Suite de notre plongée dans l'univers à la fois fascinant et déroutant des start-ups nantaises. Après un premier épisode consacré à ceux qui veulent en être - les fameux "wannabestartuppers" -, rencontre avec ceux qui en sont déjà. Depuis un bon bout de temps pour certains. Un épisode où l'on découvre que derrière l'atmosphère cool et l'argent qui coule à flot se cache un vrai parcours du combattant avec son lot d'échecs, de trahisons et de désillusions.

Épisode 2 : lutter, durer, trahir

«On a fait semblant pendant dix ans. On avait tout comme les start-ups : les USA, les fonds d’investissement, un article dans Techcrunch , les baskets (…). On a mis sept ans à comprendre que notre idée de base était un peu pourrie… Et pour arrêter de jouer à "je vais changer le monde" ».        

En juin 2017, au Web2Day , événement phare de l’écosystème numérique nantais, Ludovic Simon, CEO de DoYouBuzz (une plateforme pour créer son CV en ligne et aider les utilisateurs à trouver « le job de leurs rêves ») et membre fondateur de la Cantine, a donné sa « fail conference » sur la grande scène de Stéréolux.       

Très couru dans l’univers de l’entreprenariat disruptif, cet exercice de transparence durant lequel les entrepreneurs reviennent sur leurs principaux échecs se veut instructif pour l’audience. Dans la "Start-up Nation", il est de bon ton de vanter les mérites de cette « culture de l’échec » made in USA (où échouer est la première étape vers le succès) qui manquerait cruellement à la France (où échouer, c’est juste échouer). En la matière, Ludovic Simon n’a pas fait semblant, jouant sa petite note discordante dans les chœurs de louanges de l’écosystème numérique nantais.

 

 

Quelques mois plus tard, rendez-vous sans public sur la petite terrasse du StartUp Palace, à Nantes. DoYouBuzz y occupe les plus grands bureaux, ceux situés en face du portrait de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, pas loin de ceux de Steve Jobs (Apple) et Elon Musk (Paypal, Tesla, Space X, etc). « La galerie des mâles alpha », ricane Ludovic.             

Doyen de l’écosystème numérique nantais (à 37 ans), le CEO est plus que jamais critique à l’encontre du monde des « start-ups » dont il fut pourtant l’un des petits princes, de son propre aveu. « A 28 ans, les business angels arrivent et te chuchotent à l’oreille "tu es l’homme clé". Et tu te prends au jeu. Tu te retrouves à table avec des entrepreneurs de haut niveau qui te disent "Vas-y fiston, on te file une grosse somme". Tu es avec tes potes et tu conduis des hélicoptères (sic). C’est grisant ce truc. »

La vieille start-up ? Une PME comme une autre

Bidule StartUP#2 1Grisant… jusqu’à la confrontation avec le mur de la réalité qui, dans son cas, prend la forme d’une cessation de paiement et d’un plan de licenciement, en 2011. Sept ans plus tard, onze depuis sa création, la situation de l’entreprise est bien meilleure. Mais DoYouBuzz n’a toujours pas vraiment décollé. Certes, elle a surmonté ses difficultés et continue aujourd’hui de développer des CV en ligne pour un million de clients. « On aide les gens à trouver l’emploi fait pour eux », reformule Ludovic. Mais avec ses 10 salariés, pour un chiffre d’affaire (CA) de 500 000 euros en 2017, on ne peut pas franchement parler de licorne. D'une gentille « PME », plutôt.              

Alors, amer le CEO ? Loin de nier les faits, Ludovic s’en vante. Car l’ancien fer de lance de la Start-up Nation, devenu fan de Mélenchon, a délaissé l’hélico pour des bonheurs plus simples, explique-t-il : partager le pouvoir (c’est un adepte de l’entreprise libérée), travailler seulement quatre jours par semaine et prendre dix semaines de vacances par an... « Ma boîte marche moyennement mais je gagne bien ma vie et je n’ai pas de chefs. »             

Pour Ludovic Simon, c’est de ça dont rêveraient, en réalité, tous les jeunes "wannabe startuppers", et non de devenir millionnaires. Aujourd’hui, son nouveau projet consiste à « créer un éco-village » à l’extérieur de Nantes, et à trouver un moyen de transformer sa société pour que les salariés en deviennent propriétaires. Quand tout le monde sera le patron, il n’y aura plus de patron. Et plus besoin de jouer au mâle alpha.

