Quel est le point commun entre l’eau de source Treignac, bue à l’Élysée, chez quelques grands chefs ou dans les loges du stade de La Beaujoire à Nantes, et les injections destinées à gommer les rides ou agrandir les pénis ? Un même nom : Waldemar Stanislaw Kita, propriétaire et président du Football club de Nantes mais surtout homme d’affaires aux multiples et parfois surprenantes casquettes.

> Retrouvez le premier volet de notre enquête : Waldemar Kita, sa holding belge et l'argent du FC Nantes.

Il y a quatre ans, ce dernier a ainsi investi dans les Laboratoires Vivacy, spécialisés dans l'injection de gels viscoélastiques à base d’acide hyaluronique, un produit obtenu à partir de crêtes de coq ou de fermentation chimique. Cette PME d’une soixantaine de salariés a été fondée en 2007 par des hommes de confiance du Franco-Polonais. Elle dispose d’un centre de recherche et de production dernier cri à Archamps (Haute-Savoie) et de bureaux administratifs et commerciaux dans le 16e arrondissement de Paris.                                     

Le 44, rue Paul Valéry, dans le 16e arrondissement de Paris, où se situe le siège des Laboratoires Vivacy et le bureau de Waldemar Kita / Photo: Google Street View

7,9 millions d’euros de bénéfices pour la holding luxembourgeoise

Jusqu’ici, rien d’ébouriffant. Mais, instruit de la manière dont Waldemar Kita a fait chapeauter l'activité du FC Nantes par une holding belge, pays à la fiscalité avantageuse, Mediacités a cherché à en savoir un peu plus. En épluchant des dizaines d’actes administratifs et juridiques, nous avons découvert que l’activité des Laboratoires Vivacy - comme celle de leur société sœur genevoise, Vivacy International SA - dépend d’une holding basée au Luxembourg : V Plus SA. Une structure créée en 2010, dont le conseil d’administration est présidé par Waldemar Kita.

« Il n’y a rien de caché c’est tout à fait officiel… Enfin, si ce n'est pas public, la holding est clairement mentionnée en interne », justifie, gêné, Guy Vitally, directeur des laboratoires jusqu’à fin 2016 et qui fut de toutes les aventures cosmétiques de Waldemar Kita. Interrogé par Mediacités sur l’utilité de cette structure , ce dernier s’agace - « C’est l’Europe. J’ai le droit. En quoi ça vous gêne ? » - puis convoque la géopolitique : « Certains pays nous ferment les portes parce qu’il y a des problèmes politiques avec la France. C’est beaucoup plus facile depuis la Suisse, le Luxembourg. »                                      

Plus facile et aussi plus intéressant. Alors qu'elle ne compte pas un seul salarié et qu'elle n'a pas d'activité industrielle ni commerciale, V Plus SA a réalisé, en 2016, un bénéfice net de 7,9 millions d'euros (quatre fois plus que l'année précédente). D'autant plus remarquable que, dans le même temps, cette formidable machine à cash n'a eu à verser que 3210 euros d'impôts à l'administration fiscale du Grand Duché, tandis que ses actionnaires - au premier rang desquels Waldemar Kita - se partageaient 4 millions d'euros de dividendes. Plutôt pas mal pour une coquille vide domiciliée dans une habitation quelconque de la banlieue de Luxembourg-Ville.

Document: Bilan comptable de V Plus SA en 2016 / Bénéfices et impôts

« Oui je gagne beaucoup d’argent et en plus j'en touche. Mais j’ai le droit d’en gagner : je bosse comme un fou, je voyage beaucoup , justifie Waldemar Kita. Et en plus, on paye des impôts en France, beaucoup d’impôts même », reprend-il avant de refuser d'en donner le montant. Malgré nos recherches, impossible d’en savoir plus. Alors qu’ils en ont l’obligation légale, les Laboratoires Vivacy SAS ne publient plus leurs comptes depuis 2009. Seule information que nous avons pu obtenir: la branche française du groupe aurait réalisé un chiffre d'affaire « aux alentours de 90 millions d’euros » en 2016, selon Guy Vitally.

