soient utilisés par la puissance publique...

Sur ce point, le doute s’impose. « Le CESER sert à condition que la Région juge que nos travaux sont utiles. Ce n’est pas toujours le cas. Cela dépend beaucoup des exécutifs régionaux » admet ainsi Benoit Cailliau. Jean-Christophe Gavallet, de France Nature Environnement et membre du CESER surenchérit : « Notre institution n’est pas assez reconnue. Pour l’être, il faut le vouloir, c’est-à-dire défendre nos convictions et nos travaux. Au lieu de ça, on nous retire des moyens. Par exemple, nous n’avons plus de matériel informatique comme c’était le cas avant. Dans ce partenariat à trois, Région Etat CESER, on est vraiment la troisième roue de la charrette ! » Une troisième roue pour laquelle certains sont tout de même prêts à se battre âprement.

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).