Les responsabilités de l’entrepreneur

A Nantes, on trouve plusieurs de ces entreprises qui ont largement dépassé tous les caps fatidiques – les trois ans, les six ans, les dix ans même - et qui restent d’éternelles start-ups, au moins dans l’âme. Prenez par exemple Clever Cloud, l’entreprise de Quentin Adam, un autre des fondateurs de l’écosystème numérique nantais, vrai geek survivant du temps des Bar camps chez Pol’N . Aujourd’hui trentenaire, ce CEO connu pour sa barbe et son franc-parler gère désormais seize salariés – pas tous installés à Nantes - et des clients aussi exigeants que la Banque de France… Mais aussi un plan d’apurement de dette sur dix ans auprès de l’Urssaf.             

« Un jour on a eu une proposition de rachat. Ça ne s’est pas fait. Je suis passé de quasi millionnaire à la liquidation judiciaire. C’est de ma faute : je pouvais rester deux mois sans savoir ce que la boîte avait en trésorerie. Je faisais des conférences (pour vendre sa techno, ndlr). Une fois, j’ai fait onze conférences en dix jours. Et v’là l’ambiance : des cars, des hôtels pourris, je partais sans savoir comment j’allais payer le voyage retour… On tenait parce que le CA augmentait de 10 % par mois. Mais quand tu as 200 balles de CA… On n’a pas réussi à lever de fonds, donc forcément, ça va moins vite. Mais finalement, ce n’est pas plus mal. Si tu lèves des sous, tu vas avoir des investisseurs. S'ils comprennent ton marché et tes objectifs, c'est cool. Mais nous, on fait de la R&D pure. Quand tu es à 100 balles près, et que tu paies un mec sur un truc qui portera ses fruits dans deux ans, les gens te disent que t’es un malade.»

- « L’argent c’est de la COKE », interrompt Clément Nivolle, le CMO de l’entreprise (responsable marketing), que l’on croyait absorbé par son écran empli de courbes et de trucs clignotants.

- « Carrément. Je me souviens d’un soir où j’ai quand même dit à mes équipiers "Je ne sais pas comment on va faire". C’était un vendredi, et le samedi, quand je suis revenu au bureau, ils étaient tous déjà là. »

- « On dirait un épisode de la série Silicon Valley (série américaine décrivant l’univers des start-ups US, ndlr), ton histoire. »

- « Mais oui, mais c’est trop ça ! On s'y retrouve complètement ! On a décidé de continuer, uniquement pour le produit qu’on développait. On est connus pour être des techniciens très pointus. Tous les gars ici ont eu des propals (propositions, ndlr) de Google. Mais en vente et en marketing, nous ne sommes pas bons. Aujourd’hui, on considère qu’on est successfull (sic) parce qu’on se paie. Pourtant, je gagne 10 fois moins que la dernière proposition d’embauche qu’on m’a faite ».

Autant la série qui raconte les déboires d’une bande de geeks entrepreneurs est divertissante à regarder, autant vivre réellement certaines des péripéties qu’elle décrit n’a pas laissé que de bons souvenirs à Quentin, bien qu’il ait surmonté ces difficultés. C’est d’ailleurs de lui qu’est venue l’idée de Maïa Mater, le camp d’entraînement pour primo-entrepreneurs de Nantes-Saint-Nazaire (lire le premier épisode). « Pour apprendre à devenir chef d’entreprise. »

https://www.mediacites.fr/nantes/enquete-nantes/2019/03/07/startup-nantaise-ton-univers-impitoyable-episode-1-wannabeastartupper/

Les sommets et la chute

Bidule StartUp#2 2Parmi les échecs, il y a les start-ups pour qui l’aventure s’est terminée aussi vite qu’elle avait démarré. Fondée en 2013 à Nantes, Afrostream voulait devenir le « Netflix africain », et avait même été repérée par les Américains de Y Combinator, « le plus prestigieux accélérateur de start-ups au monde », avec 120 000 dollars à la clé, puis une levée de fonds de quatre millions d’autres billets verts…

