«Ils n’ont absolument aucune considération pour le public qu’ils accueillent. Ils veulent en faire des chiens errants, des délinquants. » Ce jugement, sévère, émane d’un professionnel spécialiste de la protection de l’enfance. Son inquiétude : la prise en charge défaillante des Établières, un groupe privé basé à La Roche-sur-Yon, qui, depuis l’été 2016, s’est vu déléguer par le conseil départemental de Vendée une partie de l’accueil et du suivi des mineurs non accompagnés (MNA), ces jeunes exilés arrivés seuls sur le territoire, le plus souvent en provenance d’Afrique de l’ouest. En 2017, 161 étaient accompagnés en Vendée. Moins qu’en Loire-Atlantique (335), mais bien plus qu’à peine deux années auparavant (54). Et suffisamment pour que le Département, dont c'est l'une des compétences, ne puisse faire face seul à cet afflux.

En juillet 2016, manquant de places d’hébergement, ce dernier sollicite le groupe les Établières. Spécialisée à l’origine dans l’enseignement agricole, l’institution, fondée en 1924 par les frères de Saint-Gabriel, est un acteur de poids en Vendée. Gérant cinq établissements de formation, neuf résidences , un centre équestre et même une piscine, il accueille chaque année plus d’un millier d’élèves. Et se dit donc prêt à héberger quelques-uns de ces mineurs isolés dans l’internat du lycée agricole les Établières, à la Roche-sur-Yon. Imaginé au départ comme un accueil temporaire, pour la nuit uniquement, le dispositif se transforme rapidement en un accompagnement global et pérenne, avec attribution par le Département d’un prix de journée par mineur accueilli.            

Des jeunes comme laissés à l'abandon

A l’époque, déjà, la solution inquiète la Cimade. La branche vendéenne de l’association de défense et de soutien aux migrants émet des réserves sur les compétences des Établières en la matière : « Les MNA ne sont pas une population comme une autre. C’est un public qui nécessite un accompagnement spécialisé », explique-t-elle. Très vite, ses craintes se concrétisent, à mesure que lui remontent les doléances. Ne bénéficiant pas d’un réel suivi social, les jeunes semblent désœuvrés, comme laissés à l’abandon. Ils sont mis à l’écart au lycée, ne mangent pas avec les autres.

Certains expliquent ne plus pouvoir prendre le bus, l’ayant « trop utilisé ». On leur refuse un titre de transport. L’association relève également le peu d’heures d’apprentissage du français offertes aux jeunes migrants ou encore l’organisation bancale de cours qui « ne tiennent pas compte des disparités de niveau entre francophones et non-francophones ». En juin 2017, elle signale ces manquements par courrier au Département, responsable légal de la prise en charge des MNA. Sans effet. Le service de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), chargé de l’accueil des mineurs isolés, se contente de renvoyer la balle vers le groupe des Établières.      

Le Défenseur des droits saisi par la Cimade

Cette position ne surprend pas la Cimade outre mesure. Depuis longtemps, l’association déplore l’attitude de l’Aide Sociale à l’Enfance vendéenne vis-à-vis des MNA. Après avoir tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises auprès du Département, elle a fini, en fin de semaine dernière, par déposer un recours devant le Défenseur des droits, Jacques Toubon, dénonçant notamment « une absence de bienveillance et des protocoles non respectés » lors des phases de mise à l’abri et d’évaluation. « D’abord, il y a une forme de suspicion de l’ASE, un jugement a priori, une rapidité d’évaluation », expliquent Pierre-Marie Selbert, le président de la Cimade Vendée, et Christian Bonnaud, l’un des membres du bureau.

« Le protocole est pourtant clair : le jeune doit d'abord être mis à l’abri, puis interrogé, poursuivent-ils. Ici, les jeunes sont tout de suite évalués, questionnés et, si l’ASE n’a pas le temps, elle leur dit de revenir un autre jour, sans leur offrir de solution d’hébergement. Parfois, les portables sont fouillés et, si un jeune utilise Facebook, on estime alors qu’il est majeur ! » Hérissé par ces méthodes, le collectif compile soigneusement les témoignages. L’un d'eux décrit l’histoire d’un jeune tchadien, aveugle d’un œil et malvoyant de l’autre, à qui l’ASE s’est contentée « de donner un beau titre de voyage pour qu’il parte à Paris ! » Dans sa saisine, la Cimade relève également « que plusieurs jeunes reconnus comme mineurs dans d'autres départements se voient soumis à un test osseux en Vendée et leur minorité annulée (…), ce qui est illégal ». La question de fond, lancinante, est toujours la même : l’ASE, responsable de l’évaluation de ces jeunes et de leur accompagnement, peut-elle être juge et partie ?