Alors pourquoi le Luxembourg ? « C'est la plaque tournante de l’évasion fiscale au niveau européen, explique Manon Aubry, responsable du plaidoyer fiscal à l'ONG Oxfam France. Beaucoup de sociétés écrans y sont basées, notamment pour l’utilisation des patent box ou la pratique du Tax ruling ». Selon plusieurs spécialistes du droit fiscal luxembourgeois que nous avons sollicités, V Plus SA témoignerait ainsi d’une mécanique bien huilée. « Les laboratoires français fabriquent, il est probable que la société suisse s’occupe de la distribution de produits en Europe, tandis que la holding luxembourgeoise sert à faire remonter les dividendes », synthétise l’un d’eux, au terme d’une analyse croisée des comptes. Contacté, le service commercial de Vivacy nous le confirme partiellement au détour d’une phrase : « La filiale en Suisse, c’est pour la distribution ».                              

Carte des activités de Waldemar Kita

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Pour réaliser ce montage, Waldemar Kita a fait appel à une « pointure », l’avocat Denis Mc Gaw et son cabinet luxembourgeois McGaw Law office SA. Les Panama Papers nous révèlent que ce spécialiste de « l’optimisation fiscale » est en lien avec pas moins de 50 entités off-shore, des Seychelles aux Îles Vierges britanniques. Dans les mêmes Panama Papers, on tombe également sur le cabinet Unifid Conseils SA et l’avocat Gregory Connor, qui ont contribué à l’installation de la ramification suisse Vivacy International, une simple adresse en plein centre-ville de Genève. Là aussi, Waldemar Kita, se défend : « Vous savez, on prend des avocats qui sont compétents. Aujourd’hui, nous n’avons pas de société off-shore. Il n’y a que la holding. »                                     

Investisseur chinois domicilié aux Iles Caïmans

Une holding qui n’a donc payé que 3 210 euros d’impôts au Luxembourg en 2016, alors que le "marché de la beauté" « est extrêmement porteur », pour reprendre les termes de Guy Vitally, président des laboratoires Vivacy SAS pendant presque dix ans. De fait, sa croissance annuelle mondiale à près de deux chiffres profite à la société de Waldemar Kita. Grâce notamment à une seringue conditionnée vendue de 50 à 100 euros aux médecins et à des séances d’injections facturées aux patients/clients aux alentours de 400 euros. Les applications de l’acide hyaluronique sont multiples : de l’anti-rides classique à la réparation de cartilages en passant par la correction des imperfections de la vulve ou l’augmentation de la taille et du volume de la verge. Une pratique inventée par des andrologues coréens malins, que Waldemar Kita a voulu dupliquer en Europe dès novembre 2003 avec son ancienne société, Cornéal SA.                                     

L’esthétique représente désormais plus de 90 % de l’activité de Vivacy, qui exporte ses produits dans 80 pays. En Europe principalement (huit ventes sur dix) mais aussi en Amérique du Sud, au Moyen-Orient et surtout en Asie, où le marché de la pénoplastie s’éveille. Ce qui explique sans doute l’arrivée d’un nouvel investisseur chinois. Son rôle ? Organiser la distribution dans 25 pays asiatiques. Selon un accord formel, dont Mediacités a pu prendre connaissance, Zhao Yan et sa société Bloomage BioTechnology (dirigée elle-même depuis les Îles Caïmans, « qui cumulent les pires pratiques en matière fiscale : 0 % d’impôt sur les sociétés et opacité totale », selon Manon Aubry) ont injecté 59 millions d’euros en 2015 dans la holding luxembourgeoise V Plus, soit 37,2 % de son capital. Le n°2 de BBT, le Chinois Jin Xuekun, y siège désormais comme administrateur.

A gauche, Zhao Yan et Jin Xuekun de Bloomage Biotechnology. Au centre, Waldemar Kita. / Photo: DR

Si aucune vente ne se profile à l’horizon, la capitalisation des laboratoires atteint aujourd’hui près de 160 millions d’euros. Et ils poursuivent leur développement, en se tournant notamment vers la cosmétique thermale. En 2013, Waldemar Kita, a en effet acquis deux tiers de la Société des eaux de source de Treignac (9 salariés, 259 300 euros de pertes nettes en 2016) et y a placé sa fille en tant que directrice marketing et développement.