« 4 000 000 de dollars cela peut sembler être une somme colossale à dépenser en deux ans. Ce n’est rien quand il s’agit d’un média », écrit Tonjé Bakang, le fondateur, dans l’éloge funèbre de son entreprise publié sur le site Medium. Quatre ans, 10 000 abonnés et une seconde levée de fonds (ratée) à un million d’euros plus tard, Afrostream met la clé sous la porte et rejoint la liste des six « morts au combat » de 2017 recensés par l’Agence d'urbanisme de la région nantaise (AURAN). Marché hyperconcurrentiel, méconnaissance du terrain et absence de modèle économique viable ont eu raison de cette (presque) pépite nantaise.                  

Afrostream

Que reste-t-il d’Afrostream ? Cet article sur Medium, étrange exercice mêlant transparence absolue et personal branding (« I’ll be back »), le tout saupoudré de GIFs rigolos. « Lancer une start-up c’est comme créer un profil Tinder (célèbre application de rencontres), y écrit Tonjé Bakang, en post-scriptum. A première vue c’est attrayant. Quand on y regarde de plus près, ça a l’air compliqué. Au troisième coup d’œil, ça s’annonce insurmontable. (…) C’est exactement la même chose avec l’entreprenariat. Après un échec, il faut recommencer. Si c’était à refaire, je le ferais. » Aux dernières nouvelles, Tonjé Bakang a intégré l’équipe de The Family, des coachs pour startuppers. Et il ne souhaite plus parler d’Afrostream.             

Se remettre d’aplomb après être passé par de telles montagnes russes peut se révéler ardu. L’expérience est de nature à changer un homme (ou une femme). « Tu n’as pas le droit au chômage, et tu te retrouves comme un con avec tes petits crédits et ta petite famille », relate ainsi François Badénès, un autre des piliers de l'écosystème nantais. Lui a connu la liquidation judiciaire de sa start-up, Human Connect (qui développait des réseaux sociaux pour entreprises), en 2014. « Évidemment, j’ai pleuré, confie-t-il. Mais j’ai adoré. J’ai pris un bain de jouvence dans l’énergie que dégagent les startuppers, en terme de marketing, d’agilité, de méthodes de travail, des choses formidables qui peuvent inspirer bien au-delà du numérique. » Une petite nostalgie qui n’empêche pas la lucidité : « Il y a aussi le côté fric, la piquouse Silicon Valley, cette illusion de "changer le monde" avec des produits qui poussent juste à consommer plus… Il en faut, peut-être, mais à mon sens, ceux qui changent le monde sont plutôt ceux que je côtoie aujourd’hui », dans l’univers de l’économie sociale et solidaire.

Petits meurtres entre amis

Exceptions faites de quelques gros succès (lire le premier épisode), la plupart des start-ups semblent donc mener à tout. A condition d’en sortir. Ou plutôt de bien en sortir. Car certains rebondissent moins bien. Trois ans après son éviction d’Ornikar, l'entreprise qu’il a créée en 2013, Alexandre Chartier avoue quant à lui n’avoir « pas complètement fait le deuil » de son rêve.             

En juin 2015, devant un public embarrassé, ce chouchou du Web2Day fait sur la grande scène du festival une tirade pour vanter les mérites d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie. Quelques mois plus tard, il est viré de sa boîte, mis en minorité par un vote des actionnaires (tous les investisseurs et le co-fondateur, Benjamin Gaignault). La raison ? Ses « positions libertaires », explique-t-il encore aujourd’hui sur son profil Linked’In. « On m’a reproché de faire du kytesurf la semaine », évoque-t-il. Là encore, on se croirait dans un épisode d’une série américaine. En réalité, la discorde semble être née petit à petit, de désaccords plus profonds, sur la finalité même de l'aventure de la start-up :