Au delà de ces défauts de procédure rencontrés dans beaucoup de départements, c’est bien la situation des MNA hébergés par les Établières qui inquiète le plus l’association. Et pour cause : depuis l’été, le partenariat mis en place avec le Département est passé à la vitesse supérieure. En juillet, le groupe privé a ouvert la résidence sociale Cécile Sauvage, en plein cœur de la Roche-sur-Yon : 84 appartements dans lesquels, parmi d’autres locataires, sont accueillis une trentaine de MNA. Le groupe embauche un chef de service, deux coordinateurs et des travailleurs sociaux, et leur met un bureau à disposition.

Cependant, pensé dans un contexte d’urgence, ce nouvel hébergement n’est pas adapté à la situation. Parmi les jeunes migrants, certains étaient déjà pris en charge au lycée agricole et attendaient avec impatience l’ouverture de cette résidence. « On leur a vendu du rêve et, à l’arrivée, il n’y avait rien pour eux à Cécile Sauvage. Pas une brosse de toilettes, pas de produits d’hygiène, jamais de lessive, des ordinateurs qui ne fonctionnent pas en salle informatique, rien… Du coup, ils sont révoltés », témoigne l’un des anciens professionnels .       

Démissions et départs en pagaille

La situation de ces derniers est symptomatique de l’atmosphère régnant au sein de l’établissement. En cinq mois d’ouverture, une douzaine de professionnels ont démissionné, dégoûtés par les conditions d’accompagnement et le manque de moyens. Tandis que sept autres ont été remerciés, le plus souvent avant la fin de leur période d’essai. Le groupe les Établières ne trouvant plus de travailleurs sociaux diplômés et formés à accompagner ce public, il les remplace par des animateurs titulaires d’un BAFA (Brevet d’aptitude à la fonction d’animateur), voire par des personnes non diplômées. Et l’hémorragie continue.

Quel que soit leur statut , beaucoup ont relayé auprès de la Cimade, et confirmé à Mediacités, des problèmes d’encadrement, une insuffisance du suivi des jeunes et un manque de moyens. « Le système est tellement complexe, même pour obtenir une carte de bus, qu’on se lasse, décrit l’un d’eux. Il n’y a pas de fond de caisse pour acheter un ticket de bus aux jeunes, pas de vélos, pas ou peu de réunions d’équipe, des plannings au jour le jour. Et aucune volonté que les jeunes trouvent un stage ailleurs qu’aux alentours, car "c’est trop cher"... » Dernièrement, l’inspection du travail a été saisie. « Les Établières, ce sont des apprentis sorciers, poursuivent plusieurs anciens salariés. Le social, ce n’est pas dans leur veine, ils ne savent pas faire. Du coup, c’est plus que compliqué... »            

Plus compliqué car ces mineurs particulièrement fragiles, souvent arrivés en France après un périple long et difficile, nécessitent un accompagnement complet : cours de français, aide administrative, scolaire, médicale, écriture de CV, recherche de stages et d’apprentissages, en vue d’obtenir un diplôme qualifiant. Bref, un ensemble de moyens que le groupe ne semble pas être en mesure de fournir. D’anciens salariés témoignent s’être souvent retrouvés seuls pour encadrer 30 jeunes. D’autres racontent l’histoire de ce collègue « qui a dû emmener un gamin en vélo à un rendez-vous médical car il n’y a qu’un seul véhicule pour 30 jeunes, pour lequel il faut faire une demande préalable ! »

Atmosphère carcérale

La résidence Cécile Sauvage ne compte que deux machines à laver pour 30 MNA. Tout y est placé sous clef. Des agents de sécurité assurent une surveillance de nuit, tandis que « des caméras filment l’extérieur, les couloirs, l’ascenseur et les bureaux », sans que personne – les résidents comme le personnel - ne soit averti de leur présence ni du devenir des images. Les salariés ont « l’impression d’être des gardiens de prison » et les jeunes expriment leur sensation d’être incarcérés.

Alors que nous souhaitions les confronter à ces différents témoignages, le Département a indiqué « ne pas vouloir communiquer sur les MNA pour le moment », tandis que la direction du groupe les Établières nous a fait savoir qu’elle n’était « pas intéressée ». Son président, quant à lui, a été insultant avant de raccrocher sans répondre. Alors que le Défenseur des Droits, Jacques Toubon, est désormais saisi, peut-on espérer une amélioration de la situation ? Il faudra faire vite. Dans sa saisine, la Cimade précise qu’« à ce jour, à la résidence Cécile Sauvage, il n'y a aucun personnel ayant une qualification d'éducateur et les mouvements de personnel continuent ». Au détriment des jeunes.