Le lien avec l’esthétique ? Le président du FC Nantes a beau confier au magazine So Foot se mettre « de l’eau de Treignac sur le visage tous les matins », il reste ténu. Sous une épaisse couche de marketing, cette « eau haute-couture » utilisée dans la fabrication de crèmes, allierait grande pureté et principes actifs bénéfiques pour la peau... Des produits haut-de-gamme (80 à 120 euros le pot de crème) commercialisés avec l’espoir de concurrencer un jour les Avène, Jonzac ou La-Roche-Posay, géants du secteur. De quoi raffermir un peu plus les bénéfices de V Plus...

Jets privés et yacht en Méditerranée

De quoi, aussi, voler ou naviguer l’esprit léger. Car il n’y a pas que le football ou la beauté dans la vie. En plus de ses diverses activités, Waldemar Kita est aussi un passionné d’aviation. À titre personnel, d’abord. Comme il nous l’a confirmé, il est toujours propriétaire d’un Cessna Citation II, jet privé d’une valeur d'environ 1 million d’euros, qui peut accueillir huit passagers. « Quand je dois aller signer un contrat avec un joueur ou le faire venir, j’utilise le jet. Cela m’évite d’avoir toute la presse sur le dos et me permet de travailler tranquillement, confiait-il au magazine spécialisé Ultimate Jet, en mars 2009. Par ailleurs, avant un rendez-vous important, le vol en jet est plus reposant car il est effectué dans un espace feutré. Cela me permet de travailler seul ou avec mes collaborateurs. Autre atout : la flexibilité par rapport au temps (...) »

Le Cessna 550 Citation II de Waldemar Kita à l'aéroport de Zurich, Suisse, en mars 2012 / Photo Creative Commons - Aero Icarus

Utile au businessman, l'aviation suscite aussi l'intérêt de l'investisseur. Depuis dix ans, le président-propriétaire du FC Nantes détient un tiers du capital de Valljet . Disposant d’une flotte de huit avions basés entre Le Bourget et Cannes, la compagnie propose des « vols à demande », 365 jours par an, 24 heures sur 24 ; mais aussi du « management d’avions » – comme c’est le cas avec l'appareil du propriétaire des Canaris. « Sur simple appel, le service exclusif Valljet confirme votre vol en moins de deux heures et un décollage dix minutes après votre embarquement », s’enorgueillit une plaquette de présentation. Renseignement pris, l’heure de vol y est facturée entre 2 000 et 3 000 euros                                     

« Une petite société qui marche bien sans plus », selon Waldemar Kita. Son chiffre d’affaires a tout de même décollé de 66,4 % entre 2014 et 2015, pour atteindre 7,4 millions d’euros. Quant au bénéfice net, plutôt modeste, il a été multiplié par quatre la même année, pour atteindre 236 600 euros. D’où des recrutements en série chez Valljet (qui compte une vingtaine de salariés) ainsi que... l’arrêt de la publication de ses comptes, il y a deux ans. Une habitude, décidément.

Le K Grace dans le port d'Antibes, en mai 2013 / Photo Norbert Bourhis

Ultime coquetterie de Waldemar Kita, sa participation dans Dylan Limited, société écran créée à l’été 2007 aux îles Vierges Britanniques – cinq semaines après le rachat du FC Nantes à Dassault. Un montage complexe, révélé par le journal Le Monde, pour dissimuler la possession d’un luxueux yacht de 25 mètres, le K Grace, valorisé aujourd’hui aux alentours de 1,5 million d’euros. Aux dernières nouvelles, le bateau mouille toujours dans le port d’Antibes sous pavillon britannique. Waldemar Kita ne nie plus désormais en bloc en être propriétaire, mais reste évasif. « Est-ce j’ai une barque, un bateau, un vélo ou une bagnole ? Écoutez, si je peux me faire un peu plaisir à mon âge vieillissant, je le fais. » Son utilisation récente nous a néanmoins été confirmée par plusieurs proches de l'homme d'affaires, l’un d’eux glissant « tout ça, ce sont ses trucs de nouveau riche ». Sur la terre ferme, le YelloPark sera-t-il son prochain joujou ?                                    

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Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.