- « Dès lors qu’on lève des fonds, l’objectif d’une boîte est d’être vendue. Pour l’investisseur, c’est la seule façon de faire une affaire rentable. On n’est plus là pour résoudre le problème de départ, mais pour viser cet objectif, analyse aujourd’hui Alexandre Chartier. Certains arrivent très bien à gérer ça. Mais moi non ! En plus, Ornikar se trouve sur un secteur “uberisant”, (qui poussent) des gens qui étaient salariés (à devenir) auto-entrepreneurs. Quand on entreprend, on ne se rend pas bien compte de tous les dommages collatéraux que l’on peut provoquer. Moi, ça ne me convenait pas. Je n’avais pas droit au chômage, on m’a proposé un ou deux mois de salaire. J’ai vendu mes parts pour vivre. Ça va très vite. J’ai été naïf, je me suis fait avoir par moi-même. »

(Quasi) millionnaire et RSA

Bidule StartUp#2 3Pour Benjamin Gaignault, celui qui, dans ce divorce, a gardé Ornikar, cet épisode demeure « le pire moment de l’entreprise », qui a pourtant fait face à une dizaine de procès dans son projet d’ubériser les auto-écoles. « Je ne peux qu’imaginer la violence que ça a été pour Alexandre, reconnaît-il. Dans ce monde, une fois que vous êtes éjecté, vous n’existez plus vraiment… »

- « C’est la partie des start-ups dont on ne parle pas, confirme Alexandre. Et le danger c’est de faire passer tous les mecs comme moi pour les perdants. »

- « Et ce n’est pas un échec, pour vous ? », l’interroge-t-on.

- « Je dirais plutôt que j’ai réussi… à créer Ornikar. Et ça fonctionne. Le problème, c’est que ça va servir à d’autres personnes. Aujourd’hui, c’est comme ça : quand quelqu’un a une bonne idée, le premier réflexe est de chercher comment on va en faire de l’argent. » Alexandre vit désormais du RSA et n’est plus vraiment fan de Macron. De son côté, son ex co-fondateur et ami est en bonne voie de devenir millionnaire. Et décidément non, il ne s’agit pas d’une série télé...

https://www.mediacites.fr/nantes/enquete-nantes/2019/03/07/startup-nantaise-ton-univers-impitoyable-episode-1-wannabeastartupper/

Bidule start-up 2La semaine prochaine, suite de notre plongée dans l'univers des start-ups nantaises.

Épisode #3

La com', la Cantine et les notables du web

 

Cette plongée dans l’écosystème numérique nantais a démarré à l’automne 2018. Pour la réaliser, nous avons mené une quinzaine d’entretiens et rencontrés au fil des mois des dizaines d’acteurs de cet univers un peu particulier. Tous les interlocuteurs sollicités ont répondu favorablement. Tous, sauf Mickaël Froger, CEO de Lengow. Cette enquête a connu ses moments lunaires, l’entretien par chatbot interposé, et ses moments de doute au moment de faire le tri entre le verbiage communicationnel et la stratégie visionnaire – on a tellement envie de croire qu’ils vont changer le monde. Beaucoup de moments de solitude, aussi, à hocher de la tête en écoutant quelqu’un parler de « liquid’pref » et de « valorisations early stage ».

S’il ne fallait retenir qu’un seul enseignement de cette enquête, c’est que la Start-Up Nation est moins un monde de geeks – il y en a, mais ce sont rarement eux les patrons – que le paradis des diplômés d’écoles de commerce. Dans tous les cas, c’est un véritable torrent de confidences pas toujours bienveillantes, mais souvent très lucides, qui s’est déversé. Dans l’ancien monde, on avait un nom pour ça : panier de crabes.

Reste une fascination pour ces personnes brillantes, qui incarnent, à leur corps défendant parfois, la réussite telle qu’on l’imagine à notre époque. Ils sont jeunes, ils sont intelligents, ils sont travailleurs, ils sont audacieux, et souvent, même, ils sont généreux. Et même s’ils ricanent du concept de « Start-Up Nation » – « Sérieux, vous avez déjà entendu dire ça à Nantes ? » -, les premiers de cordée, ce sont eux.

A la fin, beaucoup de questions demeurent sans réponse. Quel progrès porte l’esprit-start-up ? S’interroger sur la confusion entre action publique et intérêts privés, est-ce être réac’ ? Une bonne idée est-elle nécessairement rentable ? Une chose est sûre : la réponse ne viendra pas de la Start-Up